Chapitre 48
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 48 : Quand la fin est en vue, on peut la franchir à quatre pattes
Jamais une telle force n’avait été déployée dans une escarmouche de cette ampleur. De même que l’ennemi avait préparé sa sorcellerie, le camp d’Enkrid avait préparé l’écuyer. L’impact de ce dernier sur le champ de bataille fut dévastateur.
Esquivant la pluie de flèches tout en avançant, le chevalier en devenir dégaina son épée et frappa.
Fffuit.
En un instant, une ligne argentée se traça dans l’air et les têtes de trois soldats en première ligne roulèrent au sol. L’écuyer ramena son épée, puis l’abattit. La lame tomba comme un éclair noir avant de remonter aussitôt.
La tête d’un soldat armé d’une pique se trouva sur sa trajectoire.
Crac !
La lame ne se contenta pas de trancher : elle fracassa. Le coup écrasa le crâne du soldat, puis l’épée s’envola comme un papillon. Le battement de ses ailes se transforma bientôt en un chant funèbre empreint d’effroi. Les coups, qui se glissaient dans les ouvertures, fauchaient les soldats ennemis.
Deux soldats munis d’épais boucliers de bois lui barrèrent alors la route. Ils lui firent obstacle de tout leur corps, et les ailes du papillon furent arrêtées par leurs boucliers. Quand l’épée s’abattit dessus, elle y creusa de profonds sillons.
« Encerclez-le ! »
Un soldat ennemi lança cet ordre, ruisselant de sueur et faisant de son mieux. Mais même en donnant tout, il ne parvint pas à échapper aux griffes de la Faucheuse. L’homme à la cape rouge saisit son épée à deux mains et la balaya horizontalement.
Bam ! Crac !
L’épée frappa le bouclier. La partie cerclée de fer ne fut pas tranchée, mais pliée, remplissant son rôle de bouclier. En revanche, les mains qui le tenaient ne résistèrent pas au choc.
« Aaaah ! »
Le poignet du soldat se tordit et se brisa ; des os lui transpercèrent la peau. Son bouclier tomba lourdement au sol, et l’épée lui ouvrit le torse d’un coup horizontal. Son corps fut tranché en deux, et ses entrailles s’écrasèrent par terre. Le sang gicla de toutes parts.
La peur se lisait dans les yeux des soldats alentour.
« Merde. »
Un soldat d’Azpen jura, les larmes aux yeux. L’homme encapuchonné sembla flairer quelque chose, puis bondit aussitôt. Son épée était terrifiante, mais le plus effrayant, c’étaient ses déplacements.
Un instant, il était ici ; l’instant d’après, il était là-bas, tranchant des gorges et transperçant des corps. Inutile de se protéger avec un bouclier ou une armure.
« Tirez ! »
Un commandant poussa ce cri. La décision était audacieuse. Les trente arbalétriers qui attendaient firent feu.
Il ne pouvait pas esquiver tous ces tirs à bout portant. Le commandant en était certain. L’homme à la cape réduisit cette certitude en miettes.
Bam !
Avant que les carreaux ne l’atteignent, il prit appui au sol et s’élança dans les airs. Les traits fendirent le vide. Tout ce qui monte doit redescendre. Décrivant un arc dans les airs, l’homme encapuchonné atterrit à dix pas du commandant d’Azpen.
Il se trouvait au cœur du camp ennemi.
« … Arrêtez-le ! »
Le cri du commandant suprême d’Azpen était pitoyable.
Si les Lévrier Gris étaient encore là, les choses auraient peut-être été différentes. Mais ils s’étaient déjà retirés, accablés par la responsabilité de la défaite et les blessures de Mitch Hurrier.
« Hoo. »
L’homme à la cape prit une grande inspiration et brandit de nouveau son épée. De haut en bas, puis de bas en haut.
Fffuit !
La lame, qui ondulait comme un fouet, balaya les gardes du commandant.
Bam ! Crac !
Les épais gilets de cuir des gardes furent tranchés net. L’un d’eux, coiffé d’un casque de fer, reçut le plat de l’épée sur la tête et fut projeté au loin.
Boum !
