Chapitre 321
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 321 : Le Passeur finit par rire
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Le Passeur finit par rire.
« Bien. »
Un seul mot : bien.
Le silence s’ensuivit, comme prévu.
Il faisait froid.
Enfin, c’était l’hiver, alors rien d’étonnant.
Le brasero s’embrasa dans un souffle de flammes.
À cet instant, le vent s’engouffra par l’entrée de la tente.
Un vent d’hiver mordant.
Une personne ordinaire aurait pu avoir l’impression qu’un poignard venait de lui transpercer le cœur.
Mais ici, personne n’était ordinaire, pas même Enkrid.
« Je pourrais dire la même chose. »
Kraiss ajouta cela à voix basse.
Il n’avait pas tort.
Bien sûr, Enkrid ne paniqua pas.
Depuis quand Ragna avait-il le don des mots ?
Même lorsqu’il enseignait à ce crétin de Rem, qui fonçait tête baissée à son propre rythme, sa pédagogie n’avait rien d’extraordinaire.
Il n’y avait donc pas de quoi s’affoler.
« Explique. »
« Quand la foudre tombe, comment l’arrêter ? »
Pour Ragna, c’était ce qu’il avait de mieux.
Pour tous les autres, c’était la pire explication possible.
Était-ce un problème ?
Pas vraiment.
Comme toujours, Enkrid savait écouter, et il pouvait se montrer un excellent élève.
Il savait écouter.
Non, si son interlocuteur expliquait mal, il était du genre à insister jusqu’à lui arracher une réponse.
« On ne peut pas l’arrêter. »
Enkrid répondit le premier.
« Si. »
Ragna ajouta :
« Alors comment ?
Pas juste “bien”. »
Cela aurait été bien si Ragna avait un peu progressé dans l’art d’expliquer, mais c’était trop demander.
Ragna n’avait aucun sens de l’orientation, ne savait pas parler correctement, était difficile sur la nourriture et n’avait pas ce qu’on pouvait appeler un caractère agréable.
Il se moquait de sa réputation et n’en faisait qu’à sa tête.
Certains jours, il n’avait même pas le courage d’ouvrir la bouche.
Présenté comme ça, il avait l’air d’un véritable désastre, mais quand il s’agissait d’épée, Ragna était le meilleur.
Le meilleur des meilleurs.
« Lis d’abord les signes, puis frappe. »
Voilà la meilleure explication de Ragna.
Pour lui, c’était vraiment le maximum.
Il évoluait dans un domaine régi par l’instinct et le talent.
Enkrid ne relâcha pas ses efforts.
Il posa question après question et écouta chaque réponse.
Ragna expliqua du mieux qu’il put.
Cela ne formait toujours pas une image complète.
Rien ne s’éclairait vraiment, pas encore.
Mais ce n’était pas la fin.
S’il pouvait retarder sa mort,
il pourrait profiter davantage de cette journée.
S’il mettait Ragna en première ligne pour y parvenir, il pourrait peut-être même voir Ragna recevoir l’épée de chevalier.
Bien sûr, Enkrid ne ferait pas ça.
Profiter au maximum de la journée et envoyer Ragna au front alors qu’il savait que celui-ci ne pourrait pas tenir, c’étaient deux choses différentes.
C’était une limite qu’il ne pouvait franchir.
Une limite qui s’était dessinée en lui dès le premier jour où il avait commencé à revivre cette journée.
Pour certains, cette limite devenait une conviction.
Pour d’autres, elle prenait le nom d’honneur.
L’honneur.
Avant l’arrivée du sinistre émissaire qui parlait d’honneur, Enkrid devait faire tout ce qu’il pouvait.
Au fil de cet interminable échange de questions et de réponses, il s’efforça de façonner cette image et d’y réfléchir.
Et ce n’était pas fini non plus.
« Sinar. »
L’elfe avait elle aussi tenté de recevoir cette frappe.
Elle y avait réagi.
Comment avait-elle fait ?
« Tu sais comment arrêter la foudre ? »
« Esquive avant qu’elle ne tombe. »
« Et si tu ne peux pas l’esquiver ? »
« Sers-toi de quelque chose comme paratonnerre. »
Elle répondit en tapotant Naidhl.
