Chapitre 458
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 458 : Tordre le cours des choses
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Combattre un chevalier d’Azpen lui avait appris une chose. S’il se contentait de défendre sa peau, il mourrait sans avoir rien accompli.
Il le savait désormais par expérience.
Enkrid balaya l’espace de son épée et prit appui. Ses bottes, sombres de sang, s’enfoncèrent dans la terre tandis qu’il avançait.
La lame et ses pieds bougèrent de concert.
Observer Aoara frapper lui avait appris quelque chose. Son escrime intégrait cette leçon.
Unir les déplacements des pieds à ceux de la lame. Faire coïncider le pas en avant avec le coup descendant. Rien de plus, mais c’était loin d’être simple.
Il lui avait fallu plus de soixante aujourd’hui pour l’ancrer dans son corps.
Ses deux yeux bleus s’étirèrent, fendant l’obscurité.
Il insuffla sa Volonté à la force monstrueuse qui parcourait son corps et abattit son épée.
Crépitement.
Une entaille chargée d’éclairs blancs s’enfonça dans la Goule, de la tête jusqu’à l’épaule.
On aurait dit qu’elle allait lui trancher net une partie du corps.
Boum. Paf.
Mais la Goule repoussa la lame du plat de la main, bloquant avec un mépris insolent le coup du chevalier junior.
Leurs vitesses étaient différentes. Voilà ce qui rendait la chose possible.
Enkrid ne paniqua pas.
Il dégaina Spark et porta une nouvelle estocade.
Sa pointe fusa vers le coin de l’œil de la Goule, comme s’il avait prévu depuis le début que son attaque serait parée.
Pik.
Elle manqua encore sa cible. La Goule pencha la tête sur le côté et la laissa passer, puis Enkrid ramena Spark dans une taille. La créature déplaça un pied et sortit sans peine de la trajectoire de la lame.
La Goule se retrouva sur le flanc d’Enkrid et tendit sa main griffue.
Enkrid rentra le menton et remonta l’épaule gauche. La griffe de la chose heurta son épaulière.
Crac !
Une partie de l’armure se brisa, et un éclat lui entailla le front, juste au-dessus du sourcil.
Un angle un peu plus mauvais, et il aurait perdu un œil. Pourtant, Enkrid ne cilla même pas. Il recula le pied gauche, se ménagea l’espace nécessaire pour frapper et abattit Aker.
Le fait qu’elle puisse affronter un chevalier ne faisait pas d’elle un chevalier.
Il pouvait imiter le sourire d’Aoara, mais pas reproduire toute son escrime.
Son prochain coup viendrait d’un angle auquel la Goule ne s’attendait pas.
Un coup toujours chargé d’une force monstrueuse, droit sur la tête de la Goule.
Aussi dure que soit sa peau, un tel coup lui ferait mal. Le sang coulerait et quelque chose serait tranché.
Paf ! La Goule plia les genoux, prit appui et bondit en arrière.
Elle sortit si aisément de la portée de son coup qu’Enkrid remarqua l’endroit où ses pieds s’étaient trouvés : une cavité creusée dans la terre.
Comment pouvait-on esquiver de cette façon ?
La première attaque, celle qui lui avait pris son épaulière, avait été légère. Plutôt une feinte qu’une véritable offensive. C’était précisément pour cette raison qu’elle pouvait esquiver ainsi.
Elle était née avec un corps entièrement différent du sien. Voilà pourquoi elle pouvait éviter ses coups.
Et cela avait coûté à Enkrid son épaulière gauche.
« Hein ? »
Il rengaina Spark et saisit Aker à deux mains. La pointe, inclinée, visait le ciel.
Il tint sa position et observa la Goule. Ses yeux d’un noir d’encre, dépourvus de pupilles, le fixaient en retour.
Combien de ses attaques pouvait-il encaisser ?
Il l’ignorait. Mais cela n’avait pas d’importance : Enkrid comptait continuer jusqu’à la victoire. Son désir de gagner brûlait de tout son éclat.
Il n’avait pas non plus oublié son objectif.
Il ne pourrait tenir ici qu’un certain temps.
Pas parce qu’il n’en était pas capable.
Mais parce qu’Aoara ne resterait pas longtemps à regarder.
Dès qu’elle interviendrait, aujourd’hui serait un échec.
Alors…
Dépêchez-vous de revenir.
