Chapitre 544
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 544 : Un discours passionné
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Crépite, crépite.
Deux chaises se dressaient près d’un grand feu de joie. Elles avaient été façonnées avec un soin qui trahissait la main d’un maître. Un homme d’âge mûr était assis sur l’une d’elles. Derrière lui se tenaient quatre personnes : un jeune homme en armure de cuir légère, une femme d’âge mûr, un homme qui semblait avoir quelques années de moins qu’elle et une Grenouille.
La même Grenouille qu’Enkrid avait laissée partir.
Leurs regards se croisèrent brièvement en signe de reconnaissance, et la Grenouille inclina légèrement la tête.
La lueur du feu éclairait l’homme d’âge mûr assis sur sa chaise.
C’était le roi d’Azpen.
En s’approchant, Enkrid l’observa. L’homme avait pris un peu de ventre, mais sa carrure laissait deviner un corps entraîné. Des veines saillaient sur le dos de ses mains, et la chemise fine qu’il portait révélait un torse bien développé.
Son visage n’avait rien de sévère ni d’impénétrable. Ses joues légèrement creuses lui donnaient toutefois une allure mince. En le voyant, Enkrid se rappela la première fois qu’il avait aperçu le comte Molsen.
Non pas que cet homme eût l’air de s’apprêter à commettre une folie pareille. La ressemblance tenait à sa constitution, forgée par des années d’entraînement régulier.
Bref, rien chez lui ne laissait penser qu’il aimait la guerre. Peut-être était-il juste un peu rude ? Après tout, les va-t-en-guerre n’avaient pas une apparence particulière.
Le roi leva une gourde de cuir et prit la parole.
« Il y a à boire, si vous en voulez. »
Son ton n’avait rien de doux. Dur comme un galet de rivière, mais sans malveillance ni hostilité.
« Volontiers. »
Crang n’hésita pas et ne se troubla pas non plus. Il s’avança d’un pas tranquille, prit place sur la chaise comme s’il en était le propriétaire et accepta à boire. Il tendit une main, l’autre soutenant son poignet en signe de courtoisie. Chacun de ses gestes était mesuré.
Puis il prit une longue gorgée.
En le regardant de côté, Enkrid se demanda un instant si c’était une bonne idée. Mais il ne pouvait plus rien y faire.
La scène lui rappela une conversation qu’ils avaient eue en chemin, dans la voiture.
« Ça ne t’intrigue pas, de savoir pourquoi je vais aussi loin ? »
Crang lui avait posé la question sur la route.
Enkrid avait cligné lentement des yeux à deux reprises, puis répondu :
« Si j’essayais d’arrêter une armée, tu me laisserais m’en charger ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que tu te débrouilles tout seul. »
C’était de la confiance.
« Alors pareil pour toi. »
Enkrid avait ainsi dit l’essentiel sur la foi qu’il avait en son ami et son roi. C’en était resté là.
Jaxon n’avait pas paru curieux, et Sinar s’en était désintéressée.
Si Andrew avait été dans la voiture, il aurait peut-être marmonné quelque chose du genre : « J’ai l’impression que tout le monde ici a perdu la tête. » Mais il écoutait le claquement des sabots et le roulement des roues, tout en admirant le paysage nocturne. De toute façon, il n’aurait pas été facile d’entendre leur conversation depuis l’extérieur.
Ou peut-être aurait-il choisi de ne pas s’en mêler ?
Après qu’on lui eut demandé comment Enkrid avait arrêté une armée, Crang était apparu. À sa vue, Andrew avait dépassé la surprise et la stupéfaction pour sombrer dans une expression vide, comme une Goule qui aurait cessé de penser.
« Je vais essayer de rallier le roi d’Azpen à notre cause. »
Crang avait dit cela, et Enkrid lui avait répondu d’un regard qui signifiait : Vas-y, je te fais confiance.
« Ça te dérange ? »
Crang avait tout de même posé la question.
Voilà ce qui faisait un vrai roi : il était attentif à ce genre de choses aussi.
« Non. »
Enkrid avait nié. Une façon classique d’éluder la question.
« D’accord, oublie ça. »
Ils étaient ensuite passés à des bavardages sans importance : le voyage de Dunbakel vers l’est, des événements sur le champ de bataille, la mort du chevalier ennemi, les changements apportés au terrain d’entraînement royal.