Son ton à moitié plaisantin n’en laissait pas moins transparaître un savoir profondément assimilé.
Quelque chose né d’une dure expérience.
« Naidhl se dégaine facilement, tranche bien et se prête aussi très bien à la déviation et à la parade. »
« Et s’il fallait arrêter l’épée du chevalier ? »
La question surgit de nulle part, mais personne ne la trouva étrange.
C’était tout Enkrid.
Fou d’épée, il s’accrochait à un rêve que personne ne croyait atteignable.
C’était ce qui avait fait de lui l’homme qu’il était aujourd’hui.
Tout le monde le reconnaissait.
Alors, entendre ce genre d’absurdités était devenu normal.
Même Kraiss observait la scène comme s’il s’agissait d’un moment ordinaire de la vie quotidienne.
Dunbakel attendait, l’air de dire clairement qu’elle espérait qu’Enkrid lui poserait la question, à elle aussi.
« Avant que l’adversaire ne lève le pied, avant même que sa main n’atteigne son épée, je dégainerais la mienne. »
En parlant, Sinar sentit qu’elle se laissait entraîner dans l’élan d’Enkrid.
Quel était donc cet homme ?
Il avait toujours été comme ça, mais à présent, le feu brûlait plus fort.
À ses yeux, on aurait presque dit qu’un esprit du feu s’était installé en lui.
Non, ce n’était pas du feu.
C’était un tourbillon d’aspiration, de passion et d’exaltation.
Cette émotion intense transperça le cœur sensible de l’elfe.
Si les Grenouilles percevaient le talent, les elfes ressentaient les émotions.
C’était un trait propre à leur race.
Pour survivre sur le continent, elles devaient émousser ce trait et faire semblant de ne pas voir ce qu’il fallait ignorer.
Si les Grenouilles devaient s’habituer au mot « cœur », les elfes devaient apprendre à traverser les vagues de l’émotion.
À cette aune, Sinar était une elfe qui s’était exceptionnellement bien adaptée au continent.
Et pourtant.
C’était brûlant.
Enkrid n’éleva pas la voix.
Il ne se montra pas désespéré.
Il ne gesticula pas.
Il se détendit simplement et prononça quelques mots.
Il s’approcha et ouvrit simplement la bouche.
Mais cette chaleur réchauffait malgré tout Sinar.
Elle agitait le sang des elfes en elle.
Alors, elle prit la chose au sérieux.
Sa réponse vint sans plaisanterie ni plaisanteries, bien qu’elle n’affichât de toute façon pas souvent un grand sourire.
« L’épée du chevalier est un désastre.
Comment comptes-tu arrêter ce que tu appelles un désastre ? »
Lui renvoyer la question était sans doute ce qu’il fallait faire à présent.
Si un séisme survenait, les humains pourraient-ils l’arrêter par la force ?
Et une tornade ?
Une inondation ?
Un typhon ?
Une tempête ?
Une sécheresse ?
Des catastrophes naturelles.
On appelait les chevaliers des catastrophes créées par l’homme, des calamités forgées de main humaine.
Les humains étaient la race dominante la plus nombreuse du continent, devant les draconiens, les elfes, les géants, les nains, les hommes-bêtes et les autres ; les chevaliers avaient donc hérité de ce titre de catastrophe humaine.
Cela dit, « catastrophe » était sans doute le terme le plus direct.
Bien sûr, il existait aussi des chevaliers elfes.
Les hommes-bêtes avaient une notion comparable et les appelaient des héros.
Même parmi les humains, certains employaient des termes différents pour désigner les êtres semblables aux chevaliers.
Le terme en lui-même n’était pas important.
Sinar se remémora le passé, observa le présent et se représenta l’avenir.
Un moyen d’aller plus loin.
Autrefois, Sinar Kirheis avait renoncé à quelque chose et découvert ses propres limites.
Elle avait perdu le chemin qui s’ouvrait devant elle.
Mais c’était aussi parce qu’elle y avait renoncé qu’elle avait pu arriver jusque-là.
