Chapitre 625
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 625 : La paix forgée par l’épée
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« Ah, Crang. »
Enkrid le dit sans prévenir en marchant.
« Pardon ? »
Fell lui demanda ce qu’il avait dit.
« Je suis parti sans même lui dire au revoir. »
« Les humains sont des créatures oublieuses. Ça arrive », dit Ruagarne.
« Ouais. »
Enkrid répondit et continua d’avancer.
Ils n’avaient pas pris de chevaux. Œil-Bizarre aurait fait l’affaire, mais leur itinéraire leur faisait traverser montagnes et rivières. De toute façon, ils n’avaient pas emprunté une route entretenue : c’était simplement le chemin le plus rapide.
Tous les membres du groupe étaient parfaitement capables de se débrouiller sans route. De plus, les Créatures démoniaques des environs s’étaient raréfiées ces derniers temps ; le voyage ne présentait donc guère de danger.
Cela dit, même si une Créature démoniaque s’était présentée, aucune de celles qui rôdaient dans le coin n’aurait vraiment représenté une menace pour le groupe.
Le ciel était dégagé et, lorsque le soleil passa au zénith, sa chaleur n’avait rien à voir avec celle de l’hiver. Ils avaient quitté la Garde-frontière une demi-journée plus tôt, avant l’aube, puis avaient continué leur marche pendant le lever du soleil. Quelques heures de plus à ce rythme ne seraient rien.
À la tombée de la nuit, ils établiraient le camp. C’était dans l’ordre naturel des choses.
« Traîne derrière et on te laisse là », lança Ruagarne à Fell, sur le ton de la plaisanterie, ce qui ne lui ressemblait guère.
« Tu crois que j’ai grandi à manger le pain qu’un ordre de chevalerie distribuait et à obéir au doigt et à l’œil ? Chez les Bergers des terres sauvages, la marche compte davantage que l’escrime. »
Fell était un Berger des terres sauvages dans tous les sens du terme, et la marche était son point fort. Il fut un temps où il passait ses journées à mener des moutons d’un endroit à un autre.
Et pas des moutons dociles et doux, loin de là.
Fell savait se débrouiller à pied, mais Ruagarne n’était pas non plus une novice en voyage.
« C’est vrai. »
C’était une Grenouille, et les Grenouilles étaient par nature plus adaptées aux voyages que les humains. Elles pouvaient remplacer entièrement les rations de conserve par des insectes séchés, ce qui allégeait considérablement leurs bagages, et leur corps était assez robuste pour encaisser des blessures qui auraient cloué la plupart des gens sur place.
Le seul inconvénient, c’était qu’elles avaient besoin de beaucoup d’eau. Mais, à moins de traverser un désert, suivre les cours d’eau était une évidence sur le continent, probablement la troisième chose la plus essentielle à savoir pour tout voyageur chevronné.
La première allait de soi : ne jamais voyager seul.
La deuxième : emprunter les routes entretenues dès que possible.
Le groupe d’Enkrid négligeait gaiement deux de ces trois règles. Il pouvait se le permettre.
Enkrid suivait la course du soleil couchant et corrigeait légèrement son cap. Il marchait vers le sud-est, en diagonale par rapport à la direction où le soleil disparaissait.
Pour rejoindre la cité des elfes, il fallait descendre en laissant la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil derrière eux.
Depuis la Garde-frontière, tout ce qui se trouvait au nord comprenait les terres qui avaient appartenu au comte Molsen avant d’être intégrées au domaine de la Garde-frontière, ainsi que la cité qui avait failli porter le nom d’Enkrid, avant qu’on ne l’appelle finalement la Complainte du Gnoll.
La Chaîne de montagnes de Pen-Hanil se trouvait elle aussi au nord.
Géographiquement, la chaîne s’étendait comme un mur au-dessus de la région, d’où son surnom de Chaîne du Plafond ou de Chaîne du Toit chez certains géographes. Selon une théorie, les montagnes faisaient baisser les températures de ce côté-ci, par rapport aux autres régions du centre du continent.
Apparemment, c’était lié aux vents qui soufflaient des sommets. Kraiss en savait peut-être davantage sur le sujet. Les autres ne s’y intéressaient pas particulièrement.
La plupart des gens se contentaient d’avoir froid quand il faisait froid, et chaud quand il faisait chaud.
