Chapitre 60
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Traducteur : Ryuu
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 60 : Dix fois seulement
« Intéressant ? »
C’était exactement ce qu’il avait envie de dire.
« Tu es vraiment intéressant. »
Le demi-elfe, drapé de haillons, se lécha les lèvres et laissa pendre ses bras. Ses mains pâles dépassaient de ses vêtements en lambeaux. Cela se voyait au premier coup d’œil : il était en garde. Dès qu’il bougerait les mains, un sifflement terrifiant retentirait.
« Face à des projectiles, il est trop tard pour réagir en les regardant. Il faut surveiller la main. »
C’était la méthode de Jaxon pour contrer les Dagues sifflantes et affronter ceux qui maniaient des armes de jet. Repérer une flèche en plein vol était difficile.
« C’est compliqué, à moins d’être un vrai chevalier. Mais même sans l’être, il existe un moyen d’éviter les flèches. »
Il fallait savoir discerner.
Même si l’on dissimulait habilement sa main, on ne pouvait pas cacher entièrement le mouvement du bras. Il fallait garder les yeux sur l’ennemi, surveiller ses mains et ses bras, puis observer son corps tout entier et esquiver.
Voilà le secret.
Jaxon parlait avec douceur, mais ses explications étaient claires et précises. La méthode de Rem reposait essentiellement sur la pratique physique : il préférait montrer plutôt qu’expliquer. Jaxon, lui, faisait tout le contraire. Il commençait par détailler les choses, puis passait à la démonstration. Pour lui, il fallait d’abord comprendre avec la tête.
La méthode de Ragna variait. Quand le sujet ne l’intéressait pas, il se contentait d’un bref aperçu ; mais dès qu’il était captivé, il mêlait démonstrations physiques et explications. Il se laissait porter par le moment. Audin ressemblait à Rem, sauf qu’il s’exprimait toujours avec un optimisme inébranlable. C’était peut-être le pire.
« Tu peux y arriver, frère. »
« Ça va, frère. Ce n’est pas assez pour que tu rejoignes l’étreinte de Dieu. »
« Ça fait mal ? Tant mieux. »
Il était loin d’être facile de s’entraîner avec lui. Pourtant, Enkrid en avait énormément profité. Ils se trouvaient à l’extérieur de la ville, à l’ombre des remparts. L’air y était plusieurs fois plus froid que sous le soleil. Malgré cela, son corps gardait une chaleur modérée. Il ne ressentait aucune raideur. C’était grâce aux exercices qu’il avait appris d’Audin.
Malgré ses pensées vagabondes, Enkrid ne quittait pas le demi-elfe des yeux. Pour esquiver les Dagues sifflantes, il fallait surveiller le bout des doigts. Les mains allaient plus vite que les yeux, mais on ne pouvait pas dissimuler le mouvement du bras. Il fallait voir et sentir la trajectoire.
Si on pouvait voir le projectile, on pouvait l’esquiver. Il l’avait fait maintes fois. Ne pas détourner le regard : telle était sa tâche, à présent. Enkrid laissa lui aussi pendre ses bras.
Le demi-elfe se trouvait dans la même situation. Sans atteindre le niveau des Dagues sifflantes, les talents de son adversaire au lancer étaient redoutables.
Comment puis-je lui porter un coup ?
Le demi-elfe était fébrile. À l’origine, cette mission était ennuyeuse et fastidieuse. On l’avait chargé de tuer un simple soldat. Rien de bien excitant. En tant qu’assassin, le demi-elfe avait deux habitudes singulières.
La première consistait à profiter de l’inattention de l’ennemi pour lui poignarder le cœur. L’autre, à tuer de front un guerrier d’élite. C’étaient ses deux préférences. Au début, il s’était concentré sur la première, convaincu qu’il ne pourrait pas se satisfaire autrement.
Ça devrait être amusant.
À présent, il penchait plutôt pour la seconde. Le demi-elfe ne cessait de se lécher les lèvres. C’était une habitude qu’il avait lorsqu’il se concentrait. Son regard continuait de chercher une faille chez son adversaire. Rien de facile à repérer. Il en était certain : quelle que soit la façon dont il lancerait ses Dagues sifflantes, son adversaire les esquiverait, maintenant.
Mais cela n’avait pas d’importance.
Il est prêt à esquiver les dagues.
Son adversaire avait d’une façon ou d’une autre percé son plan à jour. Et par le moyen le plus simple qui soit : changer de lieu. Tout avait déraillé. Trois hommes étaient morts, un grand remue-ménage avait éclaté, et pourtant personne ne venait.
