Chapitre 498
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 498 : L’automne était arrivé sans que personne s’en aperçoive
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Le voyage du retour ressemblait beaucoup à celui de l’aller.
Des feux de camp crépitaient dans la nuit, le ciel s’étendait au-dessus d’eux, et Rem et Enkrid s’entraînaient parfois au combat. Entre ces moments, Enkrid répétait ce qu’il avait appris et repassait dans son esprit ce qu’il avait compris jusque-là. Toute son attention se portait là-dessus.
Comprendre quelque chose signifiait-il qu’on pouvait aussitôt le faire ? Non. Ça ne marchait jamais comme ça.
Comment utiliser ma Volonté pendant mon sommeil, à chaque instant ?
Il fallait y réfléchir. Démêler les choses, essayer ceci, puis cela.
Rien ne se pliait à sa volonté sous prétexte qu’il le souhaitait, mais rien ne servait non plus de se précipiter.
Une de ces nuits, ils dormaient à la belle étoile. Un feu de camp brûlait entre eux, deux lunes et des étoiles éparses scintillaient au-dessus de leurs têtes ; tous quatre étaient assis autour des flammes, proches les uns des autres, et parlaient à voix basse.
« Encore trois ou quatre jours, tout au plus, et le dieu du ciel va nous verser un peu d’eau », dit Rem.
Dans la langue commune, cela voulait dire qu’il allait pleuvoir. Les saisons changeaient, après tout. La chaleur accablante allait céder la place aux pluies de saison. Sans doute quelques gouttes légères pendant plusieurs jours, puis une accalmie, avant que le déluge ne s’abatte d’un coup.
La forte pluie n’était pas encore pour tout de suite.
« Beurk. La pluie. »
Dunbakel détestait la pluie. Elle n’avait pas peur de l’eau, elle ne l’aimait simplement pas, par principe. La plupart des gens-bêtes avaient tendance à éviter de se laver, mais elle était pire que les autres. Ils avaient fini de s’entraîner pour la journée et trouvé, près du chemin, un petit ruisseau où rincer leurs bols et se laver rapidement.
Ils auraient pu passer par Mille Briques sur le chemin du retour, mais puisqu’ils étaient déjà en route, ils avaient choisi de camper. Personne n’y avait vu d’inconvénient.
Ruagarne préparait ses propres repas, tandis que Dunbakel rapportait du gibier avec une discrétion consciencieuse. Elle avait même abattu un grand cerf, et ils s’étaient régalés. Rem et Enkrid se partageaient la cuisine, si bien que leurs repas sur la route étaient plus que convenables.
« Tu as envoyé quelqu’un dans les terres de l’Ouest ? » demanda Rem depuis l’autre côté du feu, reprenant la conversation sur la pluie.
« On m’a dit qu’ils manquaient de nourriture là-bas », répondit Enkrid. Il découpa un morceau de la cuisse du cerf de la veille et le porta à sa bouche.
La viande avait été assaisonnée de sel et d’épices récoltés dans l’Ouest ; elle était ressortie riche et savoureuse, avec un petit goût de noisette.
Rem se fit la réflexion, pour la énième fois, que cet homme était étonnamment prévenant. Il l’avait été dès l’époque où il était chef d’escouade : il se chargeait plus que sa part de corvées, et tout ce qu’il entreprenait partait du même principe, le respect de la personne en face de lui.
Il savait aussi écouter.
Tout le monde l’aurait-il accepté comme chef d’escouade simplement parce qu’il avait survécu plus longtemps que les autres ? Non. Enkrid écoutait vraiment. Rem, le bâtard qui n’avait aucun sens de l’orientation, la sauvageonne, ce fanatique religieux à la tête d’ours… il écoutait tout le monde.
Comme maintenant.
Le ciel nocturne, les deux lunes et les étoiles éparses, le feu, l’heure tardive. Aucune créature démoniaque n’était venue leur chercher noise, et leurs corps n’avaient même pas eu à forcer. Pas de combat d’entraînement. Ils s’étaient simplement lavés, puis assis autour du feu.
Ils étaient restés silencieux un moment, puis Rem avait posé la question sur l’envoi de vivres dans l’Ouest. Enkrid lui avait expliqué qu’il avait expédié des chariots chargés de nourriture. Ils devaient être arrivés à présent. Le chef de tribu devait sûrement pleurer quelque part. Depuis son jeune âge, il avait toujours été du genre sentimental.