Enkrid ne faisait pas exception. On lui avait dit que le village elfique se trouvait au sud et qu’il existait ; alors il marchait vers le sud. Il n’avait guère réfléchi à la géographie ni aux raisons qui avaient poussé les elfes à s’y installer.
La route exigeait qu’il parte vers le sud, alors il y allait.
La première journée passa sans incident.
Enkrid s’entraîna dès qu’il eut un moment de libre, tandis que Ruagarne et Fell s’affrontaient. En les regardant, il laissa échapper un petit cri de surprise.
« Tu as progressé. »
Il ne s’adressait pas à Fell. Les progrès de Ruagarne étaient indéniables.
« J’ai enduré une douleur qui m’a vraiment arraché des lambeaux de chair », dit-elle avec un sourire.
Cela semblait logique. Pendant leur duel, Fell avait abattu son épée depuis le haut, un coup qu’il avait dissimulé derrière son dos avant de le décocher brusquement. À ses yeux, c’était une attaque préparée. Ruagarne avait levé le bras gauche pour la contrer et engagé l’Épée en boucle de biais.
Aucun des deux n’avait poursuivi son mouvement. Pas de bras tailladé, pas de gorge transpercée.
À ce niveau, il fallait s’arrêter là où la maîtrise entrait en jeu. S’ils avaient combattu à fond, l’un d’eux aurait été blessé.
« Je suis meilleur dans un vrai combat », marmonna Fell, mécontent.
Enkrid hocha la tête. C’était vrai. L’épée de Fell était faite pour le combat réel. Le Jeu des nombres le désavantageait.
*Malgré tout, il s’en sort mieux qu’on pourrait le croire, vu qu’il n’aime pas ce style.*
La façon dont Fell faisait face au Jeu des nombres semblait gravée dans ses os, parfaitement naturelle. On devinait facilement pourquoi : il avait passé chaque jour aux côtés de Ropord.
Ruagarne venait juste après Ropord pour ce qui était du Jeu des nombres. Perdre un duel contre elle n’avait donc rien de honteux.
Enkrid se fixa un petit objectif pour leur arrivée au village elfique.
Combler les lacunes de la technique de Fell.
C’était une intention généreuse de sa part. Fell ne le verrait peut-être pas ainsi.
Ils avaient pris le petit déjeuner dans la Garde-frontière. Pour le déjeuner, ils avaient mangé des rations de conserve en marchant.
« Tu savais qu’ils avaient sorti un nouvel assaisonnement et tu as acheté ça exprès ? » demanda Fell en mâchant du bœuf séché assaisonné, avec une admiration presque palpable.
« Je n’en savais rien. C’est Kraiss qui l’a pris. »
« Ah. »
Fell hocha la tête. Kraiss avait le chic pour préparer les provisions de voyage avec un soin discret ; recevoir ce genre de choses vous laissait toujours une curieuse impression de gratitude. Fell semblait ressentir la même chose.
Enkrid et Fell avaient été trop occupés à s’entraîner pour remarquer l’échoppe de viande séchée assaisonnée qui avait envahi le marché de la Garde-frontière et étendu son activité jusqu’à Martai, sans parler de la nouvelle sauce qu’elle avait mise au point. Ils n’en avaient entendu parler qu’en passant.
Pour le dîner, ils préparèrent un vrai repas. Ils sortirent une marmite, la remplirent d’eau puisée dans un ruisseau voisin, et y jetèrent des légumes séchés — carottes et courges, entre autres — ainsi que des plantes comestibles ramassées en chemin et un poisson porte-bonheur. Ils laissèrent le tout mijoter.
Quand le bouillon eut assez réduit, Enkrid découpa son pain volontairement durci en morceaux avec son couteau et les jeta dans la marmite.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Quand j’étais mercenaire et qu’on n’avait presque rien à manger, je faisais bouillir de l’eau et j’y jetais du pain à moitié cuit. C’est la même chose, mais un peu mieux préparée. »
Ces jours-ci, Enkrid cuisinait rarement sur le terrain. Il n’était pas remarquable en cuisine, mais il ne se débrouillait pas mal non plus.