Le lieu choisi au départ pour l’assassinat était le marché bondé. La foule devait troubler la perception pendant un instant. Jack et Bon, destinés à servir de pions sacrifiables, devaient provoquer un peu de grabuge avec leurs bavardages.
Et ce n’était pas tout. Il avait amené un arbalétrier expérimenté et l’avait caché sur un toit. Il avait ordonné à Rottin de suivre discrètement sa cible. Tous ces préparatifs avaient été réduits à néant par le changement de lieu.
Il n’y avait aucun bâtiment où se cacher à proximité. Avant même le début du combat, deux imbéciles avaient été tués. Et dès leur rencontre, un lancer de dague inattendu avait abattu l’arbalétrier.
Avait-il prévu tout ça ?
Il se lécha de nouveau les lèvres. Sa concentration était à son comble, et sa bouche séchait sans cesse. Le demi-elfe tenta de déduire les intentions de sa cible jusqu’ici.
Il a tout calculé.
D’une manière ou d’une autre, il avait tout su à l’avance.
Les renseignements ont fuité.
Peu importait d’où venait la fuite. Seul le résultat comptait. Après avoir tué Jack et Bon, il s’était aussitôt débarrassé de l’arbalétrier.
Propre.
Son adversaire avait tout anticipé, jusqu’à la Technique du battement d’épée. Une fois tous les éléments réunis, sa conclusion s’imposa.
Il est du métier.
Soit il exerçait une activité similaire, soit il avait une vaste expérience de ce genre d’affaires. C’était une erreur de jugement.
Mais elle était compréhensible.
Son adversaire avait percé à jour ses méthodes d’assassinat et les avait contrées de front. Peu importait la façon dont les renseignements avaient fuité : une telle réaction témoignait d’une expérience dans ce domaine.
Alors, quelles méthodes me restent-elles ?
Il lui restait quelques options. Il avait trois sortes de poison sur lui. Il avait aussi une arme courte fabriquée sur mesure, cachée derrière sa taille : une arme longue comme une alène. On l’appelait Aiguille. Avec Naidhl, c’était l’une des armes de prédilection des elfes.
Un seul coup, et c’était terminé. Jusqu’ici, une seule personne avait survécu à cette méthode : une certaine Grenouille. Cette sale Grenouille.
« Pourquoi tu es si laid ? »
Cette Grenouille complètement folle s’était moquée de son apparence sans la moindre honte. Le demi-elfe était complexé par son physique. Les elfes étaient censés être beaux, mais les sang-mêlé étaient privés de cette bénédiction. Depuis sa rencontre avec ce sale type, le demi-elfe finissait toujours par arracher le cœur de sa cible.
Se lécher les lèvres lorsqu’il se concentrait et viser le cœur pour porter le coup fatal étaient devenus ses habitudes.
Ce serait du gâchis d’utiliser le poison.
À l’idée de cette Grenouille, il eut envie de fendre le cœur de son adversaire. Cela ne semblait pas particulièrement difficile.
Je réduis la distance, puis je le transperce avec l’Aiguille.
Son adversaire était peut-être doué à l’épée, mais uniquement en combat direct.
Le demi-elfe avait foi en son atout maître.
Restait à savoir comment réduire la distance.
Alors qu’il réfléchissait aux différentes possibilités, il vit l’idiot de Rottin tressaillir.
Imbécile.
Le demi-elfe prit la parole.
« Bouge pas, idiot. »
Rottin déglutit à ces mots. Il s’apprêtait à reculer, mais la pression lui donnait envie de fuir. Après avoir passé longtemps à la Guilde des voleurs, il reconnaissait cette atmosphère de mort. Son instinct lui hurlait de se méfier.
« Tu en as combien ? »
Après avoir retenu Rottin par ses paroles, le demi-elfe éleva la voix en direction d’Enkrid. Celui-ci haussa les épaules. Il lui demandait sans doute combien de dagues il avait en main.
« Je n’en ai que deux. »
Le demi-elfe mentit. Il s’était déjà léché les lèvres un nombre incalculable de fois.
« Moi, je n’en ai qu’une. »
Enkrid répondit honnêtement, bien qu’il eût tout compris.
« On dirait que j’ai l’avantage, non ? »
« C’est ce que tu crois. »
La dague qu’Enkrid avait lancée était une arme secrète qu’il avait réclamée à Kraiss depuis le matin. Il lui avait demandé quelque chose de fin et de léger, et Kraiss lui avait trouvé ça. Résultat : un soldat avait perdu son couteau à viande.