Puis Dunbakel prit la parole sans préambule.
« Je pense rentrer plus tôt. »
Enkrid ne la laissa pas en rester là. Il l’écouta jusqu’au bout.
Rem, lui, repensa à la veille, lorsqu’il s’était servi de l’entraînement comme prétexte pour rouer de coups les gens-bêtes.
Elle essayait d’éviter d’en prendre d’autres ?
Il faillit le dire. Faillit lui expliquer qu’elle n’y couperait pas. Mais Enkrid le devança.
« Ah oui ? »
Sa question était dépourvue de toute gravité, comme si la chose était parfaitement ordinaire.
Ses cheveux blancs, ses yeux dorés : la lueur rouge du feu et le clair de lune, particulièrement lumineux ce soir-là, se posaient sur son visage et projetaient des ombres depuis l’arête de son nez.
Il n’y avait pas de vent, alors les étincelles s’élevaient tout droit.
Crac, pop.
Un son apaisant. Le bois qui brûlait avait quelque chose de presque attendrissant.
« Je veux aller dans les terres de l’Est », ajouta Dunbakel.
« Qu’est-ce qu’il y a, à l’Est ? »
Enkrid retourna la cuisse embrochée au-dessus des braises tout en posant la question.
Dunbakel n’était pas du genre à peser soigneusement ses mots. Elle allait droit au but.
« Je crois qu’il y a quelque chose à apprendre auprès du Roi de l’Est. »
Elle voulait apprendre davantage.
Qui, autour de ce feu, pouvait le mieux comprendre cela ?
Il aurait été facile de l’en dissuader. À quoi bon ? Elle pouvait rester ici et chercher à obtenir la même chose. Mais il était clair qu’elle y réfléchissait depuis un moment. Toutes ces fois où elle avait fixé le vide, absente, c’était peut-être à cela qu’elle pensait.
Probablement.
« Alors, vas-y », dit Enkrid.
Il croisa son regard et hocha la tête.
« Tu crois qu’il n’y aura personne pour te casser les pieds, là-bas ? » ajouta Rem.
« Je ne pars pas à cause des gens qui me cassent les pieds. Et je reviendrai. »
Fuir, s’échapper, survivre, se renier, jour après jour, et, au-dessus de tout cela, une preuve. La preuve qu’elle n’avait pas tort. Qu’elle était née, qu’elle vivait, qu’elle avait le droit de vivre. Elle voulait que le monde le sache.
La seule chose que Dunbakel savait faire, c’était se battre. Alors elle devait être douée pour ça.
Mais pas simplement douée, et puis voilà.
La raison qui l’avait mise sur cette voie, ce qui l’avait poussée, venait d’Enkrid.
Pourquoi avait-elle regardé un homme comme elle le faisait, elle, une femme-bête, en le considérant comme un être qu’elle désirait ? Elle avait cru que c’était pour transmettre quelque chose d’elle-même, mais ce n’était pas ça.
Elle voulait être respectée pour autre chose que ce qu’elle était.
Est-ce que c’était encore le cas ? Non.
Elle ne le désirait plus de cette manière.
Il était une lumière qui ne s’éteignait pas. Pour elle, en tout cas, c’était ce qu’il représentait.
Le problème, c’était que son épée ne servait pas à grand-chose à cette lumière.
Si la seule chose qu’elle avait, c’était le combat, et qu’elle y était faible, à quoi pouvait-elle bien servir ?
Espérait-elle encore que sa valeur vienne du fait d’être une femme ?
Elle ne le voulait pas.
Dunbakel était honnête envers elle-même. Prouver sa valeur en tant que femme ? Pas maintenant, en tout cas. Ce qu’elle avait vécu dans la Cité d’Aoara l’avait changée. C’était là la véritable raison de son départ.
Dans les terres de l’Est se trouvait une sorte de monstre : un homme-bête qui avait surpassé les chevaliers.
Elle le sentait au fond d’elle-même.
Le Roi de l’Est était un homme-bête, et le meilleur repère qu’elle pouvait se fixer pour l’instant.
Elle apprendrait donc de lui, par tous les moyens possibles. Et si elle devait lui voler son savoir, elle le ferait.
Partir d’ici était le seul moyen de s’élever.
L’Est, cette terre impitoyable, ferait une bonne scène.
Y aller, affronter la mort et survivre d’une façon ou d’une autre : voilà son objectif à court terme.
