Chapitre 564
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 564 : Le dernier pique-nique
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Inutile de tourner autour du pot, et il n’en avait pas l’intention. Il alla donc droit au but.
Sinar cligna de ses yeux d’un vert remarquable. Le vent se leva, s’engouffra dans ses cheveux dorés et les ébouriffa.
Quelques mèches s’envolèrent dans les airs comme de fins fils d’or, puis retombèrent dans un doux bruissement.
Même les jours ordinaires, on la disait d’une beauté surhumaine. Mais la regarder à cet instant donnait du mal à croire qu’un visage aussi ravissant puisse exister en ce monde.
Même chez les elfes, une apparence comme la sienne devait être rare.
Aussi confortable que fût le voyage, il n’était jamais facile de se laver correctement sur la route. Pourtant, sa peau était parfaite, sans la moindre imperfection.
La peau d’Enkrid était naturellement nette elle aussi, sans aucune marque, mais celle de Sinar semblait éclairée de l’intérieur.
En fait, elle reflétait littéralement la lumière du soleil.
Si Crang attirait les regards par ses discours, et Enkrid par son épée, Sinar semblait capable de captiver tous ceux qui l’entouraient d’un simple acte de volonté, avec son seul visage.
Elle observa Enkrid, l’air pensif, puis prit la parole.
Tous trois, Audin compris, continuèrent d’avancer sans ralentir.
Le doux crissement de leurs pas résonnait sous leurs pieds, auquel se mêla la voix de Sinar.
À elle seule, elle semblait faire naître une mélodie, comme si un instrument venait de jouer.
« Je m’appelle Sinar Kirheis. Je suis une chevalière elfe, née et élevée dans une famille d’elfes. Oui, je veux intégrer votre ordre de chevalerie. »
Sinar ne dit rien des contraintes de sa vie, de la possibilité qu’elle doive un jour quitter l’ordre, ni du poids des responsabilités qui l’attendaient.
À force d’observer Enkrid, elle avait appris autre chose que la manière de rêver et de ne pas abandonner.
Qu’avait-elle appris ?
Cet homme ne se précipitait jamais à tirer des conclusions sur l’avenir. Il vivait simplement chaque instant, chaque journée, de toutes ses forces.
Elle avait appris cela auprès de lui. Alors, elle fit de même.
Profiter d’aujourd’hui, de maintenant, de cet instant.
Pour l’heure, elle ne voulait pas quitter Enkrid.
« Le poste de commandante adjointe me convient. Je suis satisfaite de ma position actuelle. »
Enkrid n’eut pas l’occasion de lui dire qu’elle pouvait partir si elle désirait autre chose. Sinar avait déjà dit tout ce qu’elle voulait.
L’ordre n’avait aucune raison de la refuser, et Enkrid éprouvait la même chose.
Sinar, l’elfe qui aimait plaisanter, avait tenté de le garder en vie alors même que son corps tombait en poussière, invoquant sa Volonté à l’agonie.
Enkrid n’oublierait jamais ce qu’elle avait été à cet instant.
Il se remémora la scène, hocha la tête et prit sa décision.
Si elle désirait quelque chose et qu’il pouvait le lui offrir, alors il lui rendrait tout ce que Sinar lui avait donné, depuis longtemps jusqu’à aujourd’hui.
Une fois sa décision prise, un détail lui titilla l’oreille.
Sinar venait-elle de dire qu’elle était satisfaite de sa position actuelle ?
« Et quelle est exactement ta position actuelle ? »
Il lui avait proposé autre chose que celui de commandante adjointe, non ?
« La fiancée du commandant. La mère des enfants que tu auras. Ça devrait suffire. »
La plaisanterie pince-sans-rire de l’elfe fit mouche, sans qu’elle esquisse le moindre sourire.
Audin laissa échapper un petit rire à côté d’eux.
En tant que commandant, Enkrid aurait voulu demander qui avait osé rire, mais il se retint.
Il avait déjà lui-même reniflé et souri.
« Ça fait plaisir de te voir sourire. »
Un léger sourire illumina le visage d’ordinaire impassible de l’elfe. Le coin des lèvres de Sinar se releva à peine, mais cela aurait suffi à foudroyer un bon nombre d’hommes sur le continent.
Ils auraient tous succombé au mal d’amour, cette peste si rare.
Après Sinar, Enkrid posa la même question à Audin.