Enkrid se représenta la scène, guidé par son instinct : des gens qui devaient achever leur tâche et accourir au plus vite.
S’il ne parvenait pas à submerger la Goule, Aoara interviendrait. Il ne lui restait donc qu’à tuer cette fichue Goule avant qu’elle ne le fasse.
S’il échouait, aujourd’hui ne serait pas différent de tous les autres jours vécus jusque-là. Il détestait ça.
Il refusait de voir le sourire d’Aoara s’effacer.
Il lui montrerait ce qu’était un vrai chevalier.
Alors, il tordrait le cours des choses aujourd’hui.
« Crois-tu vraiment pouvoir tordre les liens de cause à effet ? »
À la fin de l’un des nombreux aujourd’hui qu’il avait traversés, le Passeur lui avait posé la question.
Enkrid ne pensait pas que cela dépendait de sa foi. Il répondit donc :
« Je le fais, c’est tout. »
Continuer jusqu’à ce que ça marche. C’était la seule chose qui l’avait fait avancer jusque-là.
Le Passeur le regarda et sourit.
Était-ce trop optimiste de dire que, pour Enkrid, ce sourire n’avait pas eu l’air moqueur ?
Difficile à dire.
* * *
Ce n’était qu’une impression.
L’impression que quelque chose était sur le point d’arriver.
« Voilà pourquoi j’ai fait aiguiser le tranchant de ma hache et l’ai gardé prêt. C’est ça, mon don de prémonition. »
Rem brandit le tranchant bleu et acéré de sa hache. Ses jambes continuaient de filer à toute allure tandis qu’il parlait.
Pas tout à fait au pas de course, mais presque.
Dunbakel le suivait sans effort et répliqua :
« Tu ne l’aiguises pas tous les jours ? »
Autrement dit, prétendre que c’était de la prémonition, c’était du grand n’importe quoi.
À quoi bon appeler ça spécial si on aiguisait sa hache tous les jours ?
Dunbakel était parfois, ou plutôt souvent, à côté de la plaque.
En plus, elle était un peu grisée par les compliments qu’Enkrid lui avait prodigués à profusion.
« Tu as dit que tu l’avais aiguisée parce que tu avais trouvé une bonne pierre et que ça t’avait emballé. »
Dans ces moments-là, la langue de Dunbakel fonctionnait sans consulter son cerveau. Ce qui lui montait au cœur lui sortait tout droit de la bouche.
Rem tordit les lèvres.
« C’est le fait de l’avoir trouvée qui relève de la prémonition. »
Une logique tirée par les cheveux.
Admore, qui les suivait, le pensa lui aussi.
Mais il garda ses mots pour lui. Ou plutôt, il n’avait pas la possibilité de les sortir.
Même avec un corps aguerri par un entraînement sans relâche, il lui fallait toute son énergie pour suivre le rythme.
C’était quasiment un sprint.
Ouvrir la bouche au risque de se mordre la langue aurait été encore plus stupide que de se taire.
Bien sûr, même s’il n’avait pas couru ainsi, Admore aurait gardé le silence.
Il savait lire une situation. Une lueur sauvage brillait dans les yeux du barbare. Il semblait prêt à éventrer le premier qui prononcerait un mot de travers, avant même de s’occuper des Créatures démoniaques.
Pourtant, Dunbakel continuait de le provoquer, malgré la menace de la hache.
« Une logique tirée par les cheveux. »
Le barbare afficha un sourire qui se voulait aimable et lui promit de régler ça une fois le combat terminé.
« Je m’occuperai de toi après. »
Dunbakel marqua une pause d’un demi-temps, sans ralentir l’allure. Au contraire, elle bomba le torse.
« Vas-y, alors. »
Elle avait décidé de faire ses preuves.
Elle avait donc cessé de reculer avant même que les choses ne commencent. Le tranchant de la hache ne fonçait pas sur son visage, et oui, le cinglé à la hache l’avait plus d’une fois conduite au bord de la mort. Mais malgré tout, il n’avait jamais vraiment eu l’intention de la tuer.
Dire que ces journées avaient été de l’entraînement ne rendait pas justice à tout ce qu’elle avait enduré, mais les faits étaient là.
Elle ne reculerait donc pas. Si elle cédait pour si peu, elle ne serait pas près de faire ses preuves.
« Bien. D’accord. On verra. »
Rem accéléra. Admore courait derrière lui en haletant.
Tout en courant, il revint sur un préjugé qu’il avait longtemps entretenu : « On verra » n’était généralement que du vent.