Ensuite, revenir se tenir aux côtés de celui qui avait tout déclenché et faire ses preuves.
Le rêve d’Enkrid était immense, difficile, presque impossible. Mais même si l’échec devait être tout ce qui l’attendait au bout du chemin, elle voulait être une épée à ses côtés.
C’était son objectif à long terme. C’était ainsi qu’elle ferait ses preuves.
« Si tu le dis », lança Rem de son ton acerbe.
« Barbare à la cervelle fêlée », répliqua Dunbakel.
« Ouais, d’accord. On s’en fait une ? Un combat d’entraînement, c’est ça ? Merveilleux. »
Rem serra le poing et se leva à moitié.
« Laisse tomber », dit Enkrid.
Rem n’avait pas vraiment l’intention de la tabasser, de toute façon. De temps à autre, il pouvait bien laisser passer les jérémiades de Dunbakel.
« Le chemin vers l’Est est long », dit Enkrid, avant de lui décrire la route telle qu’il la connaissait. Dunbakel avait déjà son propre plan.
« Je passerai d’abord par Martai pour me réapprovisionner. »
« Alors, il t’arrive d’utiliser ce truc qui te sert de tête. »
Rem avait l’air sincèrement impressionné.
« Contrairement à certains. »
Dunbakel reçut quand même une tape sur la tête.
Enkrid sourit.
« Rire quand quelqu’un d’autre se fait taper, c’est une sale habitude. »
Ça avait commencé à l’époque d’Aoara ?
À un moment, Dunbakel avait cessé de filtrer ce qui lui passait par la bouche.
« Si tu dis ce genre de choses dans l’Est, beaucoup de gens voudront te tuer », dit Enkrid, sincèrement inquiet.
« Je ne dirais pas que je vais dans l’Est si je comptais me taire sur ce que j’ai à dire. »
Elle avait pris sa décision, rien ne la ferait changer d’avis.
« C’est la bonne réponse. Quand on a choisi sa voie, l’essentiel, c’est de la suivre. »
Ruagarne était assise près du feu et remuait les braises du bout d’un bâton en parlant.
Crac, pop. Des étincelles s’envolèrent et s’éteignirent.
Certains rêves ressemblaient à ces étincelles : ils illuminaient un vaste ciel sombre un instant, puis disparaissaient.
Mais savoir cela, voir la fin approcher, ne suffisait pas à justifier qu’on renonce.
C’était pour cette raison qu’Enkrid voulait qu’elle parte. Peu importait où elle allait, dans l’Est ou ailleurs : si elle désirait quelque chose, elle devait le poursuivre.
La nuit s’épaissit. Deux humains enveloppés dans de larges capes, un homme-bête et une Grenouille s’allongèrent près du feu. Il était temps de dormir.
Ils s’installèrent côte à côte, une chaleur les reliant. Le clair de lune était doux et lumineux, ce soir-là.
Si quelqu’un avait été là pour peindre la scène, elle aurait pu ressembler à un tableau sentimental.
Au milieu de cette chaleur, Rem prit la parole depuis sa place.
« Hé, tête de mule d’homme-bête. Tu dors ? C’est ton tour de garde. »
Dunbakel émit un petit son et se redressa.
« J’ai oublié. »
« Tu en es fière ? »
« Pas fière. Mais ça peut arriver à tout le monde. »
« Ce n’est pas faux, alors pourquoi j’ai envie de te frapper ? »
« Parce que tu as des tendances violentes. Tu ne peux pas être satisfait sans tabasser quelqu’un. »
« Rem. »
Enkrid l’arrêta avant qu’il ne puisse attraper sa hache, puis ferma les yeux.
Même après avoir frôlé la mort, Dunbakel se mit à fredonner pour elle-même.
Crac, pop. Son fredonnement grave se mêlait au crépitement du bois.
C’était une jolie berceuse.
* * *
À quel moment un humain ordinaire atteignait-il son apogée ?
Les Géants répondaient : de la naissance à la mort.
Les Grenouilles disaient que c’était lorsqu’on était le plus fidèle à ses propres désirs.
Les deux réponses se valaient.
Ces derniers temps, Ruagarne avait senti que son style de combat et ses capacités générales progressaient légèrement.
On disait que les humains avaient une apogée brève, mais qu’ils brûlaient d’un feu intense.
Pour les Elfes et les nains, ce mot n’avait pas de sens, puisque les humains vivaient si peu longtemps.
