Chapitre 661
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 661 : Hein ?
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Tout commença avec un vendeur de fruits.
« Dois-je vous appeler seigneur, châtelain ou… »
« Graham est le châtelain. Moi, je suis le commandant des chevaliers. »
Enkrid répondit au marchand sans trop y réfléchir. Il avait l’air parfaitement détendu.
« Dans ce cas, commandant, prenez donc l’une de ces prunes. »
Le vendeur lui tendit deux prunes avec un sourire rusé. Enkrid en enfourna une dans sa bouche et tendit l’autre à son compagnon, le Saint Homme en haillons.
Le Saint Homme cligna de ses yeux blancs de cataracte, prit la prune et mordit dedans.
Cric. La chair s’ouvrit, et une douceur dissimulée sous l’acidité se répandit dans sa bouche. Son parfum, intense et vif, lui monta au nez. Une prune mûre à point.
« Elle est sucrée », dit Enkrid.
« C’est vrai », acquiesça le Saint Homme en haillons. Un luxe rendu possible par le grand verger récemment établi au cœur de Greenfield.
Les nobles des environs de Nauril, la capitale du royaume, entretenaient leurs propres vergers dans leurs domaines pour cette raison précise. Parler de luxe n’avait donc rien d’exagéré.
Ils dépassèrent le groupe de marchands itinérants, et un commerçant installé à un étal bas, un peu à l’écart, les interpella.
« Je travaille maintenant pour la Compagnie marchande Rockfreed. »
Ce n’était pas un marchand ordinaire. Celui qui venait de parler était un Géant qui s’était présenté comme un vendeur itinérant.
Enkrid leva la main enveloppée de tissu.
« Ça a bien tenu. »
C’était un gant de tissu, renforcé par une fine couche de cuir cousue à l’intérieur, fabriqué avec l’étoffe qu’il avait achetée autrefois au Géant.
« Évidemment. Je ne vends pas de la camelote. »
Le Géant le reconnut et hocha la tête, mais sa voix résonna plus fort que d’habitude. Le Saint Homme en haillons, qui n’avait rien à faire dans la conversation, se tenait à l’écart et observait la scène.
« Qu’est-ce que tu vends aujourd’hui ? »
« Des choses comme ça. »
Le Géant désigna les articles étalés sur son stand, un assortiment d’objets divers. Il y avait notamment des amulettes et une bague qui dégageait une aura lugubre et discrète.
« On dit qu’elle donne des cauchemars toutes les nuits, mais qu’en échange, elle écarte un malheur. »
La voix du Géant attira le regard des passants. Enkrid examina les objets.
Il percevait désormais quelque chose, une légère impression qui lui aurait échappé auparavant.
Ça doit venir de l’entraînement avec Esther.
Son expérience à trancher le Feu ambulant et à affronter des sortilèges avait encore aiguisé cette perception.
Comme le Géant l’avait dit, quelque chose adhérait à la bague. En y regardant de près, on distinguait une fine brume sombre qui s’enroulait faiblement autour d’elle, invisible aux autres personnes présentes.
À force de parcourir le continent, on finissait par croiser des villages pionniers bâtis dans des endroits où aucune ville ne s’était encore implantée. Certains s’étaient installés sur des terres épargnées par les Créatures démoniaques ; d’autres survivaient en résistant aux raids des plus petites d’entre elles. Parmi les survivants, certains avaient noué des liens avec les sorciers ou sorcières du coin. La bague devait venir d’un endroit de ce genre. Rien de bien difficile à deviner.
Le Géant raconta brièvement, sans détour, comment l’objet lui était parvenu. Pour une fois, il parla plus que d’habitude. Il se montrait étrangement loquace, comparé à son naturel. Avait-il déjà donné autant de détails auparavant ?
« Je n’en ai probablement pas besoin », dit simplement Enkrid. S’il avait voulu quelque chose de ce genre, il aurait demandé à Esther.
« Je m’en doutais. »
« Alors pourquoi me l’expliquer ? »
Le Géant était assis par terre, et pourtant ses yeux arrivaient presque à la hauteur de ceux d’Enkrid. Il se pencha en avant et murmura :
« Pour les gens qui passent. »
Son apparence et sa race dissuadaient la plupart des gens de l’approcher, ce qui ne facilitait pas les affaires. Enkrid était arrivé au bon moment, et le Géant en avait profité.
