Chapitre 478
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 478 : Observer, tempérament, plaisanteries, seul
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La veille au soir, Rem l’avait dit.
La manière dont Enkrid vivait, dont il avançait dans l’existence, lui avait montré le chemin qu’il devait emprunter.
Il lui en était reconnaissant.
Ça l’agaçait de dire qu’il voulait suivre cet homme une fois de plus, mais la gratitude restait la gratitude.
C’était pour cela qu’
Arath voulait lui montrer ce qu’elle aimait, ce que sa famille aimait, ses amis, l’Ouest.
« Il y a quelque chose que je voudrais te montrer. »
Elle le lui annonça, puis guida Enkrid dehors. Ils marchèrent tous deux, évitant les fourmis, observant les insectes et avançant contre le vent de face.
Ils laissèrent rapidement le camp derrière eux, sans la moindre hésitation dans leur pas.
L’Ouest ne comptait pas autant de Créatures démoniaques que le continent, mais on ne pouvait pas s’y promener à la légère pour autant.
Cela dit, ni Enkrid ni Arath n’étaient du genre à se faire abattre par quelques Créatures démoniaques.
Pendant que la tribu s’installait, ils avaient balayé plusieurs meutes de Créatures démoniaques dans les environs. La région était donc presque entièrement dégagée.
Un Imitateur finirait peut-être par se montrer, l’un de ces félins sauvages qui attiraient les humains.
Ils étaient plus pénibles que dangereux.
Ils s’y prenaient avec ruse, exploitaient les faiblesses de leurs proies en modulant leurs cris, puis les attiraient à eux.
Voilà pourquoi, dans l’Ouest, traiter quelqu’un de félin sauvage était une insulte courante.
Ce n’est que maintenant qu’Enkrid comprit pourquoi Jaxon avait été traité de félin sournois. C’était une insulte depuis le début. Enfin, même avant de le savoir, ça en avait déjà eu l’air.
Ils marchaient tous deux d’un bon pas, et Arath gravit une petite butte sans ralentir.
Enkrid la suivit, puis leva les yeux vers le ciel.
« C’est beau, n’est-ce pas ? »
demanda Arath.
Enkrid acquiesça.
On aurait dit que quelqu’un avait tendu un plafond blanc au-dessus d’eux.
Les nuages, bas et étendus, recouvraient le ciel d’un bord à l’autre.
Pourtant, il ne faisait pas sombre.
Les nuages étaient fins. Les rayons du soleil les traversaient et éclairaient le sol.
Un spectacle étrange.
« Des nuages pare-soleil », expliqua Arath.
Un spectacle qu’on ne trouvait que dans l’Ouest. Magnifique : les nuages, la lumière du soleil et l’horizon qui s’étirait au-delà.
La chevalière Aoara, lumineuse comme le soleil.
Elle lui vint spontanément à l’esprit.
Cette chaleur lui rappelait son sourire. Ni brûlante ni mordante, juste douce et enveloppante.
Rien à voir avec la lumière du soleil sur la Cité d’Aoara. C’était tout autre chose.
La lumière de la ville repoussait les ténèbres de la Terre Maudite, transperçait le brouillard et devenait une force.
Le soleil de l’Ouest ne brisait rien. Il vous enveloppait et vous tenait doucement contre lui.
Cette chaleur ressemblait à la chevalière Aoara, et non à la ville qui portait son nom. Elle combattait au premier rang, certes, mais au quotidien, elle était du genre à envelopper toute la ville de cette même chaleur.
« Est-ce que ça vaut la peine d’être protégé ? »
Un jour, le passeur le lui avait demandé sans prévenir.
Il n’avait rien désigné, mais l’intention était claire : les choses que tu veux protéger méritent-elles de l’être ? As-tu une raison suffisante pour endurer la souffrance ?
Enkrid n’avait pas jugé utile de répondre.
Il avait déjà sa réponse au fond de lui.
C’était à chacun de décider de ce qui en valait la peine.
Fallait-il suivre tout ce qu’un prétendu sage proclamait ? La décision d’un autre ne pouvait pas devenir son propre étalon.
C’était sa vie.
La valeur des choses se révélait donc à travers le regard que l’on posait soi-même sur le monde.
Les gens de l’Ouest étaient comme ça.
Arath se mit à parler. Son récit semblait banal sous un certain angle, mais sous un autre, il portait l’esprit même du peuple de l’Ouest.
