Chapitre 560
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 560 : Le vieil homme et la question
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La salle à manger réservée à l’ordre des chevaliers servait aussi de salle de réception et se trouvait naturellement juste à côté du terrain d’entraînement.
Tout avait été aménagé pour Enkrid, autour d’Enkrid.
Chaque allée partait du terrain d’entraînement.
Le vieil homme sortit sans chercher à dissimuler quoi que ce soit. Il saisit la poignée de sa canne et tira. La lame glissa hors du fourreau dans un léger tintement, captant la lumière.
Enkrid lui faisait face et dégaina son épée en Acier valérien.
Srrring.
L’acier quitta le fourreau dans un son net et clair.
Il s’était débarrassé du reste de son équipement et ne tenait plus qu’une épée. Ils se tenaient face à face, sans un mot, tous deux armés de lames affûtées.
Un simple entraînement, en apparence. Mais si les choses tournaient mal, il pouvait coûter une vie.
Aucune promesse n’avait été faite. Aucun accord n’avait été conclu.
Le vieil homme claqua alors la langue contre son palais.
Tac !
Le son se propagea comme une ride à la surface de l’eau. La Technique sensorielle, aiguisée par Jaxon, permettait à Enkrid de ressentir les sons comme des vagues plutôt que de simplement les entendre. Certaines traversaient les obstacles sans résistance ; d’autres heurtaient une surface et rebondissaient.
Les ondes qui revenaient transmettaient directement leurs informations au vieil homme.
L’écholocalisation. Une technique permettant de mesurer les distances et de discerner les formes grâce aux sons réfléchis.
Le vieil homme leva la poignée de son épée près de son visage, la pointe dirigée vers l’avant, les yeux fermés. Les cataractes blanches qui les voilaient avaient disparu. Il prit la parole.
« Attention. »
Il bougea en même temps. Cette fois, ni onde ni bruit. Seulement une lame qui s’abattait d’en haut.
La vitesse d’un chevalier était telle que des yeux ordinaires peinaient à la suivre, presque comme si elle relevait de la légende.
Pourtant, personne ici ne perdit le vieil homme de vue. Tous suivirent son mouvement.
Ruagarne gonfla les joues sans s’en rendre compte et suivit le vieil homme du regard.
Il avait entraîné son Acuité visuelle dynamique comme il avait jadis entraîné toutes ses capacités : depuis le début, avec méthode et obstination. Il en voyait maintenant les résultats.
Le coup du vieil homme avait traversé l’espace comme s’il l’avait plié. Cet éclair de vitesse ressemblait davantage à un montage abrupt qu’à un mouvement, et Ruagarne le suivit.
Ce n’était pas tout ce dont le vieil homme était capable, mais Ruagarne avait suivi des yeux le mouvement d’un chevalier. Cela suffisait à prouver que son entraînement n’avait pas été vain.
Un coup descendant. Une lame qui tombait d’en haut.
Si Ruagarne l’avait à peine suivie, Sinar et Jaxon, qui se tenaient à quelques pas de là, saisirent clairement le mouvement du vieil homme.
Il avait croisé les pieds pour prendre de la vitesse et soulevé la terre à ses talons sans un bruit : une avancée silencieuse et invisible.
Et, à première vue, son coup ne semblait porter aucune Volonté.
Sous les yeux de tous, Enkrid bougea. En une fraction de seconde, son instinct réagit.
La pointe de son épée, tenue en garde moyenne, s’était déjà légèrement abaissée avant même qu’il décide consciemment de la déplacer.
Ses muscles entraînés insufflèrent leur force à la lame qui, comme un aigle fondant sur sa proie, jaillit vers le haut dans un éclat bleu.
Au moment où l’épée en Acier valérien qui montait heurta la lame de la canne-épée, celle du vieil homme se courba comme un serpent.
Ting !
Le son qui retentit était plus léger qu’un véritable choc entre deux lames, un peu creux.
La lame fine qui glissait le long de l’épée d’Enkrid ressemblait trait pour trait à l’Épée du Serpent qu’il utilisait lui-même.
Dans cet instant fugace, Enkrid prit sa décision et bougea.