Quand la conversation avait porté sur les combats, Jaxon avait mentionné avoir tué quelques elfes lunaires, mais Sinar n’avait pas bronché.
Les humains choisissaient leur camp et s’entretuaient. Il n’y avait aucune raison pour que les elfes agissent autrement.
Ils faisaient de même.
Et Sinar comprenait bien qu’une fois sur un champ de bataille où tuer faisait partie du travail, celui qui tuait n’était pas forcément celui qui avait tort.
« Chacun vit selon sa volonté. Si le repos l’attend au bout du chemin, ce n’est pas une si mauvaise chose. »
En entendant ces mots, Crang sembla vouloir dire quelque chose à Sinar, puis se ravisa.
Enkrid devina le sujet qu’il s’apprêtait à aborder et sentit en même temps que Sinar ne voulait pas qu’on en parle. Il n’ajouta donc rien.
« La grande puissance du sud a fait du bruit, le camp de la divinité a tenté ses manœuvres et, au bout du compte, tout le monde semble s’être rangé du côté d’Azpen. Alors j’y ai réfléchi. Qu’est-ce que je fais, moi ? Je vais provoquer une bagarre à ce sujet ? Ça ne me semblait pas juste. »
Au fil de ses remarques décousues, Crang mettait de l’ordre dans ses idées à voix haute.
Enkrid l’écoutait et relançait parfois la conversation d’un mot.
Il n’avait pas l’esprit lent, mais la politique était un autre domaine.
Et c’était un domaine où Enkrid n’avait aucune envie de s’aventurer. Avant même de devenir chevalier, il avait été trop occupé à aller de l’avant. À présent qu’il l’était, rien n’avait changé. L’épée, la chevalerie, le rêve, les objectifs à viser et les causes pour lesquelles brandir sa lame. C’était une voie qu’il devait trouver à force de réflexion et d’efforts. Il n’y avait pas de place pour la politique ni pour le reste.
Quoi qu’il en fût, à leur arrivée, le roi d’Azpen avait observé Crang d’un visage assez impassible pour qu’on y enfonce un clou sans le faire saigner.
Il semblait ne rien trouver de remarquable chez un homme qui buvait une coupe de vin comme s’il n’avait rien à prouver.
Enkrid sentit un regard perçant sur le côté et tourna la tête. Le jeune homme le fixait droit dans les yeux.
« Dévisager » n’était pas tout à fait le mot juste. Son regard était franc, ses yeux limpides.
Jaxon, quoi qu’il pensât de ce regard, ne semblait pas l’apprécier. Il parla à voix basse, d’un ton égal.
« Dans notre unité, nous avons un léopard qui arrache les yeux de ceux qui fixent les gens sans raison valable. Je suis tout à fait d’accord avec cette méthode. »
Dire des choses comme « regarde-moi de travers et je te crève les yeux » ou « je t’étrangle avec tes propres tripes » pouvait déstabiliser quelqu’un. Mais les proférer avec un tel calme, sans la moindre intention meurtrière, avait parfois plus d’impact qu’une menace grossière.
Surtout lors d’une rencontre privée organisée après une victoire militaire décisive.
« Je ne vous veux aucun mal. »
Avant que les deux rois aient pu échanger un mot, le jeune homme prit la parole.
Malgré la menace de Jaxon qui flottait dans l’air, sa voix resta claire et assurée. Était-ce la volonté de dire ce qu’il fallait, quitte à en payer le prix ? Ou la témérité d’un jeune homme qui ne pensait pas aux conséquences ?
Personne n’aurait amené un écervelé irréfléchi à une réunion pareille. Sans doute était-ce la première option.
La femme d’âge mûr semblait mécontente de voir le jeune homme s’avancer ; elle fronça les sourcils.
La Grenouille ne laissa rien paraître. Le dernier des quatre, un homme à l’allure soignée, sourit du seul regard et dit : « Mieux vaut vous retenir. »
« Je veux seulement parler. »
Le jeune homme le dit sans cesser de fixer Enkrid.
« Vous êtes bien le Chevalier du Mur de Fer ? »
Il posa la question avant que quiconque ait pu intervenir.
Enkrid l’examina. Son visage ne lui disait rien. Il ne lui rappelait personne non plus.
