Chapitre 494
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 494 : La chance ne va pas que dans un sens
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Rem s’accroupit devant un cadavre à la tête fendue et putréfiée, puis enfonça son poignard dans la cage thoracique.
La chair pourrie se déchira sans résistance et, en séparant les tissus, la lame ressortit noircie.
La rigidité cadavérique s’était dissipée depuis longtemps. Découper le corps ne lui demanda donc aucun effort.
Mais cela n’aurait rien changé, de toute façon.
Un cœur apparut près de la poitrine, sa surface criblée de traces d’insectes. Percé, rongé. Le sang noir avait épaissi jusqu’à former une gelée séchée.
Eh bien, regardez-moi ça.
Le retour du capitaine était une chose, mais comprendre la situation à l’avance relevait de la simple procédure.
C’était pour cela que Rem avait ouvert le cadavre.
Personne ici ne le savait, mais sa maîtrise de la sorcellerie, sa compréhension de cet art, avait désormais pris une toute autre direction.
Une partie venait de son propre talent, qui s’était épanoui. Une autre, de ce qu’il avait appris après avoir tué le fou immortel. Le reste venait d’Enkrid, qu’il avait observé, et de la façon dont cette observation avait changé sa manière de vivre.
Quelle qu’en soit la raison, l’étude des traces de sorcellerie laissées derrière eux lui permettait de se faire une idée générale de ce qui s’était passé. Plus exactement, il cherchait à comprendre ce que l’autre camp avait réellement fait.
Une divinité naturelle de la lignée des esprits ? Non.
De la Sorcellerie interdite. Une puissance empruntée à un tout autre être.
Après avoir envisagé quelques possibilités, il en arriva à une conclusion.
Quel sacré veinard.
Rem était parvenu à la même conclusion que Geomnarae.
La balance du destin avait penché un peu plus de ce côté-là.
Il avait aussi découvert autre chose : l’identité de celui à qui cette puissance avait été empruntée. La Sainte Secte de la Terre Maudite. Les Cultistes vénéraient les démons comme des dieux. Les prêtres empruntaient la puissance divine ; il était donc logique que les Cultistes puissent en faire autant.
Autrement dit, ils avaient prié le maître de la Terre Maudite pour lui emprunter sa force.
Pouvait-on seulement appeler ça une puissance divine ?
Si Audin l’apprenait, il bondirait du sol et donnerait des coups de pied dans le vide, les deux pieds joints.
Enfin. Les enseignements de l’Apôtre, la technique permettant d’emprunter la puissance d’un démon, et un sorcier de véritable génie en prime.
Ils avaient accompli un rituel en traitant un démon comme un dieu ?
Il comprenait le mécanisme. Il voyait ce qui s’était déroulé. Mais rester là à ruminer tout seul n’y changerait rien.
Il y aurait eu davantage d’offrandes à destination. Quel que fût l’endroit où ils avaient tenté de l’envoyer.
Mais pas la Terre Maudite.
Rem hocha la tête pour lui-même et marmonna :
« Ça n’a probablement pas été si loin. »
« Il n’y a aucune chance qu’il soit mort. »
Ruagarne, à côté de lui, acheva sa pensée.
C’était assez évident.
À quelle distance pouvait-on aller à pied ? Deux semaines tout au plus ?
Puisqu’on aurait déposé davantage d’offrandes à destination, ce n’était pas la Terre Maudite. La Terre Maudite : Silence était silencieux parce qu’il était silencieux, mais cela ne signifiait pas que n’importe qui pouvait s’y rendre.
Qu’il s’agisse ou non d’une forme de Sorcellerie interdite spatiale, on ne pouvait pas envoyer quelqu’un dans un endroit où l’on n’était jamais allé. La Terre Maudite était donc exclue.
Surtout, Silence réagissait lorsqu’on le touchait. Rien n’avait réagi ; c’était une preuve suffisante que la destination n’était pas par là.
Avec une Sorcellerie interdite d’une telle ampleur, les offrandes devaient probablement toutes être mortes.
Le pire scénario, c’était qu’il se soit retrouvé au-delà du Fleuve de sable sans retour.
Sinon, il était quelque part dans les plaines de l’ouest, à lire les étoiles et à retrouver son chemin tout seul.