Enkrid avait désormais un couteau de lancer, dont la lame avait été tellement aiguisée qu’elle n’était plus longue que d’un doigt.
« C’est vraiment amusant, toi. »
Le demi-elfe marmonna. Si les choses tournaient mal, les Dagues sifflantes s’envoleraient. Malgré tout, Enkrid était d’accord avec lui. La tension lui réchauffait tout le corps.
Un seul clignement d’yeux malheureux, et la mort lui serrerait la gorge. Pourtant, il prenait plaisir à la situation. À mesurer son talent à celui de son adversaire. À opposer ses préparatifs aux siens. Le désir de gagner, mêlé à son esprit de compétition, lui emplissait le cœur. C’était une sensation qu’il avait rarement éprouvée auparavant.
Quand avait-il déjà eu l’occasion de désirer la victoire ?
Il avait été trop occupé à lutter pour survivre.
Mais maintenant ?
Après d’innombrables morts au fil de cette journée répétée. Ce n’était pas seulement son maniement de l’épée qui avait changé. Il avait beau avoir naturellement l’esprit combatif, il n’arrivait pas à souhaiter facilement la victoire. Surtout contre un adversaire aussi compétent.
Mais maintenant ?
Je peux gagner.
Il voulait gagner, et il le pouvait. Son état d’esprit avait changé.
« Soulève le cadavre. Sers-t’en comme d’un bouclier. »
Le demi-elfe s’adressa à Rottin sans se soucier qu’Enkrid l’entende.
« S’il te vise, il mourra aussi. Il n’emploiera pas une telle méthode. Prends aussi l’arbalète. »
Parmi les options qui s’offraient à lui, le demi-elfe choisit la plus rationnelle, la plus efficace et la plus sûre : tirer parti de leur supériorité numérique. Ils étaient deux. Rottin hésita. Le demi-elfe lui expliqua calmement la situation, car c’était nécessaire.
« On est en ville. Les patrouilles ne vont pas tarder à passer par ici ? »
C’était vrai. Enkrid n’avait qu’à gagner du temps pour prendre l’avantage. Les patrouilles arriveraient bientôt. Tout serait alors terminé. Rottin savait que s’ils se faisaient repérer, il perdrait non seulement sa couverture, mais aurait aussi du mal à s’en sortir vivant.
« Putain de merde. »
Rottin jura contre cette situation pourrie et souleva prudemment le cadavre. Son dos était trempé de sueur à cause de la tension.
Quand est-ce qu’il est devenu aussi fort ?
Tout en observant Enkrid bouger, Rottin se déplaça lentement. Il tâtonna au sol, posa prudemment l’arbalète de côté, puis souleva le cadavre, dont la tête était transpercée par une dague.
Il était lourd. Rottin gémit sous son poids. Le moindre faux pas, et c’en était fini. Concentré, il sentit la sueur couler de son front sur le cadavre.
Doucement. Ce salaud ne peut pas lancer de couteau.
Sur cette pensée, il se servit du cadavre comme d’un bouclier.
Fouh, boum !
Enkrid bougea le bras. Une dague s’envola. Avant que le cadavre ne le recouvre entièrement, Rottin se contorsionna de toutes ses forces. La dague s’enfonça dans son épaule.
« Guh. »
Rottin ravala son cri. Au moment où il encaissa le coup, les mains de l’elfe se mirent en mouvement. Il les agita avec précision quatre fois, de haut en bas.
Fiiiiit !
Le sifflement se dédoubla et s’amplifia. Quatre dagues fusèrent. Même en lançant la sienne, Enkrid ne quittait pas le demi-elfe des yeux.
Comme il ne clignait pas des yeux, il lut la trajectoire des Dagues sifflantes. Aussitôt, il écarta les jambes et s’abaissa jusqu’au sol. Il se pencha et posa les mains par terre. Les quatre Dagues sifflantes passèrent là où se trouvaient sa tête et sa poitrine.
Tout cela se produisit dans l’instant qui suivit le lancer de la dague par Enkrid, le temps d’une demi-inspiration. Pendant l’autre moitié, le demi-elfe bougea de nouveau les mains. Après avoir lancé quatre dagues, il attendit un très bref instant. Une attaque minutieusement cadencée. Deux autres Dagues sifflantes visèrent la tête et la cuisse d’Enkrid, qui prenait appui sur ses mains.
Enkrid roula instinctivement sur le côté.
Boum !