Et ce n’était pas « Épéiste du Mur de Fer », mais « Chevalier du Mur de Fer » ? On aurait dit que c’était ainsi que son nom s’était répandu à Azpen.
« Quand j’étais jeune, la première personne à m’avoir enseigné l’épée était mon cousin. Il s’appelait Mitch Hurrier. »
Un nom qui était resté gravé dans la mémoire d’Enkrid.
Mitch Hurrier. Ils avaient croisé le fer deux fois.
« Peu après avoir surpassé mon cousin à l’épée, on m’a donné un parrain. »
« Un parrain ? »
« Je suis le filleul de Barnaas Hurrier. Je m’appelle Ilord Hurrier. »
Son parrain était mort de la main de Ragna. Son cousin, qui lui avait enseigné l’épée, était mort de celle d’Enkrid.
Pour Ilord, Enkrid était une sorte d’ennemi. Pourtant, son regard ne trahissait ni rancune ni ressentiment.
Il inclina tout de même la tête.
« Tout d’abord, permettez-moi de vous saluer. Et de vous remercier. »
Quels que fussent ses sentiments, Ilord gardait à l’esprit les enjeux plus larges.
L’homme qui se tenait devant lui avait empêché des soldats de mourir par milliers pour rien. Abnair lui en avait raconté une partie, et il avait vérifié le reste par lui-même.
Enkrid avait tenu tête à une armée et s’était attiré son respect pour cela, indépendamment de toute rancune.
Voilà pourquoi il voulait le remercier. Le roi lui avait permis d’assister à cette rencontre, mais, après cela, son retour risquait de le placer dans une situation embarrassante, pour toutes sortes de raisons. Peu importait. Il devait dire ce qu’il était venu dire.
L’homme en face de lui avait tué son cousin et son parrain. En échange, il avait sauvé des milliers de soldats.
De plus, s’il était le filleul de Barnaas, celui-ci en avait eu plus d’une centaine, et Mitch Hurrier l’avait tyrannisé quand ils étaient enfants. Tout cela rendait difficile d’éprouver une véritable rancune personnelle.
De son point de vue, Ilord avait simplement fait ce qu’il fallait.
« Si mon niveau le permet un jour, je viendrai vous défier en duel. »
Il avait ainsi dit ce qu’il avait à dire.
C’était le genre d’homme qui ne trouvait pas la paix avant d’avoir tout pesé avec soin, obstiné au point d’en être brusque. Exactement le genre à ne pas se laisser facilement corrompre ni à prendre les couleurs d’un autre.
« Fais comme bon te semble. »
Enkrid hocha la tête. Il ne pouvait pas connaître toutes les pensées d’Ilord, mais il comprenait au moins que ces paroles n’étaient pas motivées par la malveillance.
Plus encore, le jeune homme avait parlé avec une sincérité évidente.
Et il y avait autre chose : Enkrid le trouvait sympathique.
Définir sa volonté et agir en conséquence. N’était-ce pas ainsi qu’Enkrid lui-même vivait ?
Ilord manquait de tact, mais tout de même.
« Tu as perdu la tête ? »
La femme d’âge mûr à côté d’Ilord lui lança un regard noir et le rabroua. À sa façon de le dire, il était clair que cela n’avait pas été prévu. Tout en parlant, elle jeta un coup d’œil rapide à Enkrid. Si la situation dérapait et que quelqu’un en face dégainait, il ne serait pas facile de l’arrêter ; il était donc logique de vérifier sa réaction.
Ilord, lui, ne semblait pas troublé.
Cela parut agacer davantage la femme. Le pli entre ses sourcils se creusa.
Quoi qu’il en soit, l’échange entre eux s’arrêta là.
Ilord reporta son regard devant lui. Jaxon retira sa main du poignard qu’il faisait discrètement tourner dans sa paume.
Des deux rois, Crang avait écouté toute la conversation avec intérêt. Le roi d’Azpen, lui, ne laissa rien paraître.
« Quel drôle de bonhomme, dit Crang.
— Il ne sait pas cacher ce qu’il pense », répondit l’autre.
Ils échangèrent quelques mots, puis se passèrent la gourde de cuir.
Pour une rencontre entre deux rois, l’endroit était dépouillé. Pas de verres en cristal raffiné, pas de mets rares. En même temps, qu’un roi vienne jusqu’ici relevait déjà de la folie.