« On dirait plus de la pâte crue que du pain. »
Fell se montra sceptique, mais il mangea tout de même le bouillon et les morceaux. Puis il retint un instant son souffle avant de le relâcher dans un grognement presque satisfait.
« Kheuh. »
« Demain, je l’améliorerai avec du bœuf. Mange, c’est tout. »
« Tu n’as pas dit que tu ne savais pas cuisiner ? »
Sa voix trahissait une véritable surprise.
« J’ai dit que je ne savais préparer que quelques plats », répondit Enkrid sans détour.
« C’est meilleur que les insectes ? » intervint Ruagarne à côté d’eux.
« Tu poses vraiment la question ? »
Fell la regarda comme si elle venait de dire une absurdité.
« Tu en veux une poignée ? »
Ruagarne sortit une chenille séchée. Fell déclina d’un air impassible, sans manifester le moindre dégoût.
« Ça ira. Je sais que c’est précieux quand on n’a rien d’autre, mais pour l’instant… »
Il retourna à son bouillon, qu’il mangeait à la cuillère, et en repêcha les morceaux détrempés, cuits juste assez pour qu’on puisse hésiter entre pain et pâte crue.
« Ça tapisse parfaitement la bouche. »
Fell continua à lever le pouce, allant même jusqu’à marmonner que c’était peut-être encore une sorte de talent.
« Ouais. »
Ils mangèrent, puis établirent leur campement. Pas besoin de grotte ni d’abri : il suffisait d’étendre une grande cape sous un arbre imposant. C’est ce qu’ils firent.
La deuxième journée se déroula à peu près de la même façon.
Ils prirent des rations de conserve au petit déjeuner et au déjeuner.
Le bœuf séché assaisonné était bon, mais dans trois jours tout au plus, ils devraient repasser à la viande séchée simplement salée. Ce n’était pas mauvais non plus, surtout qu’ils avaient fait de bonnes provisions en ville, mais elle ne serait pas à la hauteur de la version richement assaisonnée.
Cela dit, personne dans le groupe n’était du genre à se plaindre de la nourriture.
Le deuxième jour, ils passèrent près de l’endroit où les harpies les avaient attaqués quelque temps plus tôt. Auparavant, le lieu était imprégné d’une odeur froide de sang et d’un frisson persistant. L’atmosphère avait complètement changé.
« Vous voilà, monsieur ? »
Le premier jour, ils avaient coupé à travers le terrain et l’avaient entièrement manqué, mais cette fois, un avant-poste se dressait là. Un soldat vêtu d’un épais gambison se tenait devant et, reconnaissant Enkrid, le salua militairement.
En reconstituant l’agencement dans son esprit, Enkrid imagina trois avant-postes disposés en cercle autour de la zone. Le centre devait se trouver juste derrière une petite butte.
Avec les cours d’eau disposés comme ils l’étaient, il serait malcommode de construire une ville ici. Un marché provisoire conviendrait peut-être mieux.
Il avait entendu dire que la cité marchande s’efforçait ces derniers temps d’exploiter les routes commerciales terrestres aussi activement que les voies navigables.
Un marché en plein air dans les environs leur serait utile.
Autrefois, une telle idée aurait été impensable. Qui, sain d’esprit, ouvrirait un marché en plein air sans murailles ? Ce serait offrir chaque soir un festin de sang aux Créatures démoniaques. Des tentes de toile et une palissade montée à la hâte auraient peut-être suffi à tenir les bêtes à l’écart, et c’était tout.
Mais les choses avaient changé.
L’Armée permanente de la Garde-frontière avait éliminé les Créatures démoniaques de toute la région.
Des avant-postes avaient été construits. Des patrouilles régulières sillonnaient les environs.
Les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques étaient devenues rares. Les bandits avaient suivi le même chemin, et il n’y avait plus de place pour eux.
Faire du banditisme sur le territoire de la Garde-frontière était déjà une idée parfaitement stupide.
On pouvait manger à sa faim rien qu’en transportant des briques pour construire des murs. Pourquoi voler ?
Bien sûr, le monde ne manquait jamais d’imbéciles, et les bandes de brigands ou les organisations comme la Fraternité ne disparaîtraient jamais tout à fait. Mais il était hors de question qu’elles opèrent au grand jour.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’aucune Créature démoniaque ne réapparaîtrait jamais.
