Chapitre 786
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Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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Chapitre 786 : Raison et émotion
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Au milieu des vastes courants de ses pensées, Enkrid fit appel à l’une de ses forces.
Une Volonté d’une ampleur écrasante.
Ousque.
Un nom qui désignait une Volonté puisée à une source inépuisable.
C’était là aussi une arme. Une arme que tout le monde ne possédait pas.
Même Ragna, génie béni par le ciel qui avait atteint un domaine particulièrement rare, ne l’avait pas.
C’est pour ça que j’avais l’avantage au combat.
Il l’avait senti en s’entraînant avec Rem et les autres. Non, à présent, il avait réussi à le formuler plus clairement.
Lorsqu’il s’était battu contre le comte Molsen, Enkrid avait aussi appris à miser sur l’endurance auprès des adversaires affrontés après son combat contre le chevalier à demi-mot Liervart. C’était ainsi qu’il se battait : il avançait, porté par une Volonté inépuisable.
« Pourquoi ne te sers-tu pas de ce que tu as ? »
Ruagarne avait répété cette question à Enkrid d’innombrables fois en lui enseignant la tactique.
« Tout ce dont tu peux te servir peut devenir une arme. Aiguise-le. Tu devrais même considérer ton visage comme une arme. Élargis ta conception des choses. Ne la rétrécis pas au point de t’enfermer dans un minuscule puits. »
Elle n’était pas chevalière, mais c’était une Grenouille entièrement dévouée à la tactique. Ses paroles avaient du poids. Du moins, c’était ainsi qu’Enkrid les comprenait.
Tout est une arme.
Alors il avait agi en conséquence. Qu’il s’entraînât avec ses alliés ou qu’il combattît ses ennemis, il prenait l’initiative avec sa Volonté inépuisable.
Mais je ne peux pas épuiser Balrok dans un combat d’endurance.
Balrok vivait depuis très longtemps. Sa Volonté ne devait donc pas manquer non plus.
La quantité ne suffira pas.
Et s’il tranchait le combat en misant sur le changement ?
À Zaun, il avait appris à accélérer sa Volonté.
Cette technique abîmait le corps, mais plus celui-ci était robuste, mieux il résistait.
Endurance.
C’était le terme général pour désigner les techniques permettant d’endurer la souffrance.
Si l’Assimilation venait des elfes, l’Endurance, elle, venait des moines.
Audin lui avait dit que l’entraînement du corps constituait le fondement de l’Endurance. Et s’il endurait les coups avec un corps renforcé et l’Endurance, avant de recourir à une explosion ponctuelle ?
Je trancherai le combat par Transfert de Volonté.
Il déciderait de l’issue en un instant, sans calculer. Et s’il profitait aussi de l’imprudence de Balrok ?
Je miserai tout sur le premier coup d’épée.
Que devait-il faire pour y parvenir ?
D’abord, sa Pression.
Balrok évaluait la force de ses adversaires grâce à sa Pression. Enkrid devait donc s’en affranchir en un instant. C’était la condition préalable pour tenter de trancher le combat d’un seul coup.
« Et toi, qu’est-ce que tu es ? »
C’était son cinquante-sixième aujourd’hui, et, après Donapha, cette femme était son troisième adversaire. Spécialiste du sabre et des mouvements vifs, elle pencha la tête en posant sa question.
Dès qu’Enkrid croisa son regard, la sabreuse bondit en arrière, comme une proie apercevant un prédateur, et s’éloigna aussitôt.
Ching !
Elle tira son épée tout en reculant, la méfiance clairement visible dans ses yeux.
Ces yeux, bordel.
Ses pupilles tremblèrent imperceptiblement.
Les yeux bleus d’Enkrid ressemblaient à un lac. Sauf qu’on aurait dit qu’un volcan venait d’entrer en éruption à côté, faisant bouillonner ses eaux.
Si Rem ou les autres l’avaient vu, ils auraient dit : « Ses yeux sont encore devenus dingues. »
Une fois qu’il avait choisi une ligne de conduite, il s’y tenait avec obstination. C’était l’un des traits caractéristiques d’Enkrid.
La sabreuse n’était qu’un adversaire à dépasser.
« Je suis un peu pressé. »
Il lâcha ces mots et s’élança.