À cette époque, il était inhabituel que deux rois se rencontrent en personne. Les villes et les murs protégeaient des Bêtes magiques et des Créatures démoniaques, et il fallait de nombreux soldats pour garantir la sécurité des terres agricoles. Pour un roi, franchir une frontière et s’asseoir face à un autre souverain relevait déjà d’une prise de risque.
La notion de territoire neutre n’existait pas. Dès que la méfiance s’installait, les arrangements pour une rencontre tombaient à l’eau une fois sur deux. Et même quand on finissait par convenir d’un rendez-vous, il fallait amener des chevaliers, prendre des précautions, y consacrer du temps et des hommes ; au bout du compte, tout cela coûtait plus que ça ne valait.
Crang avait tout de même pris la peine d’organiser cette rencontre.
Après cela, Enkrid resta à l’écart, faisant en quelque sorte office de garde.
Il ne sentit aucune menace venir des alentours. Ni malaise, ni présence hostile.
Kraiss avait dit que le roi n’avait pas vraiment besoin de venir en personne, mais qu’il y avait peu de chances qu’une menace sérieuse se présente. Cela dit, il était tout à fait dans le caractère de Kraiss de ronchonner en demandant pourquoi il fallait donc aller chercher le danger.
Pourquoi s’attirer des ennuis sans raison ? Voilà ce qu’il reprochait à Crang, qui avait souri et l’avait fait taire d’un seul mot : « C’est intéressant. »
À vrai dire, même si le roi d’Azpen avait caché quelque chose dans sa manche, cela n’aurait pas changé grand-chose. C’était pour cette raison que Jaxon et Sinar étaient venus.
Debout à observer la scène, Enkrid vit les deux rois commencer à parler.
Et la suite ne ressemblait en rien à ce que quiconque avait imaginé.
* * *
Le roi d’Azpen s’attendait à ce que Crang formule des exigences.
Des excuses pour avoir rompu le traité de non-agression. Une reddition sans condition. L’ordre de s’agenouiller.
« Ou peut-être de devenir son vassal ? »
Quoi qu’il en soit, il s’était préparé à l’endurer.
Il devait reconnaître que cette rencontre avait été étrange dès le départ.
« Est-il venu pour me tuer ? »
Quelqu’un aurait-il pris tant de peine pour assassiner un seul homme ?
Si c’était le but, n’auraient-ils pas choisi une méthode plus discrète ?
Non. Ce n’était pas ça. L’autre camp voulait qu’il se soumette. Qu’il soit humilié.
Viens quand je t’appelle. Et n’oublie pas ta place.
Le roi d’Azpen ne voulait pas voir ses soldats et ses sujets mourir pour son seul orgueil. Il n’était pas particulièrement intelligent, mais il savait ce qu’il devait protéger.
Cela dit, il n’avait pas l’intention de se laisser mener où bon semblait au roi de Naurillia. Il prit donc la parole le premier.
« Qu’auriez-vous fait si j’avais caché des troupes prêtes à marcher contre vous ? Pourquoi avoir accepté cette rencontre ? »
C’était une déclaration d’intention. Vous pouvez me plier si vous le voulez, mais je ne me briserai pas facilement.
Crang sourit et lui retourna la question : « Avez-vous des troupes cachées ? »
Il sait que tous les chevaliers sont morts. Qu’est-ce qu’il cherche ?
Le roi de Naurillia avait une langue de démon. En le regardant, le roi d’Azpen croyait presque voir une créature démoniaque tapie derrière ses yeux.
Combien de temps s’était-il moqué de lui de loin avant d’accepter cette rencontre ? La satisfaction d’un conquérant se cachait-elle derrière ce sourire ?
Très bien. Qu’il en profite. Qu’il se complaise dans ce plaisir mesquin.
Il s’agenouillerait. Il s’inclinerait. Il en était capable.
Mais pas pour toujours.
Dix ans. Vingt. Trente. Le temps passerait, et Azpen se relèverait. Après lui, son fils prendrait la tête du pays. Les chevaliers que celui-ci formerait, ainsi que de nouveaux hommes animés d’un nouvel idéal, se dresseraient à leur tour.