En hiver, quand les fortes chutes de neige arrivaient, un certain diable de glace faisait son apparition. Il arrivait aussi qu’un yéti, un géant fait de neige, descende de la Chaîne de montagnes de Pen-Hanil.
Malgré tout, pour l’instant, oui. La paix régnait.
Une paix modeste, bâtie à coups d’épées, de force, de politique et de kronas dépensées sans compter.
Pouvait-on parler d’une paix imposée ?
Non, ce n’était pas le cas. Juste derrière le soldat, quatre marchands itinérants avançaient en groupe, sans se presser. Ils ne jetèrent même pas un regard au groupe d’Enkrid, qui comptait une Grenouille et trois personnes armées, et ne s’en soucièrent pas.
Autrefois, les gens qui croisaient des inconnus armés sur la route s’enfuyaient aussitôt.
De toute façon, ils ne se seraient pas aventurés par ici à quatre.
Les marchands bavardaient sans arrêt, dans un flot continu de paroles. En écoutant distraitement, Enkrid saisit quelques bribes : quelque chose qu’ils avaient vu, la peur qu’ils avaient ressentie, et la façon dont ils avaient tout juste réussi à s’en tirer vivants.
Ils se vantaient en exagérant généreusement leur histoire.
« Je vous préparerai une chambre à l’avant-poste pour ce soir, monsieur », proposa le soldat.
Enkrid secoua la tête. « Nous sommes pressés. Nous allons continuer. Avez-vous quelque chose à signaler ? »
« Rien d’inhabituel à mon poste, monsieur. Toutefois, plusieurs personnes ont signalé avoir aperçu un géant ces derniers temps. Je voulais vous en avertir, au cas où. »
« Un géant ? »
« Certains marchands de passage disent en avoir vu un dormir sous un arbre en ronflant. Un autre raconte que le géant l’a regardé droit dans les yeux et lui a dit : “Vous avez les yeux de deux couleurs différentes.” »
Si le soldat était chef de poste, ce n’était pas pour rien. Son rapport était détaillé.
« Nous resterons sur nos gardes. »
Enkrid lui donna une tape sur l’épaule, et le soldat lui répondit d’un air ravi.
« Merci, monsieur ! »
Pour l’Armée permanente de la Garde-frontière, Enkrid était plus qu’un supérieur chargé de veiller sur la région. Il tenait davantage du héros : un homme devenu chevalier en partant du plus bas échelon.
Son rang avait grimpé d’un coup et les soldats de toutes parts l’admiraient. Un autre aurait pu susciter de la jalousie, mais celle-ci avait ses limites et ses proportions, et le temps était passé depuis longtemps. L’échelle des choses avait tout bonnement changé.
Qu’on le doive à son caractère ou aux raisons qui l’avaient mené jusque-là, Enkrid avait gagné le respect de la plupart des soldats, aussi bien ceux qui l’avaient connu avant que les nouvelles recrues de l’Armée permanente.
« Alors… »
« Je vous souhaite bonne chance au combat, monsieur. »
Le voyage avait fini par prendre des allures d’inspection : ils passaient en revue les avant-postes qui s’étendaient un à un vers le sud.
Ce n’était pas une mauvaise chose à voir.
Chacun d’eux était le fruit de l’épée qu’il avait brandie.
« Les Bergers croient qu’il faut se protéger de ses propres mains, et je le pense toujours. Mais quelque chose comme ça, ce n’est pas mal non plus », dit Fell.
Ils avaient dépassé l’avant-poste et franchi deux crêtes arides quand il prit la parole. Tout le temps, il avait gardé l’air pensif, repassant dans sa tête ce qu’il avait vu là-bas.
« Ça se défend. Allons nous battre en duel », dit Enkrid.
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Le soleil commençait tout juste à se coucher. En hiver, les jours étaient courts. Fell hocha la tête et leva prudemment son épée.
Enkrid s’efforçait de bâtir son escrime autour de plusieurs axes. Il en choisit un.
Le Mur de Fer servait à bloquer.
Une frappe portée de toutes ses forces concentrait toute sa puissance en un seul instant.
Il se tourna vers une technique d’épée de mercenaire du Style de Vallen, qu’il avait perfectionnée à partir de ce qu’il avait récemment compris.
L’épée de mercenaire de Vallen.
Intimider sans lame.
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