Chapitre 231
« Il n’y a qu’une leçon à tirer du shatranj : quel que soit le vainqueur, les pièces retournent dans la même boîte. »
— Empereur de l’Effroi Bienveillant Premier du nom
Je n’avais jamais mis les pieds dans une crypte, mais son odeur correspondait à peu près à ce que j’avais imaginé. De la pierre fraîche et humide, avec une légère senteur de poussière. L’odeur était lourde et écœurante, mais ce n’était pas pour cela que je me sentais secouée. Je faillis retirer mon poignet de la prise de Masego avant de comprendre que cela risquait de me faire expulser de… quoi que ce fût, et je me figeai. Indifférent à ma méfiance de façon tout à fait splendide, le Hiérophante me lâcha aussitôt. Je regardai autour de moi. Toujours là. J’aurais dit que c’était bon à savoir, mais je ne comprenais presque rien à ce qui se passait. À vrai dire, cette sensation m’était désagréablement familière.
« Masego, soufflai-je. Ils nous voient ? »
Nous étions à la périphérie de la foule, mais quelques serviteurs se tenaient tout près, près d’une rampe sculptée qui montait vers l’étage supérieur. S’ils nous voyaient, nous détonnerions autant que des poux sur une tête chauve. Ni l’un ni l’autre ne pouvait passer pour un Keteran, ne serait-ce qu’à cause de la couleur de notre peau, sans parler de nos vêtements. Le Hiérophante secoua la tête.
« Nous ne pouvons que soustraire, pas ajouter, médita-t-il. »
Mes épaules se détendirent un peu ; je m’autorisai donc à jeter un regard plus attentif autour de moi. Nous étions au début du fragment, à mon avis. La plupart des endeuillés continuaient d’arriver, et il faudrait attendre environ une demi-heure avant que le corps du roi soit amené. Moins longtemps, en revanche, avant que la Barde ne surgisse d’un lieu extérieur au fragment et ne s’assoie près de Trismégiste. Deux servantes un peu plus haut, de jeunes femmes voilées, parlaient à voix basse. Je fronçai les sourcils.
« Elles parlent encore le keteran, dis-je. »
Masego se tourna vers moi, les lèvres étirées en un sourire acéré.
« Soustraire, Catherine, dit-il, n’exclut pas d’acquérir. »
Je haussai un sourcil.
« Tu peux piller leur cerveau ? »
« Ne sois pas absurde, répliqua-t-il. La matière cérébrale a disparu depuis longtemps. Je peux m’approprier un écho de leur conscience, y compris leur connaissance pratique de la langue. »
Je clignai des yeux, surprise.
« Attends, tu peux faire ça ? Tu peux extraire tout un dialecte de la tête de quelqu’un et le mettre dans celle d’un autre ? »
Ça aurait été sacrément utile à savoir. Je n’aurais pas eu à passer autant de soirées à essayer d’apprendre le chantant s’il existait un raccourci pareil. Sans l’aide d’Apprendre, j’avais fini par me rendre compte que j’étais tout au mieux médiocre en langues et que la langue la plus répandue de Procer était une corvée atroce à apprendre. Il y avait tellement de putains d’exceptions, et quiconque avait décidé qu’il fallait des pluriels pour les noms masculins et féminins — ou même qu’il en fallait tout court — méritait d’être écartelé. S’il avait été possible d’extraire ce savoir de la tête de criminels, avec leur consentement et une réduction de peine en échange, j’aurais sauté sur l’occasion.
« En théorie, reconnut Masego. Bien sûr, un esprit vivant est beaucoup plus complexe à dépouiller de ses informations que cette empreinte. L’extraction briserait sans doute entièrement la source, les éléments obtenus seraient contaminés par des absurdités connexes, et l’implantation elle-même rendrait le destinataire fou. L’esprit humain n’est pas fait pour traiter autant de connaissances en un instant. »
Je grimaçai. Oui, ça se tenait. J’aurais dû me douter que si ce raccourci était viable, Warlock aurait déjà ouvert quelques « sacrifiables » et que les Calamités parleraient couramment toutes les langues de Calernie.
« Mais ici, tu peux le faire sans danger, insistai-je. »
Il me jeta un regard amusé, spectacle assez atroce étant donné ses yeux de verre.