Voilà ce qu’en pensait Rem.
Cette nuit-là, la lune se leva. Deux lunes éclairèrent les terres occidentales, tandis que les étoiles resplendissaient dans le ciel.
« Tu ne t’inquiètes pas ? »
Ruagarne le regardait.
Après avoir examiné le cadavre et mis de l’ordre dans ses pensées, Rem s’était épousseté les mains et avait reculé. À présent, assis près du feu, il faisait lentement tourner de la viande de lapin des vents au-dessus des flammes. Qu’il relâche son attention, ne serait-ce qu’un instant, et la viande carboniserait sur-le-champ. La cuisson était primordiale.
Rem garda les yeux fixés sur le feu pour répondre.
« S’il était du genre à mourir pour quelque chose comme ça, il serait mort depuis longtemps. »
C’était bien vrai.
Ruagarne avait été ébranlée un instant quand Enkrid avait disparu, mais elle s’était calmée depuis.
Dunbakel était pareille. Dès que Rem était arrivé en disant qu’Enkrid retrouverait probablement son chemin tout seul, la femme-bête avait poussé un petit « ah » intérieur, l’air de comprendre, puis avait hoché la tête.
Rem avait envisagé le pire, lui aussi, mais il ne croyait pas que le capitaine mourrait pour une chose pareille.
Cent tentatives auraient dû échouer à chaque fois. Mille tentatives, mille échecs. Si cela s’était produit, c’était à cause d’un coup de chance complètement absurde.
Mourir pour ça ? Quelle absurdité. Cet homme avait frôlé la mort plus de fois qu’on ne pouvait en compter et s’en était toujours sorti.
Mais s’il était vraiment mort ?
Une pensée oiseuse. Rem la chassa aussitôt.
Il était allé jusqu’à chercher un sorcier, et ça se terminait comme ça ?
Il décida d’attendre sans s’inquiéter. À quoi bon faire les cent pas ?
« Que chacun fasse ce qu’il a à faire. Tu crois que tu vas le repérer en regardant partout ? Et si ce n’est pas le désert, il reviendra tout seul. »
« Et s’il est au-delà du Fleuve de sable sans retour ? »
« Il reviendra quand même tout seul. »
Le chef de tribu avait posé la question. Rem avait répondu sans hésiter.
Si on lui demandait comment, il devrait avouer qu’il n’en savait rien.
Mais Enkrid reviendrait. Il revenait toujours.
Une foi sans fondement. Certains appelleraient ça de la confiance.
Il deviendrait chevalier, et il tiendrait parole, quoi qu’il ait promis de tenir, et…
Il faut encore qu’il ressente la puissance de mon héritage.
Voilà comment ça se passerait.
Trois jours s’écoulèrent après que Rem eut examiné le cadavre. Enkrid ne revint pas. On ne trouva aucune trace de lui.
* * *
Méditer. Réfléchir. Essayer d’y voir clair.
À force d’enchaîner les pensées, le soleil se coucha rapidement.
À un moment, Enkrid avait essayé de se repérer grâce à l’inclinaison du soleil couchant, mais cela n’avait pas marché du tout.
Qu’est-ce qui clochait avec le ciel, ici ?
Le soleil se couchait, brillant et net, mais impossible de savoir où se trouvait chaque direction.
Sans inclinaison à lire, il n’y avait pas non plus de crépuscule. La lumière s’évanouit simplement, le ciel prit la pâle teinte bleue d’un début de soirée, puis la nuit tomba.
Une nuit noire. Un désert sans la moindre lumière.
Le froid fut le prochain visiteur de cette terre, désormais dépouillée de sa chaleur.
À peine la nuit tombée, la température chuta brusquement.
Pourquoi ce froid soudain ?
À ce rythme, il allait peut-être mourir gelé.
Quoi qu’il en soit, il devait d’abord trouver son chemin.
Enkrid leva la tête.
Les étoiles, si denses dans le ciel, semblaient former une traînée blanche.
Il y en avait trop. Beaucoup trop.
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Les gens de l’ouest appelaient cet endroit le Fleuve de sable sans retour.
Le nom était parfaitement approprié.
C’était une terre sans aucun repère pour s’orienter.