Interrogé sur ce qu’il désirait, Audin récita une courte prière au Père Seigneur, puis porta son regard au loin et répondit :
« Je veux répandre les enseignements du Saint Temple. Je veux protéger les plus démunis. Apporter du bonheur là où règne le malheur. Prendre soin des enfants devenus orphelins. Rencontrer ceux qui doivent être envoyés auprès du Père, conformément aux enseignements du Père Seigneur. Alors, qu’en dites-vous ? Tout cela, je peux le faire en restant à vos côtés, mon frère commandant, n’est-ce pas ? Voilà pourquoi je suis ici. C’est aussi la volonté de Dieu. Et surtout, je crois faire ce que je dois faire, à la place qui est la mienne aujourd’hui. »
À l’entendre parler sans s’arrêter, Audin aurait pu être le meilleur orateur de toute l’unité.
Si l’on mettait de côté Kraiss et Enkrid lui-même, en tout cas.
À bien y réfléchir, Kraiss avait lui aussi été admis dans l’ordre.
Officiellement, c’était parce qu’il serait plus facile de le surveiller et de le protéger s’il en faisait partie.
Et s’il n’avait pas intégré l’ordre, sa position aurait de toute façon été délicate.
« Plaisirs ! Salons ! Villes ! Dames ! Pièces d’or ! »
Kraiss résuma en cinq mots les raisons qui le poussaient à rester dans l’ordre. Comme toujours, son rêve était limpide et éclatant.
En général, un ordre de chevalerie n’acceptait que ceux qui avaient fait leurs preuves sur le champ de bataille. Mais à ce compte-là, Œil Unique était un cheval. Même pas une personne, et pourtant, l’ordre l’avait accueillie.
Ils avaient également accueilli la sorcière.
Alors, faire fi de temps à autre des idées reçues n’avait rien de mal.
« Ouais. D’accord. »
Enkrid se contenta d’acquiescer.
L’ordre de chevalerie avait de quoi surprendre, avec Kraiss parmi ses membres, mais il n’avait jamais été question de former un groupe pour impressionner qui que ce soit. Peu importait.
Les Chevaliers fous.
Au moins, leur nom leur allait à la perfection.
Il le pensa et reprit la route, avançant un pied après l’autre.
Ils traversèrent des plaines découvertes et gravirent par endroits des sentiers de montagne, tous trois marchant d’un pas régulier.
Après avoir parlé de leurs rêves, Audin se mit à beaucoup parler.
« Ceux qui ploient sous les épreuves, que le malheur a engloutis, quand ils se tourneront vers le Seigneur, je serai pour eux une source de force. Comme vous l’êtes, mon frère. »
Cela ressemblait à la résolution qu’Enkrid avait un jour exprimée : protéger ceux qui l’entouraient.
« Pourquoi es-tu venu avec nous ? »
À la question d’Enkrid, Audin esquissa un sourire gêné.
Ses souhaits étaient une chose, mais rien ne justifiait qu’il vienne en personne.
Comme lorsqu’il l’avait accompagné dans la capitale, s’agissait-il de sortir de la prison de l’illusion ?
Pour ça, il s’était montré sacrément enthousiaste à l’idée de venir.
Même maintenant qu’on l’interrogeait franchement, son visage trahissait son envie de ne pas répondre. Que pouvait signifier cette expression, sinon qu’il avait une raison de les accompagner ?
Malgré tout, Enkrid ne lui posa pas la question une seconde fois.
S’il ne voulait pas dévoiler ce qu’il avait sur le cœur, à quoi bon insister ?
Marcher vers le nord depuis un jour ou deux commençait à devenir un peu monotone.
Il continuait à réviser, à s’entraîner et à combattre, mais il n’avait pas aperçu une seule Créature démoniaque ni une seule Bête magique.
La route sûre n’avait pas encore été aménagée jusque-là, mais, pour une raison ou une autre, les environs étaient étrangement déserts.
Des ordres d’extermination avaient été lancés contre les bandits dans tout le royaume. Et pour quelqu’un qui n’avait nulle part où aller et rien à manger, risquer sa vie en tentant sa chance à la Garde-frontière valait bien mieux que de se tourner vers le banditisme. Leur absence n’avait donc rien d’étonnant.
Dans toute la Naurillia, le bruit courait qu’on ne mourait pas de faim en se rendant à la Garde-frontière.
C’était l’œuvre de Kraiss et de la Guilde de Gielpin, devenue désormais sans conteste une véritable guilde d’information.