Voilà pourquoi il avait parlé si fort.
Il est devenu un vrai marchand.
Mais, bien sûr, le Géant ne transgresserait jamais les principes qu’il s’était fixés. C’était ainsi qu’il était.
« Tu es devenu rusé », dit Enkrid à voix basse.
Le Géant hocha légèrement la tête.
« Allez, file. »
« Oui, j’y vais. »
Ensuite, Enkrid croisa pas mal de monde. D’après ce que pouvait voir le Saint Homme en haillons, Enkrid semblait assez proche de l’aubergiste qui tenait l’établissement au centre de la ville.
« Que faites-vous dans le coin, commandant ? Si vous n’avez pas encore mangé, restez donc prendre un bol. »
L’aubergiste s’appelait Allen. Son rêve était de surpasser la Soupe au potiron de Vanessa par le seul goût, et, dernièrement, il servait une soupe au poulet qu’il présentait comme celle que sa grand-mère lui préparait chaque fois qu’il attrapait un rhume.
Grâce à cela, ses affaires marchaient plutôt bien.
Pas aussi bien que l’auberge de Vanessa, avec sa soupe au potiron, sa tarte au potiron et son jus de potiron, mais il n’avait pas de quoi se plaindre de la situation.
Avec la Route sûre qui attirait les marchands et la nouvelle cité commerciale de Lockfried désormais en activité, la Garde-frontière ne manquait pas de provisions.
Allen en récoltait les fruits.
Et maintenant, il y a aussi les cultures de Greenfield.
Le Saint Homme en haillons avait lui aussi accumulé de l’expérience et des observations. Même si sa vue était mauvaise, être si près des choses, au cœur même de leur mouvement, lui permettait d’y voir plus clair. Il avait toujours dit qu’il remarquait davantage les petits courants que les grands.
La politique d’une ville l’intéressait moins que la vie de ceux qui y habitaient.
Elle est prospère. Très prospère, même.
Voilà comment cette ville lui apparaissait.
La fin des petites escarmouches avec Azpen avait aussi fait une vraie différence. À elle seule, elle leur avait permis de cultiver cette vaste plaine sans être dérangés par les Créatures démoniaques.
Les expéditions régulières dans la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil pour réduire leur nombre avaient également compté, tout comme la Route de Pierre qui les reliait à l’ouest.
Tout cela avait enrichi la ville. Mais là où il y a de la lumière, il y a de l’ombre : une vérité que le Saint Homme en haillons connaissait mieux que la plupart des gens.
Et cette ombre venait justement de montrer le bout de son nez.
Les Grenouilles étaient une race dont la peau se régénérait ; une Grenouille portant une cicatrice était donc chose rare. Une Grenouille à l’allure particulièrement rude, une cicatrice blanche en travers du cou, s’avançait vers eux.
Cherchait-elle la bagarre ? Ou avait-elle remarqué ses bijoux et cédé à la convoitise ?
Ce pouvait même être un chasseur de primes.
Ou une lame envoyée par l’État saint ?
Mais il n’en était rien.
« Ça fait longtemps », lança la Grenouille, comme à de vieilles connaissances. Enkrid l’étudia un instant avant de répondre.
« … Melon ? »
« Maelrun. Tu as déjà oublié mon nom ? »
« Ah, oui. Maelrun. »
Même après avoir vu son nom écorché, la Grenouille ne montra pas la moindre irritation.
Cela surprit le Saint Homme en haillons. Pour Maelrun, c’était parfaitement naturel.
S’il cherchait la bagarre, Maelrun mourrait d’un seul coup d’épée. Qu’on oublie son nom, ça arrivait. Maelrun était une Grenouille et, en tant que telle, ne cachait pas ses intentions.
Une victoire honorable, le sentiment d’avoir accompli quelque chose : cela lui suffisait. C’était pourquoi Maelrun se plaisait dans sa vie actuelle.
Derrière Maelrun, un homme chauve s’avança. À première vue, il avait tout l’air d’un de ces types qui faisaient régner leur loi dans les ruelles.
Il sortit d’une ruelle sombre, nichée entre des bâtiments serrés les uns contre les autres, où l’ombre persistait même en plein jour. Le soleil scintilla sur son crâne.