« Pour ma part, je peux compter sur mon aspect pour amortir le pire des contrecoups, nota-t-il. J’aurai de violentes migraines pendant des semaines, voire des mois, le temps d’assimiler le tout, mais j’ai des herbes pour les soulager. »
« Et moi ? demandai-je, m’attendant déjà au pire. »
« L’esprit humain n’est pas fait pour traiter autant de connaissances en un instant, me rappela-t-il avec douceur. Tu as régulièrement employé des pouvoirs qui dépassent les capacités humaines de compréhension, et tu en as subi l’aliénation qui en découle. Ce ne sera pas plus désagréable que lorsque nous avons employé ensemble l’alignement absolu. »
Donc, une bonne série de coups de poinçon dans le front. Charmant.
« Je m’en sortirai, soupirai-je. Fais ton tour de magie, magicien. »
« Tu es obligée de m’appeler comme ça ? »
« Estime-toi heureux qu’Indrani ne soit pas là, sinon elle se mettrait à faire des allusions à tes doigts magiques, répliquai-je sans hésiter. »
Elle n’aurait même pas eu tort, à vrai dire. Le temps passé avec Kilian m’avait appris que les plaisanteries sur les doigts agiles des mages étaient fondées.
« Il y a au moins un bon côté, marmonna-t-il. Les servantes feront l’affaire, j’imagine. »
Je jetai un coup d’œil aux deux jeunes femmes.
« Une question : tu peux extraire des choses de Trismégiste et de la Barde ? »
Il hocha lentement la tête.
« Les esprits plus vastes et plus complexes seront plus difficiles à manipuler, prévint-il. Mais en principe, oui. Je dois toutefois te signaler que ce qui sera prélevé disparaîtra définitivement de l’écho. Après l’extraction, les acteurs seront… diminués, faute d’un meilleur terme. »
« On fouillerait l’empreinte, résumai-je. »
« Fouiller n’est pas le terme qui convient à ce sujet, soupira-t-il. »
« C’est un terme qui s’applique à étonnamment beaucoup de choses, Zeze, dis-je avec aplomb. Tu devrais élargir tes horizons. »
Tiens, il pouvait donc me foudroyer du regard avec ses yeux de verre sans avoir recours à un jeu de lumière. Bon à savoir. L’opération prit trop longtemps. Nous n’étions qu’à la moitié du fragment, mais la Barde était partie depuis belle lurette et Trismégiste resta éloigné des autres endeuillés pendant tout le reste. Nous profitâmes de ce temps pour nous familiariser avec notre connaissance toute neuve du keteran. Ou, comme on l’appelait en réalité, l’ashkaran. Après qu’il eut brisé la première servante — un morceau de son visage avait disparu, comme vaporisé — et m’eut enfoncé une bulle bleue dans le front, je ressentis un afflux. Comme si mon esprit était une coupe qu’on remplissait au-delà de sa capacité, jusqu’à ce qu’elle se brise et que l’Hiver se déverse dans mes veines. C’était… étrangement agréable. Comme se faire craquer la nuque après une longue journée de travail. La propre acquisition du Hiérophante le figea pendant trente battements de cœur, et son visage n’avait cessé de tressaillir, comme s’il retenait une grimace. Il reconnut à voix basse que son aspect n’avait pas amorti le contrecoup autant qu’il l’avait espéré.
Je lui aurais bien témoigné un peu de compassion, mais j’étais encore occupée à lutter contre l’idée que des ragots de domestiques vieux de quelques millénaires me trottaient dans un coin de la tête. Je me fichais pas mal de savoir qui couchait avec qui dans les cuisines royales, ou d’entendre les soupçons selon lesquels la… cheffe des domestiques chargée des salles et des quartiers des gens du peuple — aucun terme du bas-miezan ne rendait toute l’étendue de cette fonction — se procurait des chandelles moins chères et gardait la différence.