La pointe se courbait comme un serpent. Il aurait dû reculer pour l’éviter, mais ses pieds avancèrent.
La lame qui s’enroulait vers son bras disparut. Le vieil homme avait bondi en arrière pour creuser l’écart.
Et…
Tac !
Il claqua de nouveau la langue.
Aveugle, il aurait dû se battre sur la défensive. Pourtant, il ne le faisait pas. Pas du tout.
L’épée du vieil homme était d’une agressivité folle. Même en reculant, il avait déjà changé de posture.
Il croisa les pieds, leva son épée près de sa joue et la maintint ainsi. C’était sa position de départ.
Il repéra sa position par écholocalisation et, dès qu’il eut obtenu les renseignements nécessaires, prit appui pour se déplacer latéralement.
Ses semelles raclèrent le sol, frottement après frottement, puis il se lança dans de rapides enjambées.
Il avançait ensuite comme s’il mémorisait la forme du terrain sous ses pieds, appuyant délibérément à chacun de ses pas.
Il tournait autour d’Enkrid, au centre. À mesure qu’il se déplaçait, sa silhouette semblait se démultiplier.
Une technique fondée sur la variation du rythme, qui trompait l’œil et lui faisait voir ce qui n’existait pas.
« Pas glissés », murmura Jaxon.
Parmi les techniques d’assassin, c’était un art de haut niveau.
Sinar le connaissait aussi. Elle avait affronté suffisamment d’assassins pour le reconnaître.
Dès que le vieil homme mit sa technique en œuvre, tous deux cessèrent de cligner des yeux et l’observèrent.
Car presque n’importe qui pouvait apprendre les pas glissés, mais les perfectionner à ce point n’avait rien de courant.
Les images rémanentes se multiplièrent et la silhouette du vieil homme se répandit autour d’Enkrid.
Le vieil homme frappant vers le bas. Le vieil homme reculant pour reprendre une posture défensive. Le vieil homme ramenant son épée contre son flanc. Le vieil homme se ramassant pour porter une estocade.
Un vieil aveugle menaçait chaque partie du corps d’Enkrid depuis des dizaines d’angles à la fois. Un combattant ordinaire aurait pu paniquer, mais Enkrid était habitué à ce genre de choses.
Il l’avait déjà apprise et vécue grâce à Aker, le spectre prisonnier de l’épée.
Une technique qui agitait la Volonté pour montrer à l’adversaire une fausse réalité ; Enkrid pouvait en faire autant.
Même davantage.
Dès que le vieil homme mit sa technique en œuvre, cette intuition surgit.
La sensation qu’il y avait là autre chose à s’approprier.
Les yeux bleus d’Enkrid semblèrent briller d’un éclat inédit.
Bien sûr, ses yeux ne pouvaient pas émettre de lumière, mais c’était l’impression qu’ils donnaient.
Le vieil homme, à tout le moins, perçut à sa manière qu’Enkrid préparait quelque chose.
Et il le fit bel et bien.
Enkrid était un fou qui prenait plaisir à s’entraîner jusqu’à frôler l’autodestruction.
Qu’est-ce que cela signifiait ?
De quoi avait-on besoin, au juste, pour progresser lorsque l’occasion se présentait ?
De talent ? D’efforts ?
Les deux comptaient, mais le plus important était d’être prêt lorsque le moment arrivait.
Et Enkrid, lui, était prêt chaque jour.
La Toile d’Aker.
La Volonté, c’est l’intention. Et employer directement sa Volonté contre un adversaire pour l’écraser, c’est la Pression.
Il suffisait d’ajuster légèrement cette Pression pour s’en servir autrement.
À l’époque où Enkrid avait tenu le rôle de Mur de Fer pour une armée, il s’était imprimé cette compréhension dans le corps à coups de marteau, jusqu’à ce qu’elle devienne un réflexe.
Voilà pourquoi cela se produisit. Une intuition semblable lui vint de nouveau.
C’était une occasion qui s’offrait à quelqu’un de préparé, et il la saisit.
Face au vieil homme qui scintillait sous d’innombrables formes, Enkrid commença à modifier légèrement la position de son épaule, de ses orteils et de la pointe de son épée.
