Chapitre 724
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 724 : Même si je meurs, vous devez vous battre
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« Pour trancher une corde tendue à craquer, un seul coup de ciseaux suffit. »
On disait qu’il ne fallait qu’un petit caillou pour faire pencher une balance équilibrée.
Enkrid se dit que Dmuel avait peut-être pressenti la situation avant lui.
Heskal avait pu le prévenir. Ou peut-être Dmuel avait-il simplement eu un sombre pressentiment.
Sinon, il restait une autre possibilité à envisager.
« Juste deux épéistes et une fille. »
Pourquoi avait-il dit ça ? Pourquoi s’était-il acharné à tuer Ann ?
S’il n’avait rien su, il ne se serait jamais donné cette peine.
Tout se résumait à cela.
Si Heskal avait vraiment agi, il aurait été très difficile de garder Ann en vie. Avec le recul, c’était la conclusion qui s’imposait. Peu importe que Ragna l’ait protégée jour et nuit, Heskal était du genre à trouver une faille et à y enfoncer sa lame.
Mais ça n’était pas arrivé.
Ces petits cailloux s’étaient accumulés d’un côté de la balance, et le gravier appelé « juste deux épéistes et une fille » l’avait fait pencher.
* * *
Le frisson né de la vision de l’épée du chef de famille avait déjà parcouru le corps d’Enkrid, puis s’était dissipé.
Il n’avait aucun don pour prédire l’issue d’un combat, mais il lui était facile d’en comprendre le dénouement avec le recul.
Alexandra avait accéléré sa Volonté, faisant appel à une force physique supérieure à la normale, à des sens aiguisés et à l’Acuité visuelle dynamique. C’est ainsi qu’elle avait réalisé son éclatement en ligne.
Pour faire simple, elle avait allumé une bougie et résisté jusqu’à ce qu’elle se consume entièrement.
Tempête, lui, avait changé la forme de sa Volonté et l’avait fait exploser d’un seul coup.
L’éclatement ponctuel. Tout miser sur une seule frappe.
Pas une bougie, mais l’étincelle d’un silex. Un éclair qui ne jaillissait qu’à l’instant où l’on frappait.
La différence, c’était que sa chaleur était plusieurs fois plus intense que celle d’une flamme de bougie. C’était comme libérer en un seul souffle le feu nécessaire pour la réduire entièrement en cendres.
Ce n’est pas une frappe qu’un homme malade devrait pouvoir porter.
La réalité qu’Enkrid avait brièvement oubliée dans l’excitation lui revint en tête.
Dmuel dégageait toujours cette odeur de pourriture, alors que la moitié de son corps avait été tranchée. Un liquide noir et visqueux suintait entre ses entrailles à moitié écrasées, tandis que la pluie s’engouffrait dans son torse sectionné.
Et pourtant, il n’était pas encore mort. On aurait dit qu’il tenait à le prouver.
« Meurs. »
La main gauche de Dmuel, rattachée à la moitié relativement intacte de son corps, se leva. Les mots qu’il murmura, chargés d’une Volonté dense et d’énergie magique, prirent la forme d’un sort.
Une brume noire se rassembla devant sa main, se tordit pour former une longue tige, puis s’élança dans les airs.
Sa forme ne différait guère de celle des armes brandies par les adorateurs du Dieu des Balances.
Inutile de le dire à voix haute. La tige était manifestement imprégnée de poison.
Fouu.
Tandis que la tige invoquée par le sort prenait une forme matérielle, le bruit de l’air qui se déchirait était indéniable.
Une simple tige de ce genre suffirait-elle à tuer le chef de famille ? En temps normal, non.
Mais le chef de famille avait fait éclater tous les capillaires de ses deux yeux d’un seul coup d’épée, et du sang s’en écoulait.
Tous ceux qui se tournèrent vers lui purent voir ses yeux rougir.
Et ce n’étaient pas les seuls endroits d’où le sang coulait. Il commença à jaillir de toutes les ouvertures de son visage : son nez, sa bouche, ses oreilles.
Et le sort fusa en plein milieu de tout cela.
Ragna regarda la scène, incapable d’intervenir. Ne pas s’évanouir à cet instant tenait déjà du miracle. Il ne pouvait rien faire de brusque. Son corps répondit tout de même assez bien pour qu’il se redresse à moitié, mais quelqu’un d’autre avait déjà bougé.
Enkrid. Dès que la réalité lui apparut à travers le voile de l’exaltation, il était déjà en mouvement.
Il le savait par expérience, n’est-ce pas ? Ce genre de monstre gardait toujours quelque chose en réserve pour la toute fin.