Les nouvelles circulaient d’autant plus vite qu’elles passaient de bouche en bouche.
Cela dit, les groupes criminels n’avaient pas entièrement disparu.
Dans chaque ville, des fraternités de toutes sortes continuaient de se former et de se livrer à leurs petites affaires.
Parmi elles, certaines montaient des combines qui n’avaient rien à envier aux bandes de brigands, tout en se réclamant d’une noble cause. D’autres servaient aussi de guildes d’information.
Aussi agréable à vivre que devienne un endroit, ceux qui œuvraient dans l’ombre trouvaient toujours le moyen d’y subsister.
Tant que les hommes vivraient, le crime ne pourrait être éradiqué.
Selon Enkrid, il y avait simplement certaines limites à ne pas franchir.
Les franchir, c’était faire des choses comme celles-ci.
Enlever des gens pour les disséquer au nom de recherches sur les sorts. Les soumettre à des expériences sur des drogues. Attacher des enfants à des arbres dans la forêt pour les offrir à un dieu.
Vénérer des idoles était une chose, mais la folie qui allait de pair lui échappait complètement.
Et il y avait quantité d’autres personnes qui faisaient des choses qu’il ne pouvait même pas nommer à voix haute. S’il en croisait une, il les abattrait toutes.
Les voleurs qui extorquaient de l’argent pour offrir leur protection valaient encore mieux que ça. Ceux qui avaient perdu la raison ou s’étaient armés d’une croyance délirante méritaient tous de mourir.
Quoi qu’il en soit, que ce fût l’absence de Créatures démoniaques qui l’ennuyait ou autre chose, Audin dévoila une partie de ses pensées.
« Sais-tu qui l’on désigne quand on parle de la Sainte Élue ? »
« Un symbole de divinité désigné par le temple. »
« Vous êtes bien cynique, mon frère. »
« Mais ce n’est pas faux, n’est-ce pas ? »
Sinar intervint à son tour. Elle savait, elle aussi, que le temple actuel avait ses recoins pourris et purulents.
« Les Saintes Élues naissent avec une divinité particulière. Il en va de même pour les Saints Hommes. Si l’enfant est une fille, on la vénère comme une Sainte Élue ; si c’est un garçon, comme un Saint Homme. »
Le temple actuel comptait d’ailleurs quelques Saints Hommes et Saintes Élues.
« J’ai connu autrefois un enfant qu’on appelait Saint Homme. »
L’histoire méritait d’être écoutée.
Il leur restait plusieurs jours de marche avant d’atteindre la ville et, en l’absence de Créatures démoniaques, ils n’avaient rien d’autre à faire que tuer le temps.
Audin se mit tranquillement à raconter une histoire ancienne.
* * *
« Je m’appelle Fildin. Et toi ? »
C’était déjà l’automne, à l’époque.
Sous un arbre, parmi d’innombrables feuilles mortes brunes qui formaient comme un fauteuil rembourré, se tenait un enfant.
Nul besoin d’y regarder à deux fois pour voir l’épuisement sur son visage.
Audin s’était arrêté au monastère pour la première fois depuis longtemps.
C’était un coin reculé du monastère, un endroit où Audin se rendait seul depuis son enfance pour prier et réfléchir.
Un enfant s’y trouvait.
Des cheveux brun foncé, presque noirs, et des yeux d’un brun terne.
Oui, ces yeux avaient vraiment paru ternes.
Cela rendait l’épuisement d’autant plus frappant ; l’enfant avait l’air d’une personne âgée, usée par les difficultés de la vie.
Peut-être était-ce pour cela que la familiarité désinvolte avec laquelle il s’adressait à Audin ne semblait pas étrange.
Audin répondit sans hésiter.
« On m’appelle Audin Pumray. »
« Oh, tu viens du monastère ? »
« J’ai vécu au monastère autrefois. »
« Un moine guerrier ? »
C’était ainsi qu’on appelait communément les moines.
Le monastère où Audin avait vécu formait également des adeptes de la voie martiale. C’était donc une question naturelle.
Vu la carrure d’Audin, elle venait d’elle-même.
« Oui, je l’étais. »
« Tu ne l’es plus ? »
« Maintenant, je suis inquisiteur. »
Il n’était là que pour un bref congé, venu apaiser son cœur tourmenté.