« Commandant. »
Il s’approcha et s’adressa à Enkrid.
« Gielpin. »
Enkrid le reconnut aussitôt.
« Pourquoi est-ce qu’il se souvient de ton nom ? »
Maelrun marmonna. Personne ne lui prêta attention.
« Vous cherchez quelque chose, monsieur ? » demanda Gielpin.
« Non. Je me promène, c’est tout. »
Le regard de Gielpin glissa brièvement sur le Saint Homme en haillons. Les objets suspendus au vieil homme auraient fait envie à n’importe quel pickpocket. Pourtant, ses yeux ne trahissaient aucune convoitise. La vue du Saint Homme en haillons était mauvaise, mais son ouïe était fine.
Pas au point de lui permettre de se repérer par écholocation, mais assez pour capter les chuchotements à distance.
Et à mesure que son ouïe s’était développée, il était devenu plus habile à lire les gens par instinct.
Il avait observé Enkrid, et maintenant, il regardait Gielpin, qui se tenait à ses côtés. Il ne percevait chez lui aucune trace de malveillance ou de cupidité.
L’homme travaillait clairement pour une guilde criminelle, ou quelque chose de proche. Ses longues années d’errance lui avaient appris à flairer ce genre de choses. Mais Gielpin ne s’intéressait pas à lui.
« Tout est calme ? » demanda Enkrid.
« Avec Vengeance à la tête de la garde municipale, quels problèmes pourrait-il y avoir ? »
C’étaient ses mots, mais Gielpin travaillait beaucoup pour la ville. La Guilde de l’information fondée par Kraiss était sous sa responsabilité, et empêcher les incidents d’éclater en ville faisait aussi partie de ses tâches.
Résultat, depuis leur dernière rencontre, Gielpin avait maigri et ses joues s’étaient nettement creusées.
C’était le résultat naturel d’un travail sous les ordres de Kraiss.
Mais sa paie n’était pas mauvaise, et Gielpin se satisfaisait de sa vie telle qu’elle était.
Le Saint Homme en haillons ne pouvait rien savoir de tout cela. C’était précisément pourquoi toute cette scène lui paraissait si étrange.
Étrange. Très étrange.
Après avoir longtemps erré dans la ville, Enkrid prit la direction des baraquements où étaient dressées les tentes.
Le Saint Homme en haillons le suivit et l’observa en silence. Puis, presque pour lui-même, il dit :
« Je m’occupe des orphelins de guerre. Est-ce que je pourrais bâtir un monastère dans cette ville pour les accueillir ? »
C’était peut-être une demande difficile à satisfaire. Mais, pour Enkrid, qui venait d’organiser le déplacement de tout un clan elfique, ce n’était rien.
« Vas-y. »
Il n’hésita pas un instant.
« Ça va coûter quelque chose. »
« Tu ne comptais pas vendre ce que tu portes sur toi ? »
« À la place, tu ne pourrais pas prendre ça en charge ? »
« Bon, d’accord. Tu connais un certain Kraiss ? Il a de grands yeux et sa figure se renfrogne dès qu’on lui demande des kronas. Va le voir. Ça devrait suffire. »
« Et si j’étais du genre à acheter et vendre des enfants pour quelques pièces d’or ? »
« Alors pourquoi bâtir un monastère pour les prendre en charge ? Tu les revendrais, tout simplement. Il y a déjà des fous qui essaient de fabriquer des Saints Hommes et des Saintes Élues, après tout. »
Mais qu’est-ce qu’il raconte ? Le Saint Homme en haillons cligna plusieurs fois de ses yeux blancs de cataracte.
Sa façon de parler montrait qu’il savait réfléchir. Il avait aussi du mordant.
« Beaucoup de gens ont souffert à cause de ces imbéciles. »
« Alors fais quelque chose. »
« Je n’en ai pas le pouvoir. »
« D’accord. Construis ton monastère. »
La conversation allait et venait, et le Saint Homme en haillons en éprouva une étrange satisfaction.
En quelques mots, tout ce qui devait être dit était passé clairement.
Qu’était-ce donc ?