Après avoir tué le Tueur unique, il avait failli perdre Sinar. Comment aurait-il pu oublier cette horreur de dernière minute, quand la créature avait tendu sa lame et tenté de fourrer en Sinar tout ce qu’elle possédait, jusqu’à son âme ?
Oui. Il n’avait pas oublié cet instant.
Malgré les craquements de tout son corps, Enkrid se plaça devant le chef de famille.
Une suite de mouvements simples. Il sollicita ses muscles autant qu’il le pouvait, leva le pied et se retrouva devant le chef de famille juste avant que Dmuel ne lance son sort.
De cette position, il fit pivoter sèchement son poignet et imprima une rotation vive à Trois-Fer, frappant de plein fouet la tige noire en son milieu. Un craquement retentit, et la tige se brisa en éclats qui se dispersèrent au sol.
Il n’avait pas la force d’exécuter une vraie frappe ; il n’avait donc fait jouer que son poignet, comptant sur le poids de l’épée et la force centrifuge. Le mot « chanceux » convenait bien au résultat.
S’il avait frappé le sort dans le mauvais sens, il aurait eu un trou dans la poitrine au lieu de protéger le chef de famille.
Mon corps, vraiment…
Il n’y avait rien à faire pour remédier à son état.
Même dévier les sorts que Dmuel lui avait lancés jusque-là avait été à peine à sa portée.
À vrai dire, s’il n’avait pas eu l’audace de laisser certains sorts l’effleurer exprès en cours de route, il aurait déjà plusieurs trous dans le corps.
Enkrid expira et leva les yeux. Dmuel, à moitié mort, le foudroyait du regard avec une férocité sauvage.
Enkrid n’avait pas besoin de l’entendre pour savoir ce que Dmuel pensait.
Mais Dmuel ouvrit la bouche et le dit quand même.
« Je te hais. Je te hais. »
« Qu’est-ce que tu détestes tant ? » demanda Enkrid. Sa voix avait pris une douceur inattendue. Comptait-il écouter les griefs d’un monstre au bord de la mort ?
C’est ce que tous ceux qui les entouraient se demandaient quand Enkrid reprit la parole.
« C’est parce que j’ai l’air jeune ? »
Non. Enkrid cherchait à pousser Dmuel à bout jusqu’au dernier instant. Pas parce qu’il avait pris goût aux moqueries.
Il y avait une stratégie derrière ça. Plus précisément, c’était le fruit de l’escrime tactique de Ruagarne alliée à la vivacité d’esprit de Kraiss.
Dmuel a encore de quoi tenter quelque chose.
Pour s’en servir correctement, il devrait retrouver son calme. Mieux valait donc le garder sous pression.
Ne pas le laisser se calmer. C’était l’idée.
Le moindre avantage méritait d’être exploité. Enkrid n’en avait pas honte. Sans l’escrime tactique de Ruagarne, il n’aurait eu aucune raison d’agir ainsi. Tout venait des enseignements de la Grenouille.
D’ailleurs, si Dmuel l’avait défié en invoquant l’honneur et s’était battu à découvert, Enkrid ne serait pas allé aussi loin.
Mais il avait affaire à un spectre qui s’était tapissé dans l’ombre, complotant et s’en prenant à Ann.
Alors, une petite provocation n’avait rien d’exagéré, si ?
Dmuel n’arrivait pas à sortir ses mots.
« Toi… ça. Ça, ça. »
Même à présent, s’il était parvenu à accepter les moqueries avec sérénité, il aurait peut-être connu une sorte d’illumination.
Atteindre une telle paix ferait presque de quelqu’un un dieu.
Il n’était pas devenu un dieu, mais quand tous ses espoirs s’effondrèrent et que sa rage dépassa un certain seuil, la raison et l’émotion fusionnèrent en lui pour ne former qu’un seul objectif.
Peu importait ce qu’il adviendrait du chef de famille qui l’avait coupé en deux. Ce salaud, là, devait mourir. Coûte que coûte. Par n’importe quel moyen.
Et Dmuel n’était pas un imbécile.
Non. Le tuer ne suffira pas.
Il n’allait pas abandonner la Maison Zaun pour abattre un seul homme. Le problème se limitait-il à celui qui parlait ?
Non. La Maison Zaun, le chef de famille, tous ceux qui tenaient une épée : ils étaient tous les objets de sa haine.
Et il venait de comprendre quelque chose.
Heskal, toi…
Il s’était fait berner. Avec le recul, c’était évident. Cet homme n’avait jamais eu pour but de s’emparer du pouvoir divin. Ce qu’il visait réellement, c’était la vie qui suivrait cette prise de pouvoir.
Cela signifiait que Heskal avait toujours eu l’intention de survivre et qu’il lui restait des choses à accomplir. Dmuel ne pouvait pas laisser les choses se terminer comme l’aurait voulu un Heskal mort.