« Je devrais appeler ça une Voie lactée qui bouche le ciel, ou un truc du genre ? »
Enkrid s’adressa au vide autour de lui.
Les nuages qui bloquaient la lumière du soleil étaient appelés nuages pare-soleil. Un canyon qui arrêtait les tempêtes de sable était appelé canyon pare-sable.
Alors, une Voie lactée qui bouche le ciel ? Ça devait être à peu près ça.
Dans la langue de l’ouest, il avait entendu dire qu’une rivière d’étoiles suspendue dans le ciel s’appelait mirinae.
C’était Jiba qui le lui avait appris.
Parfois, dans le ciel occidental, apparaissait une rivière d’étoiles de toutes les couleurs.
On l’appelait mirinae.
Le jour, une chaleur sauvage qui semblait vous cuire vivant. La nuit, un froid venu de l’autre côté, prêt à vous tuer.
Allait-il mourir gelé ici ?
À peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit qu’une douce chaleur s’épanouit quelque part dans sa poitrine.
Elle chassa instantanément le froid.
Enkrid glissa la main sous ses vêtements et en sortit la source.
Là, dans cette mer de sable où toute lumière s’était éteinte, le poignard brillait d’une faible lueur rouge et dégageait de la chaleur. Un cadeau du chevalier junior blond aux cheveux courts.
« C’est un poignard qui conserve la chaleur. »
C’était à peu près ce qu’avait dit Hira.
La chaleur émise par le poignard formait une sorte de fine membrane autour de tout son corps, et le froid s’atténua considérablement.
Enkrid avait chaud. Le cadeau faisait bien son travail.
Et maintenant ?
Il devait trouver une direction.
Avait-il sur lui quelque chose qui pourrait l’aider ?
Enkrid passa en revue ce qu’il transportait.
Aker, Gladius, Spark. Ses armes principales.
En plus de cela, une bandoulière fixée sur sa poitrine portait un étui contenant six Couteaux de lancer. Il avait un poignard dissimulé à la cheville. Il portait aussi la cuirasse en carapace d’araignée, des épaulières, des brassards, des protège-tibias et le reste.
Poisson porte-bonheur, c’était ça ?
La ration conservée qu’il avait emportée sans trop y penser.
Le bracelet que la mère de Jiba lui avait passé au poignet.
L’arc composite fabriqué pour lui par un artisan de la Cité d’Aoara.
Le poignard qui dégageait chaleur et lumière.
Le poignard qui revenait quand on le lançait.
Le dernier poignard avait une longue gouttière creusée en son centre. Le Poignard de la calamité, lui semblait-il.
Un de ces objets ordinaires de Protection contre les malédictions, volontairement émoussé.
Les malédictions, le passeur les grignotait, les faisait revenir et les savourait avec plaisir ; cet objet n’avait donc pas grande utilité.
Rien de ce qu’il avait sur lui ne l’aiderait à trouver une direction pour l’instant.
Des lames et des rations conservées. Voilà tout.
Enkrid devait faire un choix.
Avancer ou rester sur place ?
La réponse était déjà décidée.
Si rester immobile ne changeait rien, alors Enkrid avançait.
Pas après pas.
Il se mit en marche.
La lumière des étoiles, qui se déversaient en masse dans le ciel, lui permettait d’y voir. Il ne distinguait que du sable, mais avançait sans relâche. Il marcha ainsi toute une journée.
La chaleur du poignard empêcha le froid de devenir une véritable menace. C’était au moins ça de gagné.
Il marcha jusqu’au soir, puis déchira des bandes dans ses sous-vêtements et les noua lâchement autour de sa tête.
À ce rythme, dès que le soleil se lèverait, il cuirait du crâne au visage. Son visage et sa nuque brûlaient déjà.
Le soleil se leva de nouveau.
Marcher de jour était impossible.
La chaleur du poignard rendait le froid supportable ; marcher la nuit était donc la bonne solution.
Respirer lentement et profondément. Marcher uniquement la nuit.
Il prit cette décision et s’y tint.
Avait-il une autre option ? Peut-être. Courir de toutes ses forces. Faire circuler sa Volonté dans les muscles de ses cuisses, dépasser les limites d’un humain ordinaire et foncer à toute allure.
Pouvait-il traverser le désert d’une seule traite ? Et s’il échouait ?