Certains mouvements étaient si subtils qu’un œil distrait ne les aurait pas remarqués. D’autres, plus audacieux, faisaient décrire un large arc à la pointe de son épée.
Chacun de ces mouvements épousait les pas du vieil homme. Une variation de rythme.
« Hm. »
Jaxon laissa échapper un son grave. Il était à ce point surpris.
Que verrait quelqu’un qui ferait face à l’épée d’Enkrid en cet instant ?
Difficile de le savoir en restant à l’extérieur, mais…
« Ça doit être étouffant », dit Sinar.
Elle avait vu juste.
Une masse de Volonté, pareille au Mur de Fer qui avait jadis arrêté une armée, divisée en des centaines de mouvements et pressant de toutes parts.
Sinar et Jaxon la voyaient telle qu’elle était. Pour le vieil homme, en revanche, une vague de lames s’abattait sur lui.
Enkrid avait vraiment été cet homme, celui qui s’était dressé contre une armée.
Le vieil homme cessa de tourner, recula encore et claqua de la langue.
Tac !
Que pouvait-il montrer de plus ?
Il y réfléchit, puis ramena la main qui tenait l’épée près de sa joue.
Enkrid le vit reculer et le suivit. Il avait jugé que l’avantage était de son côté. Inutile de battre en retraite.
Clang !
Pour la première fois, leurs épées se heurtèrent avec force.
Enkrid frappa en utilisant le Cœur de la Force surhumaine, et le corps du vieil homme fut projeté sur le côté.
Non, il se jeta de lui-même dans cette direction au moment de l’impact.
Enkrid le sentit grâce à sa Technique sensorielle, comprit qu’il avait dévié le coup exprès et se lança aussitôt à sa poursuite. Sa cheville pivota sans heurt, et ses coups d’épée s’enchaînèrent comme un cours d’eau.
Il frappa de nouveau, cette fois en visant le cou du vieil homme.
Clang !
Des étincelles jaillirent lors du second choc.
Les veines bleues ressortirent et se dessinèrent sur le dos de la main du vieil homme. Il donnait tout ce qu’il avait.
En combattant le vieil homme, Enkrid se surprit ensuite de trois façons différentes.
D’abord.
Aucune présence. Aucune Volonté.
Il n’arrivait pas à deviner, ni même à imaginer, ce que faisait le vieil homme, mais il ne décelait aucune trace de Volonté. Pas la moindre.
Et pourtant, il bougeait à la vitesse d’un chevalier. Il utilisait donc forcément la Volonté, d’une manière ou d’une autre.
Ensuite, son aptitude à dissimuler les sons et sa présence était exceptionnelle.
Il suffisait de le perdre de vue un instant pour qu’Enkrid encaisse le coup.
Le vieil homme n’arrêtait pas d’essayer. Son étrange jeu de jambes y contribuait, et, à certains moments, il accélérait brusquement pour tenter de sortir du champ de vision d’Enkrid.
Enkrid ne le laissa pas faire.
Enfin, et c’était la troisième chose, le vieil homme était plus faible que prévu.
Il avait atteint le rang de chevalier, et Enkrid savait désormais que tous les chevaliers ne se valaient pas, mais il lui semblait un peu léger.
Enkrid choisit son moment, écarta l’épée du vieil homme d’un coup horizontal du Style de l’épée lourde, en s’appuyant uniquement sur sa force, puis posa la lame contre son cou.
Il s’arrêta.
« C’est tout ce que tu as ? »
Le vieil homme sourit, même vaincu.
« Je pensais pouvoir tenir au moins un échange face à la force brute, mais j’ai perdu. »
« On remet ça ? »
« Tu veux tuer un vieil homme ? »
Dans la bouche de quelqu’un du rang d’un chevalier, ces mots sonnaient un peu faux.
Pourtant, la force qu’Enkrid sentait émaner du vieil homme lui semblait différente de la sienne. Elle lui rappelait plutôt celle de Jaxon.
« Comment t’appelles-tu ? »
Il ne le lui demandait que maintenant.
« Je l’ai oublié. »
Cela ne ressemblait pas à une excuse. Il avait l’air sincère.
Le seul plaisir venait-il de croiser le fer et de déployer sa force ?