Je vais mourir.
C’était peut-être parce qu’il s’était si désespérément battu contre la mort pendant si longtemps.
Dmuel savait qu’il allait mourir. Et il savait exactement ce qu’il pouvait encore accomplir avant cela.
La mort était certaine.
Zaun m’accompagnera.
À sa mort, les germes de la peste qu’il avait semés se développeraient et proliféreraient tous en même temps.
La plupart des gens liés à Zaun mourraient. Huit habitants sur dix dans le village des chasseurs, celui des courtiers et celui des retraités : tous.
C’était un secret qu’il n’avait même pas confié à Heskal. S’il l’avait su, il aurait frappé le sol du poing, même après sa mort.
Des décennies s’étaient écoulées depuis que Dmuel s’était installé ici. Il avait passé la majeure partie de cette période en sommeil, mais les dernières années avaient été différentes.
Il avait préparé tout ça.
Mais c’était tout ce qu’il avait.
Et ensuite, tout s’arrête.
Ce salaud qui aboyait devant lui survivrait d’une façon ou d’une autre, et ce serait tout.
Il ira répandre la nouvelle qu’il m’a tué et récolter les louanges ?
Depuis son enfance, on disait qu’il avait une âme de serpent. Dmuel avait toujours nourri une profonde jalousie. On lui avait souvent dit qu’il était un serpent devenu homme.
L’idée qu’Enkrid reçoive des louanges le dégoûtait. Plus encore, le simple fait que cet homme survive le rendait furieux.
Au bord de la mort, Dmuel mit tout ce qu’il lui restait sur la balance.
Comment tuer à la fois la Maison Zaun et ce salaud ?
Les choses avaient mal tourné et il avait subi cette raclée, mais l’esprit de Dmuel restait vif.
Il trouva en très peu de temps un moyen de tuer cet homme insupportable.
« Je vais mourir, dit Dmuel.
— Même un chien à visage humain qui passerait par là pourrait te le dire. »
Enkrid l’interrompit, mais Dmuel ne mordit pas à l’hameçon.
« Écoutez-moi, chef de la Maison Zaun. »
Sa voix se dédoubla de nouveau. Enkrid y vit son ultime tentative.
Quel que soit le sort qui viendrait, il pourrait encore le bloquer une fois.
Son corps craquait un peu, mais son art de trancher les sorts s’était quelque peu affiné, grâce à l’entraînement d’Esther et à l’expérience qu’il venait d’acquérir sur le terrain.
Il avait aussi appris quelque chose en laissant ces sorts l’effleurer à la fin.
Même si cinquante de ces tiges noires arrivaient en même temps, je pourrais trouver un moyen de les arrêter.
Il aurait peut-être quelques trous dans le corps, mais tant qu’ils le traversaient aux bons endroits, il ne finirait pas estropié.
« Tu ne vas pas affronter ça seul », lança Lynox en venant se placer à ses côtés.
Derrière Lynox se tenaient Anahehra et Riley, ainsi que plusieurs autres épéistes de Zaun.
Leur détermination n’avait rien à envier à la sienne.
Ce combat appartenait à Zaun. Ils avaient tiré leurs épées pour se protéger.
Le chef de famille, la vue de plus en plus trouble et faible, continua de fixer le dos d’Enkrid, puis sentit sa vision sombrer dans le noir.
Était-il devenu aveugle ? C’était possible.
Le coup d’épée qu’il venait de porter, il ne l’avait jamais exécuté, même à son apogée.
On pouvait dire qu’il avait tout misé sur cette frappe. À cet instant, il s’était véritablement préparé à mourir dès qu’elle aurait porté.
Après avoir utilisé sa Volonté avec une telle brutalité, l’épuisement dévorait tout son corps ; il ne voulait plus que s’effondrer et se reposer. Pourtant, l’homme qu’il avait tranché continuait de parler.
Du sang coulait de l’intérieur de ses oreilles. Il entendait moins bien, mais il entendait encore.
« Je vous écoute », dit le chef de famille.
Alors, Dmuel prit la parole d’un ton bien trop calme.
« Je vous laisse choisir. Il y a deux possibilités. »
Pourquoi parler de choix en un pareil moment ? Tandis qu’ils écoutaient, le propriétaire de ce corps pourrissant, qui s’accrochait à la vie avec une obstination remarquable, poursuivit son discours infect.
« Si je rassemble le peu de force qu’il me reste et la libère, tous ceux de Zaun qui portent les germes de ma peste mourront. Ces germes se développent normalement lentement, au fil du temps, mais si je meurs, ils écloront tous d’un coup et leur prendront la vie. C’est ainsi que je les ai implantés. Cependant ! »
Il s’interrompit au milieu de sa phrase. Son ton était chargé d’emphase.