Le choc le fit rouler sur le côté, et le sang lui jaillit du nez. Il semblait intact, mais l’intérieur de son crâne avait été fracassé par l’impact. Après s’être débarrassé des gardes, l’écuyer transperça le cou du commandant.
Flop.
Après avoir tué le commandant ennemi au milieu de son camp, l’écuyer se retourna pour battre en retraite. Même son repli était remarquable. Il repoussa un soldat ennemi d’un coup de pied, puis traversa le terrain en sprintant et en enchaînant de puissants bonds.
De loin, on aurait dit qu’une ligne rouge se dessinait sur le champ de bataille. Enkrid et ses compagnons avaient observé le combat du début à la fin. Rem trouva l’écuyer plutôt doué.
Il sait y faire.
C’était un homme qui savait comment semer le trouble au cœur du camp ennemi. En révélant toute l’étendue de sa puissance, il avait inspiré la peur. Puis il avait ravagé le camp à sa guise.
Ce qui l’impressionna le plus, ce fut sa manière d’échapper à l’embuscade des arbalétriers.
À sa place, je foncerais directement sur les arbalétriers.
L’écuyer avait manifestement reçu un entraînement digne de ce nom. Rien d’étonnant à ce qu’on les qualifie d’experts du combat et de la guerre. Au lieu de s’occuper d’abord des arbalétriers, il les avait laissés de côté. Quand ils l’avaient pris pour cible, il avait puisé dans ses réserves de force et bondi par-dessus le terrain pour fondre sur le commandant ennemi.
On aurait dit un tigre volant. Comme si l’on assistait au vol d’un tigre ailé.
Ragna évalua son niveau et le compara au sien. C’était un adversaire qui avait suivi la voie qu’il lui fallait emprunter.
À ce niveau-là…
Il l’atteindrait bientôt. Même sans raccourcis ni entraînement acharné. Tandis que Rem analysait la stratégie ennemie, Ragna avait évalué les capacités de l’adversaire.
Son escrime est précise.
Il mêlait des techniques d’épée rapides à des techniques d’épée lourde. À première vue, on aurait cru qu’il utilisait des techniques d’épée droite, mais ce n’était qu’une illusion. Il était évident qu’il avait eu un excellent maître d’armes.
En général, mêler deux styles d’escrime rendait les bases brouillonnes. Mais l’écuyer à la cape rouge ne montrait pas la moindre maladresse.
Enfin, c’est un écuyer.
Après avoir évalué son niveau, Ragna sentit sa motivation retomber. Voir quelqu’un plus avancé que lui sur cette voie n’éveillait pas son esprit de compétition. Cela lui laissait simplement le chemin à parcourir.
Il ne lui restait que l’entraînement, fastidieux et éprouvant. Son talent exceptionnel était justement le problème.
Jaxon évalua les capacités de l’adversaire et repéra des failles.
Au moins cinq fois.
L’ennemi aurait pu tuer l’homme encapuchonné. Tout était affaire de stratégie, pas de capacités. Le commandant avait été stupide. Et cette attaque inattendue les avait déstabilisés.
Si Jaxon avait été à sa place, il aurait mis fin au combat avant qu’il n’en arrive là. Le membre de l’escouade religieuse observa les mouvements de l’adversaire et hocha la tête.
« C’est un frère qui sait guider les âmes auprès du Seigneur. »
Une façon de dire qu’il se battait bien.
« Pas besoin de battre en retraite. »
Grands Yeux n’en revenait pas. Un seul homme maîtrisait le cours de la bataille. La victoire semblait acquise avant même que le combat ait commencé.
Et Enkrid, lui…
Voilà un chevalier.
Il était subjugué. Son cœur battait à tout rompre, et tout son corps tremblait. Sa peau se hérissait et un frisson le parcourait. En même temps, une chaleur douce montait du bas de son ventre.
Ses yeux restaient rivés sur l’écuyer. Sur le continent actuel, les écuyers et les chevaliers en devenir formaient le gros des ordres de chevalerie. Ils étaient à un pas de devenir des chevaliers capables, à eux seuls, de changer le cours d’une guerre.
La machine à tuer était en train de faire basculer la bataille. Il avait tué le commandant ennemi, puis était revenu calmement.
Comment peut-il faire ça ?