Combien de sprints alimentés par la Volonté pourrait-il tenir ? Dix ? Vingt ? En supposant que son corps résiste. Cela suffirait-il à le faire sortir du désert ?
Aucune chance. Il devait donc marcher aussi longtemps et aussi loin que possible, tout en préservant ses forces.
Garder toutes ses forces en réserve.
Une pensée lui traversa l’esprit et Enkrid jeta un coup d’œil autour de lui.
On disait qu’une personne ordinaire mourait au bout de trois jours sans eau, mais cela variait d’un individu à l’autre.
Enkrid avait une constitution solide et une patience extraordinaire.
Il ne se poussait jamais à bout. Il ne courait pas.
Il avançait sans se presser, en préservant chaque parcelle d’endurance et d’humidité que son corps possédait encore.
Il marchait ainsi depuis dix jours lorsqu’un petit changement se produisit.
Il aperçut une forme ressemblant à un amas de sable, et quelque chose lui sembla légèrement anormal.
Il s’arrêta devant et un objet pointu fendit l’air dans un sifflement.
Enkrid dégaina Aker et détourna le projectile d’un revers.
Un clang retentit.
Une queue. Plus précisément, quelque chose qui ressemblait à un scorpion : une Créature démoniaque.
Dans un bruit humide, la créature jaillit du sable.
Créature démoniaque ou Bête magique, à ce stade, Enkrid était presque content que quelque chose se soit montré.
En un instant, il traça un flot de Lignes d’attaque.
Il pouvait foncer et abattre son épée. Il pouvait esquiver sur le côté et enfoncer Spark d’un coup d’estoc. Les deux options étaient possibles.
Mais chaque geste lui coûtait de l’énergie.
Alors que sa pensée prenait forme, Enkrid fit claquer sa main gauche. Il tenait déjà un poignard, qui fendit les airs en tournoyant et transperça la tête de la créature.
Un craquement sourd retentit lorsque la carapace se brisa, et une masse noire se répandit dans toutes les directions.
Elle avait évolué en vivant dans le désert ?
La masse noire, c’était son sang.
Pas un liquide. Son sang s’était solidifié.
Il n’aurait pas pu le boire de toute façon, mais cette vision ne fit qu’aggraver sa soif.
J’ai soif.
Sa peau était devenue sèche et friable.
Enkrid tendit la main et le poignard lancé revint vers lui en flottant dans les airs.
Il sentit une sorte de fil tendu au bout de ses doigts. Lorsqu’il tira légèrement sur cette sensation, le poignard accéléra.
Il le rattrapa d’un coup sec.
Sa première pensée fut qu’il était presque fâché contre lui-même de ne pas s’en être servi plus tôt. C’était une arme formidable.
Enkrid remit en place son équipement, qui avait bougé lorsqu’il avait lancé le poignard. L’arc, sanglé dans son dos, n’était pas lourd, mais il le gênait.
Pendant ses entraînements matinaux, il s’était parfois demandé pourquoi il l’avait emporté.
Il ne s’entraînait pas au tir à l’arc. Alors, pourquoi l’avait-il pris ?
Une Créature démoniaque. Rien de plus. Puis il reprit sa marche.
Il dormait par brèves périodes. Dans la journée, il trouvait parfois une dune contre laquelle se reposer.
Après avoir tué la Créature démoniaque, il l’avait écorchée, avait utilisé son arc comme perche et avait bricolé une sorte d’abri pare-soleil.
À force de le transporter ainsi, il cessa de regretter d’avoir emporté l’arc.
L’arc composite résistait bien à la chaleur comme au froid.
Il se dit que Spark ou Gladius pourraient probablement faire l’affaire comme perche.
Mais il ne jeta aucun de ses effets.
Après une douzaine de jours sans la moindre goutte d’eau, il urina et vit que son urine était noire. L’odeur était infecte. Une urine foncée, l’un des signes de déshydratation.
Sa peau avait dépassé le stade de la sécheresse ; c’était pire que ça. Lorsqu’il appuyait dessus avec le doigt, la chair reprenait à peine sa place.
Son armure lui semblait lourde, mais s’il l’enlevait, il lui serait encore plus difficile de survivre à la chaleur du jour.
Sa gorge le faisait souffrir. La soif lui serrait le cœur.