« … Tss ! »
La sabreuse retint son souffle et repartit à l’attaque. Si elle reculait maintenant, elle n’avait aucune chance de gagner. Elle connaissait bien ses propres forces.
Plutôt que de se laisser acculer en défense, elle devait maintenir la pression.
Kagangagangang !
Elle chargea de nouveau, traînant la pointe de son sabre sur le sol. Le terrain mêlait pierre et terre. Dès que la lame racla un rocher, des étincelles jaillirent.
On aurait dit qu’elle fondait sur lui en semant des étincelles. Il était facile d’anticiper l’instant où ils se heurteraient. Et aussi ce qu’il faudrait faire à ce moment-là.
La sabreuse se concentra.
Ils semblaient devoir se percuter de front, mais ce ne fut pas le cas. La sabreuse fut prise au dépourvu l’espace d’un instant.
Il s’est arrêté ?
Enkrid, qui chargeait à toute vitesse, pila net. Il s’arrêta si brusquement que son corps sembla continuer à foncer.
Du sang coula du nez d’Enkrid lorsqu’il s’immobilisa. Des gouttelettes jaillirent devant lui. Bien sûr, ce n’était pas vraiment digne d’attention.
La sabreuse ne pouvait pas s’arrêter. Sa Volonté consciente, tendue vers l’objectif de trancher son adversaire, et celle qui s’activait dans les tréfonds de son inconscient donnaient toutes deux leur pleine mesure.
Si elle s’arrêtait maintenant, elle ne s’en tirerait pas avec un simple saignement de nez.
Kak !
Son sabre, qui semait des étincelles, accéléra en profitant du frottement contre le sol. La lame, dont la terre tenait lieu de fourreau, fendit l’air et fila vers lui, laissant le bruit derrière elle.
Enkrid, qui s’était arrêté si soudainement, s’accroupit, fit un pas en avant et brandit son épée à la même vitesse qu’avant son arrêt. On aurait dit qu’ils fonçaient l’un sur l’autre, les armes tendues.
Comment ?
Clang !
Après avoir vu un serpent bleu ciel frapper son sabre, la sabreuse le vit remonter le long de son bras et lui mordre la gorge.
Le serpent trancha sa clavicule, juste sous le cou, lui fendit le cœur, puis disparut.
Une suie noire s’attarda dans ses yeux. Elle était à l’article de la mort. La dernière chose qu’elle vit fut Enkrid, qui fendait encore deux ou trois fois l’air vide de son épée.
À cette vue, une force lui revint alors qu’elle n’en avait plus. La sabreuse cracha une brume noire et lança de toutes ses forces :
« Kyaah, tu t’es servi de moi pour t’entraîner ? »
Une brume noire jaillit de la blessure creusée par le serpent bleu ciel et s’abattit au sol en paquets.
Enkrid avait entendu ces mots assez souvent pour ne même pas hocher la tête. Il l’ignora. Elle les avait prononcés plus de trente fois au fil de ces quelque cinquante aujourd’hui.
La sabreuse supportait mal qu’on l’ignore. C’était une faiblesse de caractère. Enkrid avait vu cette femme plus de cinquante fois.
Avec le temps, les faiblesses de chacun devenaient plus évidentes. Sans tenir compte de ses paroles, Enkrid se contenta de repenser au bref échange qui venait d’avoir lieu.
Maîtrise de la Volonté.
Il s’était concentré non sur l’explosion ponctuelle ou linéaire, mais sur le contrôle. Après s’être arrêté, il était aussitôt passé à l’explosion ponctuelle.
La vitesse de sa Volonté avait changé en un instant. Même un cheval devait continuer à courir pour prendre de la vitesse, mais Enkrid avait lancé son épée à pleine allure depuis l’arrêt.
Son bras trembla.
Son corps avait beau être bien entraîné, un tel effort le mettait forcément à rude épreuve. Il ne pouvait pas abattre mille personnes sans reprendre son souffle ni ressentir la moindre douleur au bras.
Renforcer son corps avec la Volonté et le travailler jusqu’à devenir chevalier ne signifiait pas qu’il avait dépassé les limites de l’humanité.
Il en allait de même pour un géant ou un elfe.