L’homme encapuchonné n’était ni un homme-bête ni une Grenouille. Et pourtant, il faisait preuve d’une telle puissance. Un symbole de force capable d’abattre seul des centaines d’ennemis : voilà ce qu’était un chevalier.
Qu’est-ce qui rendait cela possible ?
Qu’est-ce qui l’avait mené aux limites des capacités humaines ?
Enkrid l’ignorait. Et cette ignorance ne faisait qu’accroître son admiration pour les mouvements de l’homme. Au même instant, quelque chose éclata dans son esprit.
« Parfois, il suffit de regarder pour apprendre. »
Les paroles d’un maître d’armes d’une grande ville lui revinrent à l’esprit. Son excitation s’apaisa et, sans qu’il l’ait voulu, sa concentration extrême s’éveilla. Grâce à cette attention surhumaine, il comprit le sens des pas de l’adversaire. Il perçut l’intention derrière les coups d’épée.
La technique de l’épée lourde.
La puissance de l’épée lourde. Être capable de manier l’épée, c’était aussi être capable de la manier rapidement. L’adversaire mêlait l’essence de l’épée lourde à la technique de l’épée rapide. Enkrid le voyait.
Il a reculé.
On aurait dit un mouvement destiné à régler la portée de ses attaques.
Non. Il ne la règle pas. Elle l’est déjà.
La technique de l’épée lourde du Nord enseignée par Ragna s’organisait autour de la ligne d’attaque. La méthode de l’écuyer était légèrement différente. Il décrivait un cercle dont il était le centre.
Elle reposait sur la technique fondamentale du continent central. Il traçait un cercle autour de lui et massacrait quiconque s’y trouvait. Si quelqu’un s’approchait, il le tranchait ; s’il se rapprochait encore, il le transperçait. On aurait dit qu’il se servait de ses déplacements pour submerger l’adversaire, mais en réalité, c’était tout autre chose.
Il gardait sa distance.
Il ne se servait de ses pieds qu’en cas de besoin. Quelques-uns de ses coups d’épée étaient impressionnants, mais la plupart de ses attaques étaient des estocs. Enkrid observa, encore et encore. Il rassembla les informations que ses yeux captaient et les organisa dans son esprit.
Une technique d’épée lourde doit-elle toujours comporter un coup descendant ?
Le coup ultime de Mitch Hurrier ressemblait davantage à une technique d’épée lourde qu’à une technique d’épée droite ou fluide. Ce coup circulaire qui tranchait tout sur son passage.
Pourquoi s’en servait-il comme d’un atout ?
Pour tromper son adversaire ?
Non. Les techniques d’épée avaient beau être divisées en cinq catégories, elles ne correspondaient pas à des styles entièrement distincts. Elles se recoupaient. Employer la technique de l’épée lourde ne signifiait pas que seuls les coups descendants et la force brute étaient valables.
Ses yeux s’agitaient. Son cerveau tournait à plein régime. Les doigts d’Enkrid tressaillirent malgré lui.
« Tu apprécies le spectacle ? Hein ? »
Rem voulut engager la conversation, puis s’interrompit. Ragna, qui ne s’intéressait déjà plus aux mouvements de l’écuyer, se retourna au son de sa voix.
« Ne le touche pas. »
Ragna murmura. Il reconnut aussitôt l’état du chef d’escouade. Que ce fût sur le champ de bataille, dans une taverne, dans une ruelle ou dans les bras d’un amant, la révélation arrivait comme un tour de la Déesse de la Fortune.
Soudaine, abrupte, inattendue, silencieuse ; elle vous secouait le cerveau sans prévenir.
« Montez la garde. »
Jaxon s’avança et prit la parole. Ragna se plaça à droite, Rem à gauche. Le membre de l’escouade religieuse vint silencieusement se poster derrière Enkrid. Grands Yeux demanda à voix basse ce qui se passait. Rem lui répondit sur le même ton.
« Le chef d’escouade est sur le point de sortir de sa coquille. Il était temps. Il a passé ses journées et ses nuits à manier son épée tout seul. »
Rem reconnut les efforts du chef d’escouade. Il méritait cette chance. Bien sûr, ce n’était pas une simple chance. C’était l’aboutissement naturel d’innombrables batailles et de ses efforts pour reconstruire les fondations de son escrime.