« Les jours où le soleil tape fort, la chaleur tremble là-bas, et c’est assez amusant : quelques jours après, le soleil se met à darder ses rayons. On appelle ça la Bénédiction de l’Ours. »
Il faudrait sans doute raconter toute une légende pour expliquer pourquoi on l’appelait ainsi. L’histoire était si longue.
« Nous ne sommes pas riches. Mais nous ne manquons pas de grand-chose non plus. »
Ce qui méritait d’être protégé.
Arath disait qu’elle aimait son Ouest.
Et qu’elle prenait un réel plaisir à protéger cette terre.
« Je n’ai jamais vu de neige, mais ça doit ressembler à des grêlons blancs, non ? »
C’était ainsi qu’elle appelait les grêlons. Pourtant, des pierres dures et la neige n’avaient rien à voir.
« La neige doit être belle aussi. »
Aimer l’Ouest ne signifiait pas mépriser tout le reste.
Bien sûr, si l’on disait à l’armée que la neige était belle, il y aurait assez de soldats pour remplir plusieurs fois un terrain de parade à se jeter sur vous, armes à la main.
Probablement davantage. Certainement pas moins.
Mais on ne pouvait nier que c’était beau.
Il y avait eu des jours où il avait contemplé des montagnes couvertes de neige.
Des jours où il avait vu les forêts flamboyer sous les feuilles rouges de l’automne.
Dans le village natal d’Enkrid, deux arbres montaient la garde à l’entrée.
Ils étaient si larges qu’on ne pouvait pas en faire le tour, même en écartant les deux bras.
À l’automne, leurs feuilles se paraient d’un rouge éclatant ; l’été, elles redevenaient vertes.
L’hiver, la neige s’accumulait sur leurs branches dénudées.
Enkrid avait toujours aimé les voir.
La valeur de ce qu’on choisissait de protéger, c’était à soi d’en décider.
Arath était pareille.
Les gens de l’Ouest aussi.
« Nous aimons cette terre », dit Arath.
C’est pourquoi ils ne convoitaient pas le continent. Si quelque chose leur manquait, ils vivaient avec ce manque.
Ce qui se transmettait de génération en génération finissait par s’appeler une tradition.
La tradition de l’Ouest s’était ancrée dans l’esprit de ses habitants.
Ce jour-là, Enkrid vit les nuages pare-soleil. Il vit aussi des tours de nuages.
Depuis une haute crête, il pouvait voir l’horizon, et, au-delà, des nuages blancs descendaient tels des tours.
Il passa l’après-midi à contempler l’horizon, la lumière, le vent et les nuages, puis reprit le chemin du retour.
À l’approche du coucher du soleil, Arath revint le voir.
« Hira, tu vas bien ? »
« Oui, je vais bien. »
Enkrid était devenu une poupée de Protection contre les malédictions, ou plutôt un Totem humain, mais il n’avait pas besoin de rester toute la journée dans la tente.
Tant que la Tribu des devins ne recommençait pas son rituel collectif, la même malédiction ne pouvait pas s’abattre une deuxième fois.
Hira savait qu’un rituel d’une telle ampleur était loin d’être facile. Pour le réussir, il aurait fallu un sacrifice.
Répandre la Malédiction du Seigneur démoniaque violet à une échelle telle que son seul nom paraissait absurde… La lancer sans sacrifice aurait été impossible dès le départ.
Le sorcier aîné avait dû combattre le feu par le feu. Il avait offert sa propre conscience et les années qui lui restaient à vivre pour l’arrêter.
Autrement dit, cette malédiction ne pouvait être ni lancée ni repoussée sans sacrifice.
C’était aussi pour cela que le sorcier aîné ne s’était toujours pas réveillé. Ce qu’on offrait en sacrifice ne revenait pas si facilement.
Rem passait de temps à autre pour demander si le sorcier aîné allait bientôt se réveiller. Hira ignorait quand cela arriverait.
Sans lui, toute la tribu aurait succombé à la malédiction.
Le sorcier aîné en avait réduit la portée et leur avait fait gagner du temps. C’était facile à dire, mais, du point de vue de la sorcellerie, il avait enchaîné plusieurs paris désespérés.
Il avait eu de la chance.
Comme si quelqu’un, quelque part, avait écarté le malheur de la tribu.
Hira s’arrêta là dans ses pensées et n’alla pas plus loin. Il était difficile de suivre tout ce qui se passait aux quatre coins du monde.