Ce que ce dénommé Rem disait, il le pensait.
Il le sentait.
C’était manifestement le genre d’homme à garder rancune très longtemps.
« Une odeur. »
Dunbakel s’immobilisa en pleine foulée. Son nez tressaillit à plusieurs reprises.
À leur gauche s’étendait un marais qui exhalait du poison ; droit devant eux se dressait une forêt grise.
Admore leva le poing droit vers les soldats qui le suivaient, les jointures tournées vers eux.
Le signal pour s’arrêter. Tous s’immobilisèrent brusquement.
Une tension glaciale enveloppa le groupe.
Comment aurait-il pu en être autrement ?
Ils se trouvaient dans la Terre Maudite.
Même pour des soldats chargés de garder Mille Briques près de la frontière, s’enfoncer aussi loin dans la Terre Maudite était inhabituel.
Presque sans précédent.
Les équipes de reconnaissance ordinaires longeaient les abords. Elles ne pénétraient pas à l’intérieur.
Mais ils n’avaient pas le choix. Admore regarda Rem et Dunbakel, et l’angoisse qu’il avait réprimée remonta en lui.
Il avait l’impression qu’une lame étroite lui tranchait le cœur en fines lamelles.
Rowena.
Admore balaya les environs du regard. Il fit tout son possible pour repérer des traces, mais il n’était pas pisteur.
Rien ne se laissait facilement découvrir.
D’ordinaire, une reconnaissance consistait à longer le périmètre de la Terre Maudite.
Grâce à ce genre de patrouille, ils avaient un jour tué une Créature démoniaque juste avant qu’elle ne devienne le chef d’une Colonie, et ils avaient prédit le moment des Vagues à plusieurs reprises.
À présent, une mission qui aurait dû être de routine s’était soldée par une disparition.
Pitié.
Son cœur battant à tout rompre, l’air humide, la tension : tout se mêlait et paralysait son corps plus que d’habitude.
Admore savait que son champ de vision se rétrécissait, mais il n’arrivait pas à détourner les yeux.
Dunbakel avait parlé d’une odeur et regardé dans une direction. Il regarda lui aussi.
Au-delà de sa vision rétrécie, quelque chose était accroupi dans la forêt.
De longues pattes ondulaient dans l’obscurité comme un mirage.
Une créature grotesque avançait à petits pas. Une énorme araignée.
La Créature démoniaque appelée Araignée géante.
Un monstre qui attrapait les gens, les enveloppait de soie et les dévorait vivants.
Pourquoi était-elle si grande ?
Elle dépassait en taille toutes les araignées démoniaques qu’Admore avait jamais vues.
« Il y en a beaucoup. »
Dunbakel ne s’attarda pas sur la taille de la créature. Elle mentionna plutôt leur nombre, qu’elle avait grossièrement estimé à l’odeur.
En l’entendant, Admore remarqua lui aussi une créature qui se déplaçait entre les araignées, couverte de plumes de la tête aux pieds.
Au milieu des araignées, dispersée parmi elles.
Un Homme-ours, surnommé le Faucheur de la nuit dans la région, se tenait là.
Non. Pas seulement là.
On dirait qu’il se tient prêt à charger. Je vois juste ?
Il se faisait sûrement des idées.
Les Créatures démoniaques n’avaient pas formé de rangs, mais leur amas semblait prêt à se ruer sur eux d’un instant à l’autre.
Ce n’était pas qu’une impression.
Et il y avait des Hommes-ours parmi elles ?
Tous les jurons qu’il connaissait lui vinrent à l’esprit d’un coup.
Quiconque avait senti une créature de la taille d’un ours lui tomber silencieusement dessus aurait parfaitement compris l’envie de se pisser dessus à la vue de n’importe quelle forme sombre. C’était normal.
Encore fallait-il avoir survécu pour ressentir cette envie.
Croiser un Homme-ours en solitaire revenait généralement à dire que son nom finirait gravé sur une pierre tombale.
Mais Rowena ne mourrait pas facilement.
L’équipe de reconnaissance était partie en sachant qu’elle devait surveiller l’approche de Créatures démoniaques dangereuses.
Alors, où était-elle à présent ?
Bon sang, pourquoi y avait-il autant de Créatures démoniaques ?
Merde, merde, putain.