« Tu sais, dis-je tout haut, malgré toutes ces rumeurs sur les femmes de chambre délurées, c’est étonnamment sage. On entend bien pire dans les tavernes. »
« Peut-être dans celles que toi tu fréquentes, marmonna Masego. Il y a une raison pour laquelle je refuse d’aller boire avec toi et l’Archer. La dernière fois, j’ai vu un rat. »
Je ricanai. Oui, peut-être que le quartier des Docks avait été un peu trop pour le Hiérophante. Il aimait la propreté, et cette partie de Laure était tout sauf propre. Nous nous séparâmes pour voir s’il y avait quelque chose d’intéressant à glaner et, à ma surprise, il y en avait. On pouvait obtenir une quantité étonnante d’informations en écoutant les conversations anodines, pour peu qu’il y en ait suffisamment. D’abord, je confirmai que les gens portant des cercles de cuivre étaient de sang royal. Les fils et les filles du roi défunt, qui s’appelait Iakim. L’aîné était l’héritier du trône de Sephirah, qui était sans doute le nom de l’ancien royaume keteran. L’héritier, Zekiah, ne portait pas le titre de prince. Pas exactement. Le terme se rapprochait plutôt de « roi mineur » et, à entendre les conversations, Zekiah partageait depuis des années le gouvernement du royaume avec son père. Je n’entendis rien sur Trismégiste, quel que fût son véritable nom. Les nobles, ou du moins l’homme et la femme portant des titres que je supposais équivalents à ceux de la noblesse, ne parlaient pas de lui. À part les funérailles, le sujet favori semblait être la guerre contre le « Peuple du Loup ».
Outre les accusations habituelles de sauvagerie et de méchanceté qui fleurissaient toujours des deux côtés d’une guerre, la rumeur de cannibalisme revenait souvent. Et celle de leur transformation en loups géants mangeurs d’hommes, mais j’avais des doutes à ce sujet. Je n’avais vu aucun signe d’un tel pouvoir en traversant les fragments de bataille. Personne ne semblait particulièrement inquiet de la guerre, pourtant, pas même après la mort du roi Iakim. Le Peuple du Loup n’était apparemment pas de taille face à des remparts de pierre, et le « Conclave » avait enfin accepté de prendre part à la guerre. D’après le contexte, il s’agissait de mages. L’inefficacité des mages que nous avions observée jusque-là venait-elle du fait qu’ils n’étaient que des amateurs ? Possible. Mais ce n’était pas ce que j’étais venue découvrir ici. Lorsque le fragment recommença, je retrouvai Masego et me dirigeai vers les alcôves supérieures où je savais que le Roi Mort et la Barde viendraient discuter.
« Tu as entendu quelque chose d’intéressant ? demandai-je. »
« Certains accusent la peste d’avoir déclenché la guerre, m’apprit-il, sans grand intérêt apparent. Ils disent que les morts dans les villages reculés ont attiré les hommes-loups. »
J’inclinai la tête. J’ajouterais ça au récit d’Hakram sur la chute de Keter.
« Tu traduirais ça par “hommes-loups” ? demandai-je. Moi, j’avais plutôt compris… »
« Ah, avec des majuscules, souffla-t-il. Je vois. Une appellation officielle, qui se prononcerait “Peuple du Loup”. Difficile de savoir lequel de nous a raison sans voir le terme écrit, bien sûr. »
« Je ne sais pas le lire, lui dis-je. La fille était illettrée. »
« J’ai une vague idée du terme, fronça les sourcils Masego, puis il grimaça quand sa migraine se réveilla. J’ai prélevé trop étroitement, semble-t-il. Je n’arrive pas à m’en souvenir. »
Je lui tapotai l’épaule.
« Ne me fais pas une migraine. J’ai besoin que tu sois au meilleur de ta forme pour le plus important. »
Nous étions tous deux debout lorsque Trismégiste remonta la rampe et s’arrêta près d’un pilier. Il avait l’air calme dans la lueur magique et ne réagit pas visiblement quand la Barde errante se glissa hors de l’obscurité pour se laisser tomber dans l’alcôve à côté de lui. Elle posa son luth sur ses genoux et gloussa.
« Il n’y a rien de tel que de contempler son œuvre, n’est-ce pas ? »
Son ashkaran était impeccable et sans accent, comme si c’était sa langue maternelle. Trismégiste ne la regarda pas.
« Intercesseuse, dit-il. Je me demandais si tu viendrais. »
« Intercesseuse, répéta la Barde, amusée. Ce n’est pas le pire nom qu’on m’ait donné. Tu as entendu deux ou trois choses, apparemment ? »
Le jeune homme la regarda, légèrement curieux, puis reporta son attention sur la cérémonie qui se déroulait en contrebas.
« Tu as accompagné Nasseh le Grand lorsqu’il s’est battu pour soumettre les douze cités, dit nonchalamment Trismégiste. Tu étais aussi aux côtés de la reine Sadassa, durant les heures les plus sombres des Guerres du Rat. Fortune et infortune t’attirent toutes deux comme la charogne. »
« Et lequel des deux es-tu, à ton avis ? médita la Barde. Si peu d’entre eux se souviennent même que tu existes, Neshamah. Ils seraient horrifiés d’apprendre ce que le fils prodigue a accompli. »
Neshamah, pensai-je en serrant les doigts. J’avais enfin un nom.