Plus précisément, si l’on comparait leur durée de vie à celle des humains et des gens-bêtes, la jeunesse en constituait l’apogée. Pour ceux qui mettaient leur corps à l’épreuve, les plus belles années se situaient généralement entre vingt et trente ans. En étant généreux, on pouvait pousser jusqu’à quarante ans.
Mais aucun humain ne progressait après trente ans ?
Si, bien sûr.
C’était pour cela que Ruagarne avait conclu que l’apogée de chacun était différente.
La preuve marchait juste devant elle.
Enkrid avait dépassé la trentaine et continuait de progresser, brillant plus que jamais.
Pour ceux qui accédaient à la chevalerie, il faudrait une tout autre mesure pour définir l’apogée ; quant à ce qu’Enkrid deviendrait lorsqu’il y parviendrait, elle ne pouvait même pas le deviner.
C’était toujours ce qui faisait battre son cœur.
« C’est agréable », dit-elle en marchant.
« Quoi donc ? » demanda Enkrid.
Ruagarne lui répondit non par des mots, mais en lui enseignant quelque chose.
Son propre niveau était désormais inférieur au sien, et pourtant, elle avait encore beaucoup à lui transmettre.
« Tous les chevaliers sont-ils du même genre ? »
La question tomba, et les yeux d’Enkrid s’illuminèrent.
Une question intéressante. La remarque sur le plaisir qu’elle prenait ne l’intriguait pas particulièrement ; ce qui la rendait heureuse pourrait venir plus tard, ou jamais, et cela lui allait aussi.
« Ils sont différents », répondit Enkrid.
Il le savait pour l’avoir vécu.
« Voilà ce qu’expliquait le Chevalier scribe. Tu veux entendre ? »
Le Chevalier scribe était le nom historique donné à un vieux chevalier qui avait écrit et récité des poèmes de sa propre main. C’était un homme singulier, qui, disait-on, brûlait d’une passion plus vive pour l’enseignement des lettres que pour celui de l’épée.
« Je t’écoute. »
Enkrid ralentit légèrement le pas. C’est ainsi que tout commença.
Rem, qui marchait à leurs côtés, tendit lui aussi l’oreille.
La question était intéressante à plusieurs titres, notamment parce qu’elle amenait à se demander en quoi tout cela différait de la sorcellerie.
« Quand on devient chevalier, quel est, à ton avis, le changement le plus important qu’on ressent ? »
« Les yeux », répondit aussitôt Enkrid.
Il avait lui-même senti qu’il voyait les choses autrement. Devenir chevalier junior, c’était une chose ; à présent, c’en était une autre. Tout changeait un peu chaque jour, à mesure qu’il apprenait.
Il parlait des yeux de façon approximative, mais il désignait en réalité une différence touchant les cinq sens, et même ce qui se trouvait au-delà.
Rem hocha la tête.
« C’est le premier signe de la chevalerie. L’œil. On appelle cela la Vision du futur. »
Comme un regard qui porte un pas en avant.
Cela désignait l’acuité nécessaire pour lire les intentions de l’adversaire dans ses mouvements. Bien qu’on parlât d’acuité visuelle, il s’agissait en réalité d’une faculté plus vaste, qui permettait de déchiffrer l’autre. La Vision du futur et la clairvoyance étaient employées de manière interchangeable dans ce sens.
« Après l’œil vient le corps. Le Corps d’acier. »
En parlant, les grands yeux de Ruagarne se posèrent sur le flanc d’Enkrid, celui que le coup de pied de Rem avait déchiré.
Le corps d’Enkrid était déraisonnablement dur, comparé à celui d’une personne ordinaire. Pour en arriver là, il avait dû se malmener sans retenue. C’était Audin qui lui avait montré comment s’y prendre.
« Le Corps d’acier, c’est quand la Volonté s’enracine et que la peau se durcit sur tout le corps. »
Rem hocha de nouveau la tête. La sorcellerie avait quelque chose de semblable.
« Ensuite viennent les Jambes puissantes. Un bas du corps robuste. »
Elle poursuivit avec quelques autres notions.
Voir clairement grâce à la clairvoyance, se durcir en un instant, concentrer sa force dans les jambes.
Puis l’Expansion, le Transfert, le lien verbal, le temps.
L’Expansion consistait à répandre la Volonté dans tout le corps, sans entrave.
Le Transfert consistait à faire passer la Volonté hors du corps, vers autre chose.