Ses lèvres se fendaient et pèleraient. Sa peau elle-même commençait à se détacher par lambeaux, comme l’écorce que l’on rabote sur le bois.
Après plus de dix jours à endurer la cruauté du chaud et du froid, son corps criait de douleur.
Comme un serpent qui mue.
Enkrid y pensa en marchant, puis s’arrêta. La tête lui tournait.
« Être abandonné, sans personne à proximité. Qu’est-ce que la solitude ? Frémir sous son supplice, voilà le jour que tu as choisi. »
Le passeur parla de quelque part au loin. Pas de rivière en crue, pas de barque, pas de lampe. Seulement sa voix.
Enkrid n’avait plus la force de répondre. Il écouta simplement, puis ouvrit les yeux.
Il se remit à marcher.
Il aurait été incapable de dire combien de temps s’était écoulé.
Vertiges, maux de tête, souffrance, douleur. Les uns après les autres.
Il avait l’impression d’errer sans but.
Aucun chemin, aucune direction.
Il risquait d’errer éternellement dans ce désert, mourant encore et encore.
Le passeur avait ramé vers cette issue. Enkrid le savait, mais il continua simplement de marcher.
Chevalier junior ou chevalier à part entière, un être humain restait un être humain.
Mourir de faim et se dessécher, c’était toujours mourir.
Malgré tout, Enkrid ne toucha pas à ses rations.
Les rations conservées étaient, au fond, du poisson salé. Manger quelque chose de salé ne ferait qu’aggraver sa soif.
Il le savait et se retint. Une patience remarquable.
On disait qu’on voyait des mirages errer dans le désert, mais Enkrid n’en vit aucun.
Sa patience innée ne laissait pas les illusions s’insinuer dans son regard.
Il marcha. Encore et encore. Combien de fois avait-il dépassé ce qui lui semblait être sa limite ?
Chaud.
La lumière du soleil qui filtrait entre les interstices de la carapace de la Créature démoniaque lui fendit le crâne, puis tout devint noir.
La journée recommença.
Il marchait, puis mourait. Sans tomber, sans s’effondrer : il continuait d’avancer jusqu’au bout et mourait debout.
La patience, un corps affûté, une volonté qui ne cédait jamais. L’harmonie des trois.
Enkrid lui-même ne prenait pas clairement conscience de ses morts.
C’est encore le même jour ?
À force de ne voir que du sable, jour après jour, il ne savait pas si la journée recommençait ou s’il traversait simplement un autre jour de souffrance.
Oui, il était mort d’épuisement en marchant, mais le ressentir était une autre affaire.
Après cela, le passeur apparut encore quelques fois.
Parfois, il riait doucement. Parfois, il parlait avec une sorte de pitié.
« Abandonne. Ça ira mieux. »
Puis, à un moment, il disparut.
À sa place vinrent les hallucinations.
« Hé, j’arrive toujours pas à parler correctement, alors s’il te reste un peu de Volonté, essaie d’en faire passer davantage. »
Quelque chose comme ça. C’était difficile à comprendre.
À travers le brouillard, Enkrid avançait à l’instinct.
Aujourd’hui, par là.
Que les pisteurs expérimentés eux-mêmes ne pénètrent pas dans ces terres, qu’est-ce que cela signifiait ? Que chercher un chemin était inutile.
Il croyait avoir entendu parler de pisteurs qui se consacraient exclusivement au désert, qu’ils n’avaient pas entièrement disparu.
Un fragment de souvenir à moitié effacé.
Certains jours, une tempête de sable l’emportait et il mourait.
Les jours où il mourait d’épuisement se répétaient.
Puis, coupant le monde devant lui, il aperçut un grand fleuve. Le Fleuve de sable.
C’est donc ça, le Fleuve de sable sans retour.
Enkrid n’avait plus la force de parler à voix haute. Il garda la bouche fermée et retourna la pensée dans son esprit.
Le désert était un désert, et le Fleuve de sable sans retour était une vaste étendue ininterrompue de sables mouvants.
Y pénétrer, c’était mourir.
Il se tint là, à chercher un moyen de traverser, puis mourut d’épuisement.
Après cette mort, il changea de direction.