« Tu traques les hérétiques ? Ah, je vois. »
« Et toi, frère Fildin, que fais-tu ? »
« Moi ? Je prépare des médicaments. »
Ce n’était pas un alchimiste. N’importe qui l’aurait compris en le voyant. L’enfant n’en avait pas du tout l’air.
« Je prépare des médicaments sous terre, toute la journée. J’ai l’impression que je vais en mourir, mais c’est comme ça que je vis. »
Fildin, cet enfant, était un Saint Homme du temple du Dieu de l’Abondance.
L’Abondance symbolisait aussi la grande mère Terre.
Lorsque le Dieu des Balances, qui gouvernait le soleil et la lune, s’était scindé en deux — le rayonnement et la lumière sacrée, d’un côté, les ténèbres des profondeurs de la terre, de l’autre —, le dieu de l’Abondance, qui avait façonné la terre, avait accepté ces profondeurs et les avait prises dans ses bras.
Voilà ce qu’enseignait le Saint Temple.
Depuis l’Antiquité, le dieu de l’Abondance était appelé le maître des fruits tombés à terre. C’est pourquoi ses fidèles ne négligeaient jamais de prendre soin des enfants orphelins.
Par ailleurs, huit des dix potions imprégnées de divinité distribuées sur tout le continent provenaient du temple du dieu de l’Abondance.
Les prêtres du Dieu de la Guerre ne s’intéressaient pas à la fabrication de potions : selon eux, cracher un peu suffisait à tout guérir. Mais les prêtres de l’Abondance étaient différents.
Ils fabriquaient et distribuaient des potions en quantités énormes.
Pour la petite histoire, les Apôtres du Dieu de la Guerre n’apprenaient pas vraiment à utiliser leur salive à la lettre.
Leur doctrine consistait à endurcir leur corps par l’entraînement, encore et encore, jusqu’à ce qu’il guérisse de lui-même.
Et le Dieu de la régénération n’était-il pas né de cette idée ?
« Tu n’as pas l’air d’aimer ça. »
« Comment le pourrais-je ? Ce n’est pas amusant du tout. »
En parlant, Fildin fit apparaître une lueur de lumière sacrée au bout de ses doigts. C’était vraiment stupéfiant.
Qu’un simple geste puisse manifester la divinité et la rendre visible.
« Hmm. »
Audin lui-même en resta stupéfait et laissa échapper un son grave.
Alors, quelque part derrière eux, des voix se mirent à appeler Fildin, Fildin, à la recherche de l’enfant.
« Tu devrais rentrer », dit Audin.
« Je ne veux pas être un Saint Homme », répondit l’enfant.
Entre ses mots se glissa une dissonance, comme celle d’un instrument brisé, mais Audin n’y prêta pas grande attention à l’époque.
Lui-même avait autrefois détesté la vie au monastère.
Il s’y était senti étouffé, oppressé. Il avait treize ou quatorze ans. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait voulu s’enfuir et tout quitter.
Le Saint Temple, ses enseignements, la vie monastique : il ne haïssait rien de tout cela, rien ne lui déplaisait, tout allait bien, et pourtant…
Fildin ressentait-il la même chose ?
Et si ce n’était pas le cas, que pouvait-il y faire ? Rien.
Qu’aurait bien pu dire ou contester un simple inquisiteur, un croyant ordinaire du temple ?
À l’époque, Audin ne savait pas encore manier la divinité avec aisance.
L’enfant appelé Fildin portait des vêtements blancs taillés dans un tissu très fin. Ses cheveux étaient soigneusement coiffés et, malgré son air fatigué, son corps était bien nourri et bien entretenu.
Il était un peu frêle ; un entraînement avec de lourdes pierres lui aurait sans doute fait du bien. Mais là encore, Audin n’avait aucune raison de s’en mêler.
« Ce serait peut-être mieux de mourir. »
L’inconscience d’un enfant. C’est ainsi qu’Audin l’avait interprété. Ou plutôt, c’est ainsi qu’il avait choisi de le voir.
À l’époque, il ne pouvait même pas imaginer s’opposer au temple.
Ceux qui cherchaient Fildin arrivèrent bientôt en courant. Ils réprimandèrent le Saint Homme avec douceur, lui disant qu’il n’aurait pas dû s’éloigner sans permission et qu’il risquait de leur attirer des ennuis.
Audin resta à distance, observa la scène, puis s’éloigna.
Leur rencontre avait été brève, mais elle avait peut-être semé en lui les premières graines de la méfiance envers le temple.