En l’écoutant, Ragna sentit une douleur lancinante lui battre les tempes.
La voix de Dmuel résonnait en plusieurs couches superposées. C’était celle d’un monstre qui avait voulu devenir un dieu et qui comprimait puis faisait exploser le peu de pouvoir qu’il lui restait.
« À la place, je donnerai tout ce que j’ai, toutes mes malédictions, à cet homme. Alors, la malédiction qui fait éclore tous les germes de la peste à Zaun en même temps sera levée. »
Dmuel leva les doigts qui lui restaient et désigna Enkrid.
Voulait-il dire qu’il haïssait tant Enkrid que le tuer suffirait ?
Non. Dmuel comprenait les gens. Plus encore que les comprendre, il savait manipuler leur cœur.
N’était-ce pas ainsi qu’il avait embobiné Heskal et fait de lui son épée ?
À y repenser, Heskal s’était retourné contre lui, mais au début, Dmuel l’avait certainement attiré et enchaîné en jouant sur les désirs et le cœur humains.
Je connais les gens.
Dmuel en était convaincu.
Enkrid refuserait cette offre. Personne au monde ne voulait mourir. C’était une vérité.
Et rares étaient ceux qui mourraient pour des inconnus.
Un parent pouvait mourir pour son enfant.
Mais quelqu’un mourrait-il pour de parfaits inconnus ? Est-ce que ça arrivait ?
À cause de ce que venait de dire Dmuel, le chef de famille devrait mettre Zaun dans la balance face à un étranger. Et il était évident de quel côté elle pencherait.
Enkrid résisterait. Et le chef de famille tenterait de l’attraper pour le retenir.
Même si je meurs, vous devez quand même vous battre.
Voilà le premier résultat qu’il cherchait à obtenir.
Et derrière cet objectif s’en cachait un autre.
Et si le chef de famille et Zaun traînaient Enkrid jusqu’à lui ?
Il avait dit que les germes de la peste n’écloraient pas tous en même temps. Il n’avait pas dit que la peste disparaîtrait.
Même si tout échouait, la seule différence serait de mourir plus tôt ou plus tard.
« Et on est censés te croire ? » intervint Lynox.
« Regardez. »
Dmuel parla et agita la main. Un cadre carré, doré, apparut dans les airs derrière lui, et des mots d’or s’y inscrivirent.
« Vous en avez sûrement entendu parler. Les écritures du pacte d’or. Je vais y inscrire ma volonté. »
Un artefact rare venait de faire son apparition.
Les mots inscrits dans les écritures du pacte d’or se réalisaient sans faute. Le prix à payer était l’âme de celui qui les écrivait.
La rumeur avait largement circulé : le propriétaire de ces écritures dorées et étincelantes était l’un des dieux démons qui régnaient sur la Terre Maudite, connu sous le nom de maître de la Sorcellerie interdite.
Lynox savait ce qu’étaient les écritures du pacte d’or. Cet objet équivalait à une condamnation à mort inéluctable. Pire encore, il engageait une âme en garantie.
« C’est authentique. Ces écritures du pacte d’or, dit Schmidt en s’avançant. »
Il avait été au cœur des combats et avait tenu bon tout du long. Il avait étudié la magie et l’escrime, et ses connaissances en magie lui apprenaient que Dmuel disait vrai.
Il s’était manifestement battu avec acharnement lui aussi. Une entaille béante lui déchirait une joue, la blessure noircie.
Schmidt reprit, avec le raisonnement méthodique de quelqu’un qui avait parfaitement évalué la situation.
« Ça ne tient pas debout qu’il ait préparé tout ça pour nous tromper. Personne à Zaun n’a de prédispositions particulières pour la magie, et personne ne pouvait prévoir que je resterais ici. »
Si Tempête ou quelqu’un d’autre refusait de le croire, les conséquences seraient véritablement catastrophiques.
Schmidt ne voulait pas que ça arrive.
Il ne pouvait pas se permettre de perdre son demi-frère et un ami proche au même instant.
« Je n’ai pas menti. Croyez-moi ou non, c’est à vous de décider. Mais tout ce que j’ai dit est vrai. »
Dmuel parlait avec une aisance déconcertante.
Il fallait oser, pour un homme sur le point de mourir.
Derrière eux, les gens murmuraient et demandaient ce qu’étaient ces écritures du pacte d’or, si elles existaient vraiment, si l’on pouvait leur faire confiance. Mais peu à peu, ils se turent.
Quoi qu’ils en pensent, l’atmosphère leur disait que tout cela était vrai.
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