Elle se contentait de faire ce qui devait être fait, dormant par petits bouts.
Effacer au plus vite les traces de la malédiction, un jour après l’autre : voilà ce qu’elle avait à faire.
Hira chauffa au-dessus de la flamme les courtes aiguilles qu’elle tenait dans chaque main, puis acquiesça. C’était sa réponse à la question de savoir si elle allait bien.
« Allons-y. »
Arath emmena de nouveau Enkrid dehors.
Cette fois, ils se dirigeaient vers un lac immense.
« Tu n’en as jamais monté, si ? »
Elle posa la question. Elle tenait une longe, à l’extrémité de laquelle se trouvait un Velopter qui observait Enkrid de ses yeux aux pupilles fendues verticalement.
À côté d’elle, Juol et l’homme qui avait monté la garde à l’entrée de la tente les suivaient.
Il avait les cheveux courts, un motif semblable à une lame gravé au-dessus du sourcil et une expression tout sauf aimable.
Arath avait amené quatre Velopters.
« Tu sais où Rem dort, ces temps-ci ? Je ne l’ai pas vu dans les parages. »
Voilà pourquoi elle posait la question.
« Avec moi. Où veux-tu qu’il soit ? »
La réponse fusa.
Ils s’étaient déjà réconciliés ?
« Il est tout naturel que des époux vivent ensemble », ajouta Arath d’un ton neutre.
Quel charme Rem avait-il bien pu utiliser pour la faire changer d’avis ? La seule chose qu’il savait vraiment faire, c’était manier la hache. Peut-être l’avait-il simplement maîtrisée de force.
Enkrid se promit de lui parler de sa façon de traiter son épouse.
À côté d’eux, Juol se contenta de rire.
L’autre homme s’était montré hostile envers Enkrid dès le début. Il comprenait maintenant pourquoi. L’homme ne cessait de regarder tour à tour Enkrid et la femme qui l’avait suivi jusqu’ici.
« Bienfaiteur. »
C’était la mère de Jiba, qui avait tenu à les accompagner malgré leurs assurances que tout allait bien.
À présent encore, elle appuyait les deux mains sur ses genoux pour lui faire une marche afin qu’il monte sur le Velopter.
« Je vous en prie, allez-y. »
« Je peux monter tout seul », répondit Enkrid. Il contourna la bête, prit appui légèrement sur le sol et se hissa sur son dos.
L’animal devait être calme, car il ne tressaillit pas quand Enkrid s’installa sur son dos. Il plia brièvement les genoux pour supporter le poids, puis se redressa.
Pour un être humain, on aurait parlé d’un bon instinct physique. Il savait répartir le poids qui pesait sur son dos.
Rem lui avait dit que les Velopters étaient plus intelligents que les chevaux et couraient mieux qu’eux.
Ils ne pouvaient toutefois pas être plus intelligents qu’Œil-Bizarre. L’intelligence, c’était une chose, mais Œil-Bizarre avait aussi une volonté de fer.
Bien qu’il eût du sang de Bête magique dans les veines, l’étalon avait l’audace de saillir les juments sans la moindre hésitation.
Il avait entendu dire qu’Œil-Bizarre avait engendré une descendance près de Greenfield. Il tenait cette information de Nuare, l’amante de Kraiss, qui avait servi un temps sous les ordres du commandant de bataillon de Greenfield.
Il ne savait pas pourquoi ce souvenir lui était revenu. Sans doute parce qu’il regardait une monture.
Enkrid chassa cette pensée inutile et saisit les rênes du Velopter.
On les lui avait placées dans la bouche, et on lui avait expliqué qu’il avancerait dans la direction où Enkrid les tirerait.
Ruagarne était restée à la tente. Il y avait une raison à cela.
« Il y a une drôle d’odeur », dit-elle une fois que tout le monde fut prêt à partir.
« Je me suis lavée avant-hier ? »
Dunbakel se tenait à côté d’elle, les genoux ankylosés à force d’être restée agenouillée trop longtemps.
« Ce n’est pas ce genre d’odeur. »
Ruagarne le dit avec douceur, puis annonça qu’elle allait inspecter les environs.
Enkrid ne s’en inquiéta pas outre mesure. On disait que les Grenouilles avaient généralement les sens émoussés, mais, lorsqu’une chose attirait leur attention ou éveillait leur désir, leur odorat dépassait même celui des Hommes-bêtes. Quelque chose avait dû éveiller son intérêt.