Sans aucun repère, il observa l’ombre projetée par son abri fait de carapace de Créature démoniaque et estima grossièrement sa direction tout en marchant.
Au-delà du Fleuve de sable sans retour, il trouva une falaise.
Un terrain qu’il n’aurait pas osé tenter de franchir même en pleine forme.
Il chercha un autre chemin et mourut de nouveau, cette fois en tombant sur un genou, le souffle rauque, jusqu’à ce qu’il s’arrête. Parfois, l’intérieur de sa gorge se fendait et saignait ; à ces moments-là, cette humidité était presque bienvenue.
Mais c’était aussi un signe qu’il allait mourir.
Il continua d’errer sans fin.
Combien de fois était-il mort ? Combien de journées avait-il traversées ? Il n’en savait rien.
Être vivant lui faisait mal. Mourir aussi.
La soif aurait déjà pu lui dévorer l’esprit.
Les maux de tête et les vertiges étaient constants, ce qui rendait le temps presque impossible à mesurer.
Le passeur s’abstint délibérément d’apparaître.
Enkrid était isolé, mourant encore et encore, seul.
Malgré tout, il ne cessa jamais de marcher chaque jour.
Quand marcher devenait trop difficile, il faisait monter sa Volonté.
Ses muscles seuls ne pouvaient pas le porter, alors il faisait circuler sa Volonté dans son corps.
Allez, les jambes. Avancez.
Corps, tiens bon.
Quand la Volonté parcourait son corps et insufflait de la force jusqu’à ses orteils, il parvenait à faire un pas de plus.
C’est ainsi qu’il apprit à tenir un peu plus longtemps.
Un jour, alors qu’il continuait de marcher, une silhouette floue apparut au loin.
Une Créature démoniaque squelettique, qui claquait des os.
À côté, un renard aux grandes oreilles. Quelque chose brillait sur le bord de celles-ci. Un renard aux oreilles gemmées.
Clac.
Il regarda le squelette lever le pied.
Les lèvres d’Enkrid étaient fendillées et ratatinées. Ses joues étaient si creuses que quiconque les aurait vues en aurait été horrifié. La peau sous ses yeux était presque noire.
Pourtant, il serra son épée. Dès qu’il apercevait une Créature démoniaque, sa main bougeait d’elle-même.
Avait-il la force de la brandir ? Il n’en savait rien.
Le passeur observait tout.
Il regardait et réfléchissait.
Chaque journée était-elle une crise ? Une souffrance sans fin ? Cela dépendait de chacun.
Le passeur le savait.
Sans personne pour l’encourager, sans personne pour le protéger, abandonné et seul, il s’était attendu à ce que l’homme renonce.
Il s’était trompé.
Enkrid n’était pas du genre à marcher pour qu’on l’encourage.
Il marchait pour ce en quoi il croyait.
Une lueur violette émana des yeux du passeur.
Enkrid avait perdu le compte, mais pas le passeur. C’était le trentième jour.
Trente seulement.
Comme il ne cédait jamais, l’isolement et la solitude n’étaient que des épreuves à traverser.
Comme son esprit ne s’effondrait jamais, trente journées suffisaient.
Cette volonté avait attiré la chance à lui.
« Tu as de la chance. »
Les paroles du passeur persistèrent faiblement aux confins de l’ouïe d’Enkrid.
La chance ne va pas que dans un sens.
Le bracelet que lui avait offert la mère de Jiba avait éloigné les insectes assoiffés de sang du désert.
Et les liens forgés autrefois étaient devenus une flèche qui venait sauver Enkrid.
Un sifflement fendit l’air. Un craquement.
Une flèche en plein vol fracassa la tête du squelette.
La chance tourna la tête et changea de direction.
« Capitaine ? »
Enkrid trouva la voix qui lui parvenait un peu familière.
Alors, tout se mit à tourner. La Volonté qu’il s’efforçait de faire circuler en lui se brisa peu à peu.
Au même instant, toute sa force l’abandonna et le monde se mit à tournoyer. Il connaissait cette sensation : elle était revenue tant de fois, avec les journées répétées.
Il perdait connaissance.
Le fil auquel il s’était raccroché, tendu à l’extrême, était en train de rompre.
Si le mot « capitaine » n’était qu’une hallucination, la journée recommencerait.
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