« Tu viens donc au service de Ceux d’en Haut, dit l’homme, presque d’un ton las. Comme c’est barbant. »
« Ceux d’en Bas t’ont déjà assez bien servi, mon ami, haussa les épaules la Barde. Tu n’as pas besoin qu’on te pousse. Mais je ne suis pas là pour te mettre des bâtons dans les roues, si c’est ce qui t’inquiète. Il est trop tard pour ça. Peut-être que j’aurais pu façonner ton opposition si j’avais eu quelques années, mais tu t’y es assez bien pris pour ne me laisser aucune ouverture. Et j’ai déjà laissé des plumes en jouant ces dés-là avec les géants, avec des chances pareilles. »
Neshamah se tourna enfin vers elle.
« Tu as toute mon attention, dit-il. Si tu n’es pas là pour intervenir, que fais-tu ici ? »
« Disons que je suis curieuse, répondit-elle. Je commence à comprendre combien je comprends peu, vois-tu. Je cherche donc à en apprendre davantage. Sur la façon dont on crée des gens comme toi. Je ne résoudrai pas l’énigme avec les outils qu’ils m’ont donnés, alors il va falloir que j’apprenne à travailler de mes propres mains. Ce qui m’amène à toi. Tu n’es pas impossible, mon ami, mais tu es improbable. Ton père n’a pas regardé vers Ceux d’en Bas lorsqu’il a obtenu sa Bénédiction. Toi, si, à un âge où la plupart des enfants se préoccupent de ce qu’ils vont manger au souper. Était-ce la mort de ta mère ? On m’a dit que toute l’affaire avait été sordide. »
L’homme sourit.
« Tu crois faire preuve de bonté en me trouvant une excuse, dit Neshamah. Mais c’est une insulte, Intercesseuse. Rien de ce que j’ai accompli ne mérite d’être excusé. »
« La peste, à elle seule, a tué des centaines de personnes, dit la Barde. Il y en aura des milliers quand les villes seront touchées. »
« Et alors ? demanda-t-il patiemment. »
« Ton peuple verse son sang pour le pouvoir, dit la Barde. Mais toujours le sien. Tu briserais des villes au nom d’un plan qui ne portera pas ses fruits avant des années. »
« Je détruis une chair qui se détruira d’elle-même avec le temps, dit-il. Il n’y a là aucun vol, Intercesseuse. Ce n’est qu’un déplacement de l’âme conforme à l’ordre établi, auquel on donne enfin un but digne de ce nom. »
La Barde fredonna puis tira une gorgée de sa gourde.
« Ce ne sont pas les drows qui t’ont appris ça, conclut-elle. Les Sages du Crépuscule considèrent la mort comme le seul péché ; ils seraient horrifiés par tes propos. La plupart des tribus au-delà des lacs savent à peine user de sorcellerie et changent d’allégeance au gré des saisons. Était-ce les Grouilleurs ? Je crois sincèrement que les Dieux les ont fabriqués avec tout ce qui restait une fois la Création terminée. Du travail bâclé, cette bande. »
« Et pourtant, tu crois que j’ai forcément été instruit, dit Neshamah. Comme si mes actes n’étaient pas la seule réponse lucide à la vérité de ce monde. Nul peuple, où que ce soit, n’est plus proche des Dieux que le nôtre, Intercesseuse. Alors dis-moi : pourquoi faut-il que nous mourions ? Pourquoi nous a-t-on façonnés avec une imperfection si profonde ? »
« Parce que le Jardin a été un échec, répondit aisément la Barde. Les Immortels finissent toujours par tourner en rond. Ils n’ont aucune réponse à offrir. »
« Tu en saisis trop peu et trop, dit l’homme. Les Splendides sont condamnés à répéter les mêmes choses parce qu’ils sont craints, Intercesseuse. Parce qu’avec l’éternité devant eux, ils pourraient apprendre au-delà de ce qu’ils étaient censés apprendre s’ils n’étaient pas si étroitement entravés. La mortalité répond donc à la question plus profonde : comment desserrer les liens sans engendrer ses propres usurpateurs ? »
Neshamah sourit, les yeux brun doré brillant d’éclat.