En voyant l’état actuel d’Enkrid, Ragna sentit sa motivation redoubler.
Comment est-ce possible ?
Qu’est-ce qui rendait le chef d’escouade comme ça ?
Il connaissait la fin, il connaissait ses limites. Pourquoi ne lâchait-il pas son épée ?
Pour Ragna, c’était un mystère. Comme toujours, le chef d’escouade le fascinait davantage que l’écuyer qui ravageait le camp ennemi. Lorsque le membre de l’ordre de chevalerie fut revenu, le cri du commandant allié résonna dans l’air.
« Chaaaargez ! »
Les alliés se ruèrent bientôt à l’assaut. Au milieu des cris et des hurlements mêlés, l’infanterie chargea et le sol trembla. Enkrid continuait de fixer le vide, l’air absent. Il était toujours plongé dans une révélation. Grâce à leurs exploits lors de la bataille précédente, les fauteurs de troubles de l’escouade pouvaient rester en spectateurs. Personne ne pouvait leur reprocher de rester immobiles.
Et même si quelqu’un l’avait voulu, l’aura meurtrière des quatre autres, à l’exception de Grands Yeux, était trop intimidante pour qu’on s’approche. Les alliés avaient beau voir l’écuyer semer le chaos devant eux, les fauteurs de troubles de l’escouade leur glaçaient davantage le sang à proximité.
Ainsi, tandis qu’on les laissait tranquilles, la guerre courut vers son terme. L’hiver et le printemps suivants seraient sans doute très chargés. Il leur faudrait passer l’hiver avec les ressources amassées et reconstruire leur base.
La frontière entre Naurillia et Azpen serait redessinée.
Pendant que les alliés chargeaient, Enkrid repassait en revue les bases qu’il avait apprises. L’intersection, l’escrime, l’Épée de mercenaire du Style de Vallen, l’épée lourde du Nord.
Tout était une arme qu’il avait apprise à manier. Il n’avait pas besoin d’enfermer ces armes dans le cadre des bases. Une épée lourde pouvait aussi dévier et accompagner le mouvement.
La liaison, cette technique qui consistait à relier les épées, était à la base de la déviation. Lorsqu’il l’avait apprise, il ne s’en était même pas rendu compte.
Cette révélation inattendue ne fit pas instantanément progresser Enkrid. Non, elle affina quelque peu sa compréhension, mais son talent était trop maigre pour qu’il puisse aussitôt intégrer ces notions à ses gestes.
Pourtant, Enkrid comprenait clairement ses limites. Cela signifiait qu’avec le temps, il pourrait s’entraîner jusqu’à les atteindre, puis les dépasser. Il distinguait désormais le sommet de la falaise qui lui avait paru infiniment haut et invisible. Il voyait le bout du mur qui lui avait semblé trop haut et trop large pour être escaladé.
Quand la fin est en vue, aussi loin, haute ou large soit-elle, on peut la franchir à quatre pattes, même si l’on ne peut pas marcher. Enkrid le comprit.
« Ah. »
Il était si heureux qu’il aurait pu en baver. En fait, il bavait lorsqu’il sortit de sa révélation.
« Pourquoi tu baves ? »
Rem le taquina à côté de lui. Enkrid ouvrit les yeux et regarda autour de lui. Il n’y avait plus un seul allié en vue.
« Ils ont tous chargé. Si tu es fatigué, va te reposer sous la tente au lieu de dormir debout. »
« Ah. »
« Quoi, “ah” ? Allez, on rentre. Il n’y a plus rien à combattre. »
C’était vrai. L’écuyer à la cape était retourné au camp principal. La bataille était terminée. L’ennemi battait en retraite au-delà de ses frontières. Il était temps de rentrer. De retourner en ville. Enkrid pivota et contempla le soleil couchant.
Après avoir vu la puissance de l’écuyer, sa passion s’était ravivée. Maintenant qu’il avait sous les yeux sa destination et l’idéal à atteindre, son vieux rêve refit surface.
Comment devient-on chevalier ?
Il ne s’agissait pas seulement d’accroître sa puissance. Il devait d’abord faire ses preuves. Ses jours de simple soldat étaient derrière lui.
Enkrid murmura pour lui-même.
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