Le roi aurait voulu foudroyer Crang du regard, mais il se retint. L’heure était à la patience et au sang-froid.
On aurait pu croire qu’Azpen avait frappé le premier, mais la guerre entre les deux nations avait surtout été une lutte pour Greenfield. Azpen avait rêvé de s’en servir comme base pour amasser des vivres. Naurillia s’était méfié de voir un pays voisin accumuler une telle puissance militaire.
Amasser des vivres revenait presque à bâtir une armée.
Nourrissez suffisamment vos soldats, puis vendez le surplus, et les bénéfices iront directement aux dépenses militaires.
Greenfield avait exactement ce potentiel.
À présent, il semblait qu’Azpen serait réduit au rang d’État vassal et que ses frontières seraient repoussées.
Il était venu préparé, mais malgré tout, il n’allait pas tout céder sans combattre.
Puis Crang prononça ces mots :
« Si tel est mon destin, qu’il en soit ainsi. »
Tout simplement.
Le roi d’Azpen resta un instant perplexe. C’était une réponse à la question implicite : que feriez-vous s’il y avait des troupes cachées ? Que se passerait-il si j’essayais quelque chose ?
La réponse n’était pas celle qu’il attendait. Tandis qu’il tentait de la comprendre, Crang reprit la parole, d’une voix claire et tranquille.
« Je lutte bel et bien pour rester en vie, mais vivre ne suffit pas. Il y a des choses qu’on ne peut pas combler en se contentant de vivre. Et si le ciel, si les dieux, regardent quelqu’un comme moi et décident : “Celui-là s’est émoussé, il est temps qu’il parte”, que puis-je y faire ? Je ne suis pas assez fort pour protester. Je suppose que je mourrai. »
En parlant, Crang leva l’index droit vers le ciel. Deux lunes et une poignée d’étoiles se découpaient sur la toile noire de la nuit ; l’espace d’un instant, on aurait dit que son doigt allait les toucher.
Le roi d’Azpen savait que chaque parole de Crang était calculée. Sa raison le lui disait clairement. Il savait que Crang était accompagné de chevaliers, qu’Azpen ne possédait rien qui puisse arrêter ces trois-là, et qu’une tentative d’assassinat ou une embuscade mal préparée ne ferait qu’empirer la situation. Il savait que les conséquences d’un tel acte seraient désastreuses. Mieux valait se passer d’une tête incapable de comprendre cela.
Et pourtant, il ne parvenait pas à détourner les yeux de Crang.
« Vous vous moquez de moi, dit le roi d’Azpen.
— Si j’étais venu me moquer de vous, je ne me serais pas traîné jusqu’ici en secret, malgré mes douleurs. Avez-vous un rêve ? Moi, j’en ai un. Petit, mais solide. »
Crang se leva de sa chaise, lentement et sans heurt, comme lorsqu’il s’y était assis.
Des trois personnes derrière le roi d’Azpen, toutes sauf la Grenouille tressaillirent. Du côté de Naurillia, personne ne bougea.
Leurs yeux suivirent simplement Crang.
Sous le ciel éclairé par la lune et le feu de joie, Crang se tenait seul, et quelque chose en lui semblait rayonner.
« Effacer la Terre Maudite de ce monde. Effacer le Culte. Puis aligner tous ceux qui causent des torts insensés sur une potence, rassembler tout le monde et dire : assez de combats. »
Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?
On pouvait repousser les Créatures démoniaques. La Terre Maudite dépassait les forces de quiconque.
Et puis quoi ? Rassembler tout le monde pour dire : assez de combats ?
Chacun de ses mots était absurde.
Et pourtant, quelque chose dans la voix de Crang, dans ses gestes, vous attirait.
Il ouvrit grand les mains. « Nous, toutes les races, y compris l’humanité, n’avons jamais uni nos forces. Ai-je tort ? C’est vrai pour Naurillia et Azpen comme pour n’importe qui. »
Tous les regards de la clairière se braquèrent sur lui.
Crang rompit le silence de la nuit, déversant ses paroles en un torrent.
« C’est complètement absurde ! »
Le roi d’Azpen le cria, le visage rouge.
En entendant cela, Enkrid se dit que l’homme avait déjà fait la moitié du chemin.
Une telle réaction ne pouvait venir que de quelqu’un qui avait écouté avec attention.
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