Plus tard, Audin entendit par hasard des nouvelles de l’enfant appelé Fildin.
« Le Saint Homme Fildin est mort. On raconte qu’il a péri en soignant une épidémie. C’est ce que j’ai entendu. »
Une épidémie ? Où ça ? Il n’en avait jamais entendu parler.
Il paraissait qu’une maladie s’était déclarée dans une ville rurale.
Et que le Saint Homme Fildin l’avait éradiquée en se sacrifiant.
Audin était alors en route pour arrêter quelqu’un que l’on soupçonnait d’hérésie.
C’était une période où il se tourmentait sur le bien et le mal, pesant tout sans cesse. Il partit donc à la recherche de la ville que Fildin aurait prétendument sauvée par son sacrifice.
Dans cette ville, personne ne connaissait le nom de Fildin.
« Une épidémie ? Oh, quelques personnes sont tombées malades, je suppose, mais elles se sont vite rétablies. »
Voilà tout. Il n’y avait aucune trace de l’histoire de Fildin.
Aurait-il dû insister ? Oui, il aurait dû.
Le regrettait-il ? Oui.
Mais les ténèbres qui l’enveloppaient alors l’empêchèrent d’avancer.
Et pourtant, un soupçon le rongeait sans relâche, s’élevant des ténèbres comme une tempête.
« Pourquoi as-tu fait semblant de ne pas savoir ? Tu savais. Tu savais que j’allais mourir. Que ma puissance sacrée serait aspirée jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à ce que je dépérisse. Tu le savais. »
C’était un cauchemar qu’il avait fait plus de cent fois.
Fildin pleurait des larmes de sang et tenait Audin pour responsable.
Et maintenant, Audin regardait droit dans les yeux l’hallucination de Fildin, que lui seul pouvait voir, puis prit la parole.
« Je ne sais pas si cet enfant est mort par accident ou pour une autre raison. Mais maintenant que mon doute a grandi jusqu’à devenir une sorte de monstre, l’apparition d’une Sainte Élue ne me semble pas être une simple coïncidence. »
Reprenant les mots d’Audin, Enkrid demanda :
« Comme si le Père Seigneur t’avait transmis une révélation ? »
Audin répondit par un faible sourire. Le fantôme de Fildin était toujours visible à ses yeux.
« Oui. C’est ça. »
Audin voulait rester aux côtés d’Enkrid, mais il n’avait pas l’intention de briser le Sceau d’interdiction.
« Quand donc as-tu eu l’intention de m’abandonner ? Et tu vas briser le sceau ? »
Le fantôme de Fildin l’accusait.
Même sans cela, il ne le briserait pas.
Il était pourtant parti en étant prêt à donner sa vie pour cette mission, si cela s’avérait nécessaire, ne serait-ce que pour apporter une aide infime. Mais il ne le briserait toujours pas.
Contrairement à Enkrid, qui était parti le cœur léger, Audin prenait les choses très au sérieux.
Car, à présent, Audin faisait face à ses propres échecs, à ses fautes et à ses torts.
Quel que soit le résultat, Audin ferait ce qu’il croyait juste.
« Très bien. Allons-y. »
Enkrid sentit la détermination d’Audin.
Que pouvait-il faire pour lui ?
Rien. Mais si quelque chose de ce genre s’était réellement produit, et que ceux qui leur barraient la route étaient de cette espèce, alors, quelle que soit leur organisation ou leur identité, il tirerait son épée.
Nul besoin de galvaniser sa Volonté, ni de saisir d’abord son épée dans son cœur. Il n’avait même pas besoin de raffermir sa détermination. Enkrid avait toujours avancé dans le monde de cette manière ; c’était ainsi qu’il avait toujours vécu.
C’était simplement le genre d’homme qu’il était.
Audin le savait bien, et c’était pourquoi il était venu.
Si quelque chose tournait mal, Enkrid protégerait cet enfant.
Et peut-être qu’au milieu de tout ça, Audin trouverait à son tour le moment de faire un pas en avant.
Lorsqu’il était arrivé à la Garde-frontière, il n’aurait jamais imaginé repartir un jour dans le monde.
Pourtant, il était déjà sorti deux fois depuis la capitale.
Une fois pour combattre, et une autre pour s’extirper de sa propre prison d’illusions.
Audin marcha en respirant l’odeur automnale qui imprégnait tout autour de lui.
Si cette escapade devait être la dernière, il voulait en profiter pleinement.
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