Le Saint Homme en haillons était venu voir l’endroit qu’Audin avait choisi pour s’établir. Il savait que son fils adoptif avait emprunté un chemin semé d’épines et que rien ne le ferait changer de cap. Il savait qu’Audin n’était pas du genre à se laisser facilement influencer. Il savait qu’une blessure se cachait quelque part en lui.
Qu’Audin eût surmonté tout cela et se tînt toujours à cette place, il aurait menti en prétendant n’en éprouver aucune fierté.
Une chose, pourtant, le tracassait : pourquoi Audin n’était-il pas retourné au temple et avait-il choisi de rester ici ?
Enkrid.
Cet homme était la réponse. Le Saint Homme avait passé du temps ici et entendu quantité d’histoires.
Par Seiki, celle de l’homme qui l’avait sauvée.
Par d’autres, celle d’un homme qui ne laissait pas passer un seul jour en vain.
Par d’autres encore, celle d’un chevalier qui criait « Fin des Guerres ! » en abattant les démons.
Le Saint Homme en haillons ignorait d’où Enkrid était parti ; il ne connaissait que l’endroit où il se trouvait désormais. Il avait supposé que l’homme devant lui avançait avec un grand dessein en tête. Mais le voir en personne, c’était différent.
Il ne ressemblait à personne que le Saint Homme eût jamais rencontré.
Qu’est-ce qui le rend différent ?
Sa façon de penser. La volonté qui l’animait. Sa démarche.
« Qu’est-ce que tu veux ? »
Tout cela tenait en une seule question. Enkrid ne mit pas longtemps à répondre.
« Pour l’instant, je veux manier mes techniques comme l’eau qui s’écoule. »
« Quoi ? »
Le Saint Homme en haillons demanda à nouveau, incertain d’avoir bien entendu.
« J’ai élaboré un système à ma façon, et je viens tout juste de développer une spécialité. Je veux aller plus loin, et je vois bien ce qu’il me reste à acquérir. Mais comme je n’ai pas de talent, je dois avancer étape par étape. Alors oui, pour l’instant, je veux manier l’épée comme l’eau qui s’écoule. Hum, le dire à voix haute m’aide à mieux comprendre ce que je dois faire. Après l’Épée qui bloque les vagues vient l’épée fluide. Ah, pas l’Épée fluide et souple, fluide comme un courant. Pas une source intarissable, mais un ruisseau qui ne s’arrête jamais. Ce genre de chose. »
Le Saint Homme ne comprenait pas un traître mot. Dans sa jeunesse, il avait entraîné son corps jusqu’à un certain point, mais sans jamais atteindre un niveau remarquable. Il n’y comprenait donc vraiment rien.
« Hein ? »
Le Saint Homme en haillons demanda encore.
« Ça m’a aidé. Audin m’a dit de ne pas te prendre à la légère, que tu pourrais m’aider si j’avais quelque chose en tête. Il avait raison. »
Enkrid continua de parler, comme plongé dans une agréable rêverie.
« Hum ? »
« J’imagine qu’il y avait une raison pour que j’enseigne à Seiki. »
« Hum ? »
Ils étaient arrivés aux baraquements. Enkrid tira son épée sur-le-champ. Inutile d’essayer de lui parler davantage : il était évident qu’il s’était réfugié dans son propre monde.
Le vieil homme que le monde appelait le Saint Homme en haillons était venu voir le foyer qu’Audin s’était bâti et avait prévu d’ériger ici un monastère pour les orphelins. Il s’était couvert de bijoux pour les vendre et financer son projet. Il resta là, à regarder Enkrid s’entraîner. Un instant plus tard, Audin s’approcha.
« Alors, cette promenade ? »
Le Saint Homme en haillons marqua une pause avant de répondre.
« Pourquoi est-il comme ça ? »
« Il s’est passé quelque chose ? »
« Il a parlé d’un ruisseau, puis s’est mis à manier son épée. »
« Ah. C’est normal, chez lui. »
« C’est normal ? »
« Oui. »
Le Saint Homme avait erré toute sa vie à travers le monde, usé par les gens, en rencontrant, en sauvant. Et voici qu’une petite vérité s’imposa à lui.
Un fou.
Ce ne fut qu’à cet instant qu’il comprit vraiment, jusque dans ses os, pourquoi l’ordre de chevalerie portait ce nom.
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