Les dagues frappèrent le sol. En roulant, Enkrid releva vite la tête pour repérer son ennemi. S’il ratait son lancer, c’en était fini. Son regard fila d’un côté puis de l’autre. L’ennemi était hors de vue.
Il remarqua d’abord les haillons qui flottaient dans les airs et le cadavre de Rottin, une dague plantée dans le bras. Enkrid scruta les lambeaux du regard. L’assassin n’était pas là. Nulle part en vue.
Instinctivement, Enkrid chercha un angle pour lancer sa dague, ce qui lui fit perdre un instant. Pendant ce temps, le demi-elfe avait baissé sa garde et fonçait vers lui, en plein dans son large champ de vision.
Ses oreilles se dressèrent. Il avait entendu les pas de celui qui frappait le sol.
Enkrid repéra enfin le demi-elfe. Il avait déjà réduit la distance. Il n’était plus qu’à quelques pas.
Se servir des haillons pour distraire son adversaire et réduire la distance : celui-ci ne pouvait pas l’avoir prévu. C’était la tactique du demi-elfe. Sa prévision s’était révélée juste.
Enkrid affichait une expression de pure surprise. Malgré tout, il bougea.
Ting !
Enfoiré.
Le demi-elfe maudit son adversaire intérieurement, oubliant son propre mensonge. Celui-ci avait une troisième dague en main. Mais elle ne le visait pas.
La méthode que le demi-elfe avait jugée la plus efficace. Le nombre faisait toujours la force. Grâce à cela, si Rottin utilisait l’arbalète pour le tenir en respect, tout serait terminé.
Il n’avait pas d’autre choix. La dague fila dans un sifflement et se planta dans le front de Rottin, au lieu de s’écraser contre le bouclier de cadavre. Bien sûr, le demi-elfe ne vit rien. Il courait de toutes ses forces.
Plus que deux pas.
Sa main fila vers sa taille. Il vit son adversaire s’emparer désespérément de son épée longue après avoir lancé la dague. Bien plus vite que lui n’aurait pu dégainer et frapper, l’épée courte, semblable à une alène, du demi-elfe transperça le cœur d’Enkrid.
Clang ! Clang !
Paré ?
Le demi-elfe fut choqué. Complètement stupéfait. Il n’aurait pas dû pouvoir parer. C’était un coup secret, une attaque mortelle. Impossible de le contrer sans en connaître l’existence.
Et pourtant, il l’avait paré. C’était injuste.
Enkrid avait déjà vu l’épée-alène, l’Aiguille, lors de sa neuvième mort. Au lieu de dégainer son épée longue, il para et dévia l’arme avec la lame de son épée de garde, qu’il avait tirée en lançant sa dague. Même si ce n’était pas une parfaite Épée fluide, il parvenait à l’imiter d’assez près. La lame se fendit au lieu de le transpercer.
Les éclats de la lame se dispersèrent contre sa poitrine comme des particules lumineuses. Enkrid lâcha la poignée de l’épée de garde et dégaina son épée longue. Tout cela s’était passé en une seule inspiration. Parer, abandonner l’arme, dégainer : un mouvement continu, fluide. Dégainer l’épée longue et l’abattre de toutes ses forces, c’était comme laisser couler de l’eau.
Tout se passa dans le bref instant où la lame brisée toucha le sol. Encore sous le choc, le demi-elfe para le coup vertical avec l’Aiguille. Il était trop tard pour esquiver ; c’était la meilleure défense qu’il pouvait offrir.
Enkrid mit pleinement à profit les bases de l’Épée lourde et féroce. Tout ce qui bloquait son épée se brisait et s’écrasait sous sa lame.
Clang !
L’Aiguille se rompit comme une brindille dans une gerbe d’étincelles. La lame de l’épée longue s’abattit sur la tête du demi-elfe, atteignant son but.
Boum, crac !
Le visage hideux du demi-elfe, dont la Grenouille de passage s’était autrefois moquée, était désormais méconnaissable. Son visage était fendu en deux. La lame de l’épée longue tenue par Enkrid avait ouvert la mâchoire de l’elfe.
L’elfe mort, le visage fendu, s’effondra vers l’avant dans un jaillissement de sang, sans pousser son dernier cri.
« Haa. »
Enkrid expira le souffle qu’il retenait. Puis il récupéra son épée et réfléchit. Dix fois. Il n’avait fallu que dix fois. C’était le nombre de régressions nécessaires pour mettre fin à cette journée.
C’était la répétition la plus courte qu’il eût jamais connue.
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