Non. Pour Enkrid, tout ce qu’il faisait avec une épée relevait du plaisir.
« Curieux. Très curieux. Est-ce que tu aimes ça ? »
Le vieil homme ne voyait pas, ou peut-être était-ce justement pour cela qu’il percevait mieux les choses. Il devinait exactement ce qu’Enkrid ressentait.
Même un simple spectateur l’aurait compris.
Les yeux brillants, le visage rayonnant de joie, il se battait comme si rien au monde ne pouvait être plus merveilleux. Qui aurait pu passer à côté ?
« Oui », répondit Enkrid en levant son épée.
Le deuxième combat s’acheva tout aussi vite.
Au fil de l’affrontement, Enkrid se dit qu’il gagnerait contre cet homme dix fois sur dix.
Jaxon, qui observait la scène sur le côté, pensait le contraire. Il avait perçu le danger que représentait le vieil homme.
Terrifiant.
Chaque mouvement, chaque analyse de la situation, chaque direction prise par la lame : Jaxon ne rata rien.
Si le vieil homme choisissait autre chose qu’un affrontement direct, rares seraient ceux qui pourraient y survivre.
Et face à lui-même ?
Il lui faudrait le découvrir.
Une tension qu’il n’avait plus ressentie depuis longtemps monta en lui et accéléra son pouls.
Quand l’avait-il ressentie pour la dernière fois ?
Sans doute pas depuis qu’il avait pris la responsabilité de la Lame de Georg.
Ce vieil homme était du même genre que lui.
* * *
Tac !
« Oh, donc quand tu entends le son, tu peux repérer la position et te faire une idée de ce qui se passe ? »
Rem posa la question en s’asseyant en face du vieil homme, qui lui faisait une démonstration d’écholocalisation.
« C’est exact. »
« Vraiment ? »
« Je savais que tu venais de lancer les dés en cachette, non ? »
« Ha, c’était un test, juste un test. Alors tu peux vraiment voir ce qui se passe. »
Après son duel contre Enkrid, le vieil homme resta en ville sans faire d’histoires.
Il ne dormait pas dans les baraquements. Il logeait dans une auberge en ville et passait de temps à autre aux baraquements, comme un visiteur.
Au début, les soldats avaient tenté de le refouler, mais quand ils comprirent qu’Enkrid lui en avait donné la permission, ils le laissèrent aller et venir.
Personne ne lui demanda de partir. Personne ne lui chercha querelle.
De toute façon, certains membres de l’Escouade des Fous se fichaient bien de savoir qui allait et venait.
D’autres estimaient qu’il valait mieux garder quelqu’un comme le vieil homme à portée de vue.
« Il ne va pas intégrer l’unité, si ? » demanda Kraiss en passant. Le vieil homme secoua la tête.
« J’ai oublié mon nom, mais j’ai du travail à faire et je ne peux pas rester ici longtemps. »
Autrement dit, même si on lui proposait une place dans l’ordre, il ne pourrait pas l’accepter.
Un homme du rang d’un chevalier, à ce qu’on disait ? Mais qu’est-ce qu’il faisait au juste ?
Kraiss l’examina avec une légère méfiance.
Le rang de chevalier n’était qu’un mot, mais des hommes comme lui, il y en avait beaucoup sur le continent ?
Absolument pas.
On aurait beau fouiller tout le continent, on n’en trouverait pas cent.
Le duché voisin d’Azpen n’en avait probablement même plus aucun à ce stade.
Et voilà que quelqu’un comme lui surgissait de nulle part et s’attardait à la Garde-frontière. N’était-ce pas étrange ?
Très étrange, en effet. S’il était encore là, c’était uniquement parce qu’Enkrid le lui avait permis.
Gielpin s’était renseigné sur lui, mais n’avait rien trouvé. Même avec une capacité digne d’un chevalier, un homme pareil aurait dû être assez connu pour qu’en recoupant les informations, on découvre son nom. Pourtant, aucune rumeur ne circulait à son sujet.
Un aveugle armé d’une canne-épée avait des traits assez singuliers pour qu’on parle de lui, et malgré tout, rien.
« Oui, je vois », répondit Kraiss d’un ton évasif. Il avait décidé que la situation dépassait ses compétences et qu’il ne pouvait pas s’en occuper directement.