Quoi qu’il en soit.
J’ai appris quelque chose, Œil-Bizarre.
Il avait essayé parce que cela lui rappelait la façon dont Œil-Bizarre s’était arrêté et avait accéléré à sa guise, autrefois, à la Garde-frontière.
Cette impression avait été si forte qu’il avait surnommé le cheval Indomptable au lieu de l’appeler Œil-Bizarre.
À l’origine, il lui avait donné le nom d’Indomptable, mais sa langue s’était habituée à appeler le cheval Œil-Bizarre.
En entendant le nom d’Indomptable, Œil-Bizarre s’était contenté de renâcler.
Son attitude semblait demander pourquoi il ressortait ce nom.
Bref.
Ça me permet d’abord d’inciter mon adversaire à baisser sa garde, puis de faire quelque chose qu’il n’attend pas.
Telle était sa conclusion.
Les coups d’épée qui suivirent n’étaient qu’une imitation grossière, mêlant divers mouvements pour reproduire le serpent de feu appelé Salamandra.
Une vraie lame ne pouvait pas devenir un fouet.
La trajectoire de l’épée avait simplement changé si vite qu’elle avait donné cette illusion à son adversaire.
Enkrid avait donc accéléré deux fois, à l’instant.
Une première fois en bougeant son corps, puis une autre en abattant son épée.
Deux explosions ponctuelles.
Plus précisément, il avait inséré une explosion ponctuelle dans une explosion linéaire.
Pas étonnant que son avant-bras lui fasse mal. Il n’y parvenait que parce qu’il s’était entraîné sans relâche avec Audin. Sinon, les muscles de son bras se seraient déchirés.
Ses pensées ne s’interrompaient jamais, pas plus que ses pas. Enkrid avança. Les ténèbres semblaient l’engloutir, mais même celles de la grotte lui paraissaient désormais aussi familières qu’une route ordinaire.
Il n’avait peur de rien. N’éprouvait aucune crainte. Il avait simplement décidé de ce qu’il allait faire et voulait au plus vite s’entraîner et mettre son idée à l’épreuve.
« … Oh, te voilà. Mais qu’est-ce que tu as dans les yeux ? Pourquoi as-tu l’air si enthousiaste ? »
Aoara le remarqua et l’interrogea.
Enkrid s’approcha d’Aoara, assise près du feu de camp.
« J’en ai l’air ? »
« Oui. Ça se voit tout de suite. »
« Tout s’est bien passé, et Romen… »
Enkrid se mit à réciter machinalement ce qu’il devait lui raconter. Aoara devait entendre cette histoire avant d’appeler Balrok.
Sinon, la conversation s’éterniserait. Enkrid parla un peu plus vite que lors des jours précédents.
« Tu as toujours parlé comme ça ? On dirait vraiment que tu récites un rapport, c’est d’un formel… »
Même dans la mort, Aoara avait l’intuition aiguisée.
« Ah, c’est vrai ? »
Enkrid hocha la tête.
« Non, enfin, oui. Fais attention. »
Des Ailes s’étendirent depuis son ombre. En les voyant, Enkrid sourit sans même s’en rendre compte.
Ce sourire imperceptible avait peut-être provoqué Balrok.
— Est-ce que celui-ci voulait mourir de la main d’un démon ?
Autant demander pourquoi un fou se trouvait là, puisqu’il avait répondu à l’invocation.
Celui qui l’avait appelé ne ployait pas sous sa présence. Au contraire, il souriait.
Balrok avait vu bon nombre d’êtres intelligents extraordinaires et hors du commun.
Des êtres qui riaient juste avant de mourir, et même un humain né dans un corps humain qui l’avait vaincu.
Et, à l’échelle de sa vie, cela ne remontait pas à si longtemps.
Parmi tous les êtres intelligents qu’il avait rencontrés, aucun n’avait laissé une première impression comparable à celle de l’homme qui se tenait devant lui.
Il souriait dès qu’il l’apercevait ?
Puis il prit la parole.
« Vas-y. »
Par habitude, Enkrid le provoqua et ajusta sa prise sur son épée.
Il faut commencer par repousser sa Pression.