« Mais en maudissant leur œuvre et en la condamnant au déclin, ricana-t-il. En veillant à ce qu’une seule âme ne puisse porter la bannière qu’un temps, avant qu’elle ne lui soit reprise. »
« La faveur d’en bas met fin au vieillissement, dit la Barde. »
« La Bénédiction qu’on en reçoit condamne aussi les bénis à la discorde en toute chose, répliqua l’homme. C’est une malédiction de destruction tout aussi certaine que celle de l’âge. »
« Pourtant, toi aussi, tu as accepté une Bénédiction, dit-elle. Et tu as semé quantité de discordes. Le Peuple du Loup, les cités du sud, même ton père : tous dansent au son de ta musique, chaque mort ajoutant une pierre à ta tour. »
« Est-ce un jugement que je discerne ? fit traîner Neshamah. Tu as dû être humaine un jour, Intercesseuse. Ne te souviens-tu pas des pulsions du sang ? Je n’ai rien forcé. Ils agissent selon leur volonté, par choix. Toutes les forces de cette guerre me précèdent. Mon ancêtre a tué celui de la Reine Sorcière, et l’hostilité est née entre nos peuples. Des Bénédictions aux penchants contraires ont poussé cette dernière à affronter mon père jusqu’à la mort, ce qui a conduit à la nuit de son trépas. Et la guerre ? Ah, la guerre n’est que l’accumulation de mille décisions. Elle échappe à la main directrice de tout homme. Tout ce que j’ai fait, Intercesseuse, c’est atteler mon char à une étoile filante. »
« Oh, je n’oublierai jamais mon premier visage, murmura la Barde. Ni les quelques suivants, quand j’ai rétabli l’équilibre de la dette. Je laisse le jugement au Tribunal, mon ami. À chaque force son dessein, et ce n’est pas le mien. »
« Nous devons te sembler pareils à des golems, dit l’homme, songeur. Nos incantations écrites par la main des Dieux plutôt que par celle des hommes, mais guère différents quand on nous observe de ton perchoir. Des créatures aveugles qui peinent à accomplir un dessein que nous ne comprenons pas. »
« Peut-être un jour, dit-elle. Quand je me serai habituée à mourir. D’ici là, je pleure encore ce que nous nous faisons subir, sans qu’on ait besoin de nous pousser. »
« Je me suis souvent demandé, depuis que j’ai appris ton existence, dit Neshamah, si tu les servais de ton plein gré. »
« Ils nous rendent meilleurs quand nous les écoutons, dit la Barde. Même les tiens. Ce que tu vas faire est terrible, mais cela n’en sera pas moins grandiose. »
« Pourtant, tu cherches à échapper à ton dessein, dit l’homme. »
« J’ai toujours aimé les bonnes histoires, dit-elle avec légèreté. »
« Quelle plaisanterie astucieuse, médita Neshamah. Qu’il n’y ait personne pour intercéder en faveur de l’Intercesseuse. »
La Barde errante rit. Comme s’il était son ami, et non un monstre qui complotait de détruire un royaume et demi pour assouvir son ambition. Je frissonnai à cette vue, pour la deuxième fois. Pour des raisons plus sombres et plus profondes que la première.
« De la pitié, venant de toi ? dit-elle. Les gens ne cessent jamais de me surprendre. J’ai hâte d’assister à ta fin, Roi de la Mort. »
« Ô homme de peu de foi », sourit celui qui deviendrait le Roi Mort.
La Barde tira une nouvelle gorgée de sa gourde, le salua d’un geste désinvolte et s’éloigna d’un pas chaloupé sans ajouter un mot. Je ne la suivis pas. Elle disparaîtrait, entrerait dans une alcôve et s’évanouirait dans les airs. Je restai là, silencieuse, très longtemps, à regarder l’homme qui deviendrait le Roi Mort observer les funérailles de son père. Pour une fois, Masego comprit qu’il n’y avait pas lieu de parler.
« Fais-nous sortir, dis-je doucement. »
« Je n’ai rien extrait d’eux, dit le Hiérophante avec hésitation. »
« Demain. On en a fini pour aujourd’hui. »
« Catherine ? demanda-t-il, mais son ton trahissait davantage l’inquiétude que l’interrogation. »
« Fais-nous sortir, Masego, dis-je. On dirait que je dois me préparer à livrer une tout autre sorte de guerre. »