Cela ne signifiait pas qu’il restait les bras croisés. Il avait chargé des gens de découvrir l’identité du vieil homme par d’autres moyens.
Les yeux du vieil homme, voilés de cataractes blanches, se tournèrent vers Kraiss. Il sourit, comme s’il lui disait que tous leurs efforts ne leur apprendraient jamais qui il était.
« Quel genre de travail ? » demanda directement Kraiss.
La force de Kraiss, c’était de pousser les gens à parler jusqu’à leur arracher un secret.
Dans sa jeunesse, il avait d’ailleurs montré un talent remarquable pour découvrir les secrets cachés d’une certaine dame.
« Je ne peux pas te le dire. »
« Alors, de quelle organisation fais-tu partie ? »
« C’est un secret. »
Le vieil homme lui fit un clin d’œil. Un homme qui ne pouvait pas voir le monde se permit ce geste.
Kraiss posa ouvertement ses questions ; le vieil homme refusa tout aussi ouvertement d’y répondre.
Quand quelqu’un décidait de garder le silence, il n’y avait aucun moyen de lui tirer les vers du nez.
« Laisse tomber. »
Enkrid intervint au bon moment et congédia Kraiss d’un geste.
On aurait dit qu’Enkrid disait que le vieil homme était sous sa responsabilité.
Kraiss hocha la tête.
Après cela, le vieil homme s’intégra discrètement au rythme de l’escouade, à sa manière.
Ragna ne lui prêtait aucune attention. Rem plaisantait avec lui et jouait aux dés avec lui, mais le vieil aveugle repérait chaque tentative de tricherie. Rem trouvait cela si amusant qu’il passa les jours suivants à jouer avec le vieil homme.
Jaxon restait toujours près d’un point fixe, non loin du vieil homme. Où qu’il aille, il le gardait dans son champ de vision.
Aux repas, pendant le sommeil, même quand il allait aux latrines : toujours pareil. Enkrid observait la scène et la trouvait réellement remarquable.
Pour agir ainsi, Jaxon devait organiser tout son emploi du temps autour des habitudes du vieil homme, mais rien ne paraissait forcé. Tout semblait parfaitement naturel.
Si naturel que personne ne l’aurait remarqué sans y prêter attention.
« Tu n’es toujours pas parti ? » lançait Sinar chaque fois qu’elle croisait le vieil homme, le taquinant avec une légère irritation. Lui se contentait de sourire.
Le vieil homme faisait la navette entre l’auberge et les baraquements, mais Enkrid n’y pensait pas trop. Il vivait comme à son habitude.
Autrement dit, il se consacrait entièrement à l’entraînement et à la préparation physique.
Il savait que s’il pouvait vivre cette journée, c’était parce qu’il n’en avait gaspillé aucune ; alors il donnait tout.
Une dizaine de jours après l’arrivée du vieil homme, une nuit de pleine lune s’annonça.
La lune éclairait le sol et la température commençait à baisser ; à la tombée de la nuit, l’air était déjà frais.
Un vent frais soufflait, et la lumière de la lune semblait d’autant plus froide.
Enkrid regagnait ses quartiers. D’un côté du terrain d’entraînement, Jaxon se tenait seul, occupé à nettoyer un poignard. En face de lui, le vieil homme était assis sur un banc fait d’un tronc.
Il était tard, mais il n’était pas encore retourné à l’auberge.
La nuit et le jour ne faisaient probablement aucune différence pour le vieil homme.
De toute façon, il ne voyait que l’obscurité.
En longeant le chemin pavé de pierres qui bordait le terrain d’entraînement, Enkrid entendit la voix du vieil homme.
« Puis-je te demander ce que tu comptes faire, maintenant ? »
La question surgit de nulle part, mais le poids des mots retint ses pas.
La lune se trouvait derrière le vieil homme et projetait son ombre devant lui.
Il était déjà assis dans l’ombre, mais une forme encore plus sombre s’étalait sur le sol, comme si les ombres se superposaient.
Une obscurité au cœur de l’obscurité, une forme plus profonde et plus noire.
La tête de l’ombre s’était tournée vers lui.
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