En trois aujourd’hui seulement, Enkrid avait trouvé comment combattre Balrok. Il lui était désormais naturel d’élargir sa réflexion. Et il avait vécu plus de cinquante aujourd’hui. Il avait assez d’expérience.
Au lieu de répondre, Balrok déploya le premier sa Pression. Était-ce sa façon de dire qu’il ne s’abaisserait même pas à se battre contre quelqu’un incapable de surmonter une telle épreuve ?
C’était plutôt intéressant.
Et penser à la manière de bloquer cette Pression rendait les choses encore plus intéressantes.
Avant même que Balrok ne libère sa Pression, Enkrid avait déjà façonné la Volonté du Refus.
L’effort seul pouvait-il rattraper le génie ?
Le temps passé à chercher la réponse s’était accumulé, et tout ce qui s’était ainsi amassé était devenu une muraille solide au fond d’Enkrid.
Une muraille haute et robuste, née du serment d’Enkrid de protéger ce qui se trouvait derrière lui.
Voilà le vœu qu’il avait voulu tenir depuis qu’il était devenu chevalier.
Une vision apparut devant ses yeux. Un solide mur de briques bleu ciel bloquait une chaîne enflammée. Boum. La chaîne constellée d’étincelles rebondit et retomba au sol. Devait-il appeler cela le mur du Refus ?
Ou une armure forgée par le temps accumulé ?
Ou devait-il dire que, puisqu’il n’avait jamais cédé, rien ne s’était jamais écroulé ?
— Tu continues de sourire.
Bien que sa Pression eût été bloquée, Balrok ne manifesta aucune surprise. À ses paroles, Enkrid comprit qu’il souriait.
À ce stade, Enkrid était bel et bien fou.
À y réfléchir rationnellement, rien dans la situation n’avait de quoi réjouir.
Mais…
Suis-je quelqu’un de rationnel ?
D’après Kraiss, il était intelligent.
Peu importe.
Il n’avait ni le temps ni la raison de s’attarder sur ce genre de choses. Dès l’instant où il avait fait face à Balrok, ses pensées s’étaient dispersées pour préparer le Briseur. Il les rassembla.
Il miserait tout sur un seul coup d’épée.
Ne regarder qu’un seul point.
Point de concentration.
Il ne lui fallait qu’une pensée, entièrement consacrée à une seule chose.
Cela pouvait ressembler à un pari. On pouvait croire qu’il ne parvenait à faire cela que parce qu’il revivait cette journée, mais ce n’était pas vrai.
Enkrid n’avait jamais laissé passer un jour à la légère. Il avait toujours agi comme si cette journée était la dernière.
Même si je meurs.
Il accomplirait ce qu’il avait décidé, puis mourrait.
Il mourrait en suivant la voie qu’il avait choisie.
Alors peu lui importait que cette journée ne recommence pas. Il ne songeait pas à cette journée que le passeur appelait une malédiction, mais qui était devenue une bénédiction pour lui. Sa détermination était toujours ferme. Même la Volonté qu’il venait d’endurcir se fixa tout entière dans son épée.
Chiriririririring.
La lame de Forgecrépuscule jaillit en raclant le bord du fourreau.
Le plus amusant, c’était que les lèvres de Balrok s’étaient elles aussi retroussées. Il pouvait aisément combattre en écrasant son adversaire sous sa Pression. Il avait de quoi se battre sans effort.
Mais il ne le fit pas.
Au lieu de recourir à sa Pression innée, il se servit de ses mains et de ses pieds. Ce n’était pas une décision rationnelle, mais un acte dicté par l’émotion.
Autrement dit, à cet instant, Balrok ne valait pas mieux qu’Enkrid.
Tous deux réduisirent la distance, un sourire tordu aux lèvres. Enkrid avançait en traînant les semelles de ses bottes sur le sol, tandis que Balrok s’approchait à grands pas, les Ailes déployées. C’était une chance pour Enkrid.
Les Ailes gênaient les mouvements brusques. Dès que leur membrane rencontrerait la résistance du vent, des entraves invisibles se formeraient autour de ses chevilles.
— Ah, voilà pourquoi je n’arrive pas à cesser de me battre.
Incapable de contenir sa joie, Balrok libéra une onde mentale. Enkrid ressentait la même chose.
Notes :
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