« Allons-y. »
Arath prit la tête. Les Velopters poussèrent sur le sol et se mirent à courir.
Enkrid serra les jambes et s’accrocha en contractant les muscles. Il n’était pas facile de s’habituer à un Velopter. Cela n’avait rien à voir avec un cheval.
« Tu as du mal ? »
Juol s’en aperçut et vint se placer à côté de lui.
« Ne crispe pas tes jambes, laisse-les pendre. Les Velopters sont très intelligents. Détends-toi et laisse-le faire, il s’occupera du reste. Celui-là est bien dressé. »
En entendant l’accent traînant de l’Ouest, Enkrid suivit ses instructions.
Arath ralentit un peu.
« Un gamin doué comprend dès qu’il monte. Tu es un peu lent, non ? »
Elle voulait dire que quelqu’un naturellement à l’aise avec son corps apprendrait aussitôt.
Malgré tout, il finit par comprendre comment s’y prendre, après avoir chevauché quelque temps.
Il maîtrisait son corps deux fois mieux qu’avant.
Ils poursuivirent leur route à cheval et arrivèrent devant un lac gigantesque.
Il était trop vaste pour qu’on puisse en embrasser toute l’étendue d’un seul regard.
« Un grand lac », dit Arath en souriant.
Parfois, une brume légère se posait sur ses eaux, phénomène rare dans l’Ouest, mais pas aujourd’hui.
Sous un ciel dégagé, le lac reflétait les cieux. Des poissons bondissaient et s’ébattaient dans l’eau ridée. La rive de galets blancs rendait l’eau encore plus limpide.
Alors qu’ils admiraient le paysage, l’homme de l’Ouest à l’air hostile prit la parole.
« J’aimerais savoir ce que vous voulez à cette femme. »
Il allait droit au but, sans préambule : c’était très occidental. Inutile de demander de qui il parlait. Il ne cherchait même pas à dissimuler son hostilité. Il parlait de la mère de Jiba.
« Elle ne m’intéresse pas et je n’ai aucune intention de quoi que ce soit. »
« N’oubliez pas que Jiba est encore jeune. »
L’homme le lui lança, et Enkrid dissipa calmement le malentendu.
« Tu sais te battre ? »
« Je suis un guerrier. »
« Alors, faisons un duel. »
Les mots auraient pris trop de temps. Ils croisèrent le fer et échangèrent quelques coups.
L’homme maniait un large fauchon et sa technique n’était pas mauvaise. S’il continuait à s’entraîner à ce rythme, il pourrait probablement venir à bout de n’importe quel écuyer qu’il affronterait. Il avait du talent.
« Elle ne m’intéresse pas, alors laisse tomber. Et je sais que Jiba est jeune. »
Il le dit après avoir fait trébucher l’homme et lui avoir enfoncé la paume dans le plexus solaire.
L’homme ne pouvait plus respirer. Son visage pâlit, mais il toussa, haleta, puis répondit quand même.
« Hk… Je sais. C’est juste de la jalousie. »
Le tempérament de l’Ouest. Rien ne restait caché. Aux yeux d’Enkrid, c’était une force.
« Geomnarae se bat bien ? »
« Geomnarae, de la Tribu Narae ? C’est le meilleur guerrier. »
L’homme répondit, et Arath précisa : « Le meilleur guerrier, c’est le meilleur combattant de la tribu. »
Il l’avait déjà compris grâce au contexte.
Ils retournèrent au camp à cheval, s’entraînèrent et échangèrent des plaisanteries avec Geomnarae.
« J’ai vu une large rivière. Sur l’autre rive se tenait mon père défunt. »
Un autre homme venait de se réveiller et parlait déjà.
« Et ensuite ? »
demanda Geomnarae à côté de lui. L’homme baissa la voix pour donner de l’effet à son récit.
« J’ai traversé, évidemment. Mon père m’appelait. »
Jiba était arrivée à un moment et écoutait attentivement. Cet homme avait un véritable don pour raconter des histoires.
Il laissa un instant son regard dériver vers un lointain vide.
Puis il reprit :
« Quand j’ai traversé, l’eau m’arrivait à la taille. Mais le courant n’était pas fort. J’ai pataugé, trempé jusqu’aux os, et je me suis retrouvé face à mon père. »
« Face à face, et après ? »
demanda de nouveau Geomnarae. Enkrid s’était déjà mis à écouter attentivement sans même s’en rendre compte.