Le lien verbal consistait à insuffler la Volonté dans la parole elle-même. À cette explication, Rem laissa échapper un petit son et secoua légèrement la tête.
On disait que le temps consistait à avancer dans un flux temporel différent de celui des autres.
La moitié de ces explications dépassait ce qu’Enkrid pouvait comprendre en les entendant simplement.
Rem, lui, en avait compris la majeure partie. Certaines notions lui semblaient étranges, mais la plupart correspondaient à des sensations qu’il avait lui-même éprouvées.
« Certaines choses ne s’expliquent pas avec des mots. On les fait, et on comprend », dit Rem en marchant.
Il était impossible de décrire la sensation subtile qu’on éprouvait en ressentant toute sa puissance, puis en apprenant à la contenir.
Enkrid hocha la tête, sans en faire tout un plat.
En écoutant ce genre de discours, il sentait malgré tout un feu rugissant s’élever en lui.
Devenir chevalier.
Il avait couru, encore et encore, vers cet objectif, le désirant ardemment, et cette course l’avait conduit jusqu’ici.
« L’auteur lui-même n’était pas certain de deux autres choses », poursuivit Ruagarne.
« Lesquelles ? » demanda Rem.
Tout ce qu’elle avait expliqué jusque-là semblait cohérent. Rien n’avait sonné comme des paroles en l’air. Et si leur auteur était un chevalier, il avait probablement raison.
« Il existerait un stade où la Volonté ne s’épuise ni ne se brise : on l’appelle Ousque. Il existerait aussi un stade où la nature même avec laquelle on naît devient autre chose : on l’appelle Induless. Les deux termes viennent d’une langue ancienne. »
Rem ne les avait jamais entendus.
Il les retint. Enkrid, lui, prit soin de les graver dans son esprit.
Tout ce qu’il venait d’entendre lui avait permis de comprendre une chose.
Avec ou sans talent, il devait gravir chaque stade l’un après l’autre.
Parmi ces stades, la Vision du futur et le Corps d’acier étaient ceux dont il avait déjà commencé l’apprentissage.
« Tu disais que ce membre du corps d’armée qui s’était laissé emporter par la religion suivait une autre méthode d’entraînement. Ce qu’il fait, c’est la méthode de trempe transmise aux chevaliers sacrés pour renforcer leur corps. Je ne saurais pas dire où il a pu l’apprendre. »
Ruagarne glissa ces mots au passage. Enkrid et Rem en avaient tous deux une vague idée. Il suffisait de voir la façon dont Audin se tenait pour deviner raisonnablement ses origines.
« J’y vais. »
Dunbakel partit à la bifurcation.
Il était hors de question qu’une créature démoniaque la morde et la tue en chemin. Rem pouvait bien la malmener ici, mais, dans une petite ville, les aptitudes de Dunbakel seraient jugées monstrueuses. Son ouïe restait fine même dans son sommeil, elle ne baissait jamais sa garde, et voyager seule ne présentait aucun véritable danger.
« Fais bon voyage. »
« Si tu meurs en route, ne reviens pas. »
« Tu marches sur la voie que tu as choisie. C’est ça, avancer à ton rythme. »
Enkrid, Rem et Ruagarne la saluèrent tour à tour. Dunbakel leva la main, se retourna et s’éloigna.
Tous trois poursuivirent leur route à leur rythme, en direction de ce qu’on appelait le territoire des gardes-frontières. Enkrid, qui portait désormais le titre de général et possédait des terres, posa le pied sur ce territoire et découvrit que le chemin était barré par un chantier.
Des murs sortaient de terre, de nouveaux bâtiments s’élevaient là où il n’y avait rien eu. Des pierres taillées, une équipe qui semblait venir d’une guilde de tailleurs de pierre, et, à côté, un groupe de soldats campant sous des tentes.
Goutte à goutte.
La pluie se mit à tomber, et ils accélérèrent le pas.
« Ça fait combien de temps qu’il n’a pas plu ? » dit Ruagarne, qui semblait ravie.
Ce n’était pas une grenouille, mais une Grenouille qui adorait la pluie.
Enkrid sentit la pluie tomber sur lui et comprit, doucement, sans que cela ne lui apparaisse d’un seul coup, que l’automne était arrivé sans qu’il le voie venir.
L’air plus frais, la pluie de saison qui tombait.
Ce furent les premières choses qui l’accueillirent à son retour.
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