« Hé. Du calme. Je ne sais pas pourquoi on vous a envoyés avec nous, mais je l’ai déjà dit : ma prémonition brille de mille feux. »
La voix venait du barbare, qui s’était détourné, ne laissant voir que l’arrière de son crâne grisonnant.
Admore se rendit compte qu’il retenait son souffle et s’efforça de reprendre le contrôle.
En regardant devant lui, il vit la main du barbare se poser sur le manche de la hache à sa hanche. L’homme détacha l’étui de cuir qu’il avait fabriqué lui-même et en sortit son arme.
Pour oublier cette tension atroce, cette pensée hideuse qu’il risquait de perdre à la fois la vie et la personne qu’il aimait, Admore posa une question.
« Pourquoi obéis-tu aux ordres sans discuter ? »
Était-il si loyal ? À première vue, rien ne le laissait penser.
Admore savait plus ou moins ce que Rem allait répondre. Il posait une question dont il connaissait déjà la réponse.
C’était une façon de détendre l’atmosphère, pas une véritable curiosité.
Il s’était déjà dit en son for intérieur que Rem devait avoir une dette de vie envers quelqu’un ou avoir prêté un serment quelconque.
Mais la réponse de Rem fut si étrange qu’Admore en oublia un instant son angoisse.
« Il m’a demandé de l’aide, alors je l’aide. »
« … Hein ? Quoi ? Pardon ? »
Admore répéta sa question sans pouvoir s’en empêcher. Il était tellement surpris qu’il avait sorti n’importe quoi.
Dunbakel, qui écoutait à côté d’eux, remua le nez et ajouta une phrase :
« Il a demandé de l’aide. Tout à l’heure. »
Quand ça ?
Admore repassa leur conversation précédente dans sa tête.
Avait-il mal entendu ? L’inquiétude pour la personne qu’il aimait lui avait-elle abîmé quelque chose ?
Il tourna la tête vers l’un de ses soldats.
Il vit son propre air se refléter sur son visage. Celui du soldat disait tout haut :
Mais de quoi ils parlent, putain ?
« Il a demandé de l’aide, alors je l’aide. Ce n’est pas le genre à demander ça d’habitude. »
Rem acheva sa phrase, et Admore obtint l’effet recherché. Son angoisse et sa tension se dissipèrent un instant.
Il renonça aussi à essayer de faire entrer cet homme dans une catégorie qu’il comprenait.
Il se tut donc. Il n’ajouta rien. Les mots ne pouvaient pas atteindre cet homme.
Le bref échange prit fin. Admore baissa les yeux et remarqua des empreintes au sol, mêlées à d’autres marques. Quelque chose avait été traîné.
Il n’était pas particulièrement doué pour lire les traces, mais celles-ci étaient trop nettes pour lui échapper.
Des arbres brisés et des lianes ligneuses tordues jonchaient les alentours. On voyait bien que quelqu’un avait essayé d’en faire quelque chose.
Que s’était-il passé ici ?
La question était encore en train de se former dans son esprit quand le bruit retentit.
Houuum.
La forêt grise trembla.
Une vibration se propagea partout. Son corps se mit à trembler.
Rem tourna alors la tête. Un sourire s’était dessiné sur son visage.
Pas le genre de sourire qui rappelait celui d’Aoara.
C’était le rictus d’un fauteur de troubles qui venait de trouver un jouet des plus intéressants.
Le sourire d’un gamin qui n’arrêtait jamais de semer le chaos.
Comme pour lui donner raison, les nuages couvrirent la lune et le visage de Rem s’assombrit. Pendant un instant, Admore eut l’impression qu’il avait disparu.
L’instant d’après, alors qu’il pensait ne plus distinguer ce sourire tordu, Rem disparut pour de bon.
Il prit un léger appui au sol et s’élança à une vitesse que les yeux d’Admore ne pouvaient suivre.
Il s’était accroupi et avait profité de l’obscurité pour bondir.
Admore ne vit pas Rem courir, mais il comprit qu’il était parti vers l’avant.
Paf !
La tête d’une Créature démoniaque qui tenait sa position devant eux venait d’éclater. Difficile de ne pas le remarquer.
Que devait-il faire, à présent ?
Il fit le signal de la main.
Tous en marche rapide. Suivez la voie qu’ils avaient ouverte et comblez les brèches dans la ligne.
Les soldats avaient l’habitude de suivre le rythme d’une unité de chevaliers. Ils exécutèrent la manœuvre sans perdre un pas.
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