« Je lui ai collé un coup dans la mâchoire et j’ai fait demi-tour. Ce n’est pas encore mon heure ! »
Il n’avait presque plus de forces, mais il frappa son avant-bras gauche de la main droite et brandit le poing gauche vers le ciel.
Il prétendait avoir donné un coup de poing dans la mâchoire de son propre père. Tout le monde éclata de rire.
Geomnarae partit d’un rire tonitruant, Jiba poussa un cri de joie, clair et enfantin, et sa mère éclata elle aussi de rire.
« Alors, c’est ici que vit le dieu du ciel ? Ou bien la Mère de la Terre m’a-t-elle retenu ? Je vois encore ta tête, Geomnarae, alors je dois toujours être sur notre terre puante. »
Réussir à plaisanter comme ça moins d’une demi-heure après son réveil, c’était un talent en soi.
« Étranger, j’ai entendu dire qu’au réveil, il faut remercier quelqu’un sans poser de questions. Tu as découvert une faiblesse chez Hira ? »
Cet homme était incroyable.
« C’est ce que tu crois ? »
« Ou bien tu l’as charmée avec ton visage ? Hira, je ne te croyais pas comme ça. »
L’homme riait à cœur joie et enchaînait les plaisanteries.
Plus tard, quand Enkrid apprit qu’on l’appelait Totem humain, l’homme se redressa péniblement et inclina la tête.
« Merci. J’aurais connu une fin bien amère. Étranger, je te promets de rendre le sacrifice que tu as fait. »
Quelques autres se réveillèrent ensuite. Enkrid observa Arath et les gens qui l’entouraient, et entrevit des fragments de la vie à l’Ouest.
Le grand lac, les nuages pare-soleil, ce qu’on appelait l’Éclat de la Mère au crépuscule, une longue crête nommée Mireoeum : il vit tout cela.
Il faisait quelques exercices légers dans la tente quand le cri retentit.
« Hu-main ! »
Le tonnerre gronda dehors. Ce tonnerre prononçait des mots, avec une voix qui semblait capable de lui fendre les tympans.
Enkrid se leva et regarda dehors. L’entrée de la tente était ouverte.
Il aperçut une tête gigantesque et des yeux qui roulaient dans tous les sens.
Une taille qui pulvérisait toute notion de distance.
Un Géant.
Il était déjà au courant. La tribu avait parlé de deux Géants qui les menaçaient, des monstres dépassant le niveau d’un chevalier junior.
Il se leva et se tourna vers l’entrée, où il se retrouva face à Rem, qui venait d’entrer.
« Je t’ai cherché partout, impossible de te trouver », dit Rem.
Rem fit demi-tour. Enkrid le suivit dehors.
Ils s’arrêtèrent devant la faible clôture faite de toile et de bois.
« Amenez cinq humains ! J’ai f’ai-m ! »
Un Géant était arrivé sans la moindre idée de ce qui l’attendait. Il portait d’épaisses fourrures et brandissait une massue noire et tachetée, assez grosse pour écraser un adulte d’un seul coup.
Si la massue était noire et tachetée, c’était à cause du sang de ses victimes, séché et incrusté dans le bois.
À chaque mouvement du Géant, une odeur âcre se répandait.
Une puanteur sourde et écœurante, mêlant le sang et une faim bestiale.
« À ne pas prendre à la légère », dit Ruagarne derrière eux. Son regard de Grenouille évaluait déjà la force du Géant.
Enkrid en était capable lui aussi.
Lui aussi voyait ce qui se tenait devant lui.
Même parmi les Géants, dont la force brute les distinguait de toutes les autres créatures, celui-ci sortait du lot.
Les humains n’étaient pas tous pareils, et les Géants non plus.
Deux Géants capables de se battre bloquaient la vue, juste là.
Ils masquaient précisément l’horizon qu’Arath lui avait montré.
Rem empoigna sa hache et fit un pas en avant. Enkrid fut aussitôt à ses côtés et lui saisit le poignet.
« Tu veux y aller ensemble ? »
« Non. »
Alors quoi ? demanda le regard de Rem. Enkrid fit un pas en avant et répondit :
« Moi seul. »
Rem n’était pas aveugle. Ces adversaires n’étaient pas à prendre à la légère.
Et pourtant, seul ?
Enkrid ne répéta pas. Il se contenta d’avancer.
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