C’était contradictoire.
Était-ce simplement le poisson qu’on avait laissé filer qui paraissait plus gros ?
Ou bien avait-elle compris que, pour se tenir aux côtés de l’homme devant elle, elle avait besoin précisément de ce poisson qu’elle avait laissé s’échapper ?
Peut-être.
Que ressentirait-elle si elle regardait cet homme mourir sous l’épée du chevalier ?
Par hasard, la sensibilité et l’esprit aiguisé de l’elfe prédirent exactement ce qui allait arriver.
Ce ne serait pas agréable.
Elle le regretterait sans doute, ensuite.
Elle continuerait à penser à ce poisson qu’elle avait perdu.
Des pensées inutiles.
Calme en apparence, Sinar secoua la tête intérieurement.
Du bruit pour rien.
Enkrid entendit la question de Sinar et se plongea dans ses réflexions.
Ragna avait parlé de foudre.
Sinar avait sans doute repris la même image.
Au moins, l’elfe avait essayé de lui expliquer les choses avec égards.
Après avoir entendu les deux, il vit poindre quelque chose qui ressemblait à une conclusion.
Comment arrêter la foudre ?
Il fallait commencer par répondre à cette question.
« Tu ne me poses pas la question ? »
Tandis qu’Enkrid réfléchissait, Dunbakel s’approcha et l’interrogea.
« Quelle question ? »
« Cette histoire d’épée de chevalier. »
« Va dormir. »
Dunbakel n’était pas encore au point.
Pas besoin de lui demander, même par acquit de conscience.
Et même sans qu’on le lui demande, elle était du genre à prendre la parole d’elle-même.
« Tu fais clang et tu bloques, c’est tout ! »
D’accord, compris.
Enkrid tapota Dunbakel.
« C’était très utile. »
Son ton ne laissait transparaître aucune émotion.
« Vraiment ? »
« Vraiment. »
Il lui adressa un hochement de tête brusque et la renvoya se coucher. En voyant cela, Kraiss claqua la langue d’admiration.
« À ce rythme, si le capitaine travaillait dans un salon, il serait l’employé du mois. »
Enkrid n’avait aucune envie de devenir le meilleur pour charmer les dames de la noblesse.
Ensuite, jusqu’au soir, ils se reposèrent, mangèrent, réfléchirent, répétèrent à mains nues des mouvements d’épée dans le vide, vérifièrent leur équipement et échangèrent quelques mots d’encouragement et de gratitude.
Ils se préparaient mentalement.
Aujourd’hui, il ne fut question ni de nature démoniaque ni d’autre sottise du genre.
C’était à cause de l’étrange pression qu’exerçait Enkrid et du regard qu’il avait.
Il ne le disait jamais à voix haute, mais ce regard et cette attitude ne cessaient de toucher Sinar en plein cœur.
Bien sûr, elle maîtrisait suffisamment ses émotions pour empêcher son cœur de s’emballer.
Puis le chevalier apparut.
« Une fois.
Arrêtez-la une seule fois.
C’est le minimum que je vous dois pour préserver mon honneur. »
Pourquoi ce salaud disait-il toujours des choses que personne ne lui demandait ?
Enkrid empoigna son épée et retint son souffle.
Comment arrêter la foudre ?
Ne fallait-il pas commencer par croiser le fer ?
Épée fluide, la première forme d’épée d’Enkrid, Épée du Serpent.
Même si c’était la foudre, pourquoi ne pourrait-on pas la dévier ?
« … On dirait que tu attendais ça. C’est étrange. »
Le chevalier parla.
Enkrid ne répondit pas.
Sa concentration s’embrasa et brisa les chaînes de la peur.
Puis il rassembla tout en un seul point et observa son adversaire.
Il voulait voir le début de cette lame qui fondait sur lui sans le moindre mouvement préparatoire.
« Sérieusement… »
Sinar marmonna derrière lui.
« Tu étais prophète ? »
Kraiss avait lui aussi l’air abasourdi.
« Tu lui as dit de garder son épée en main ? »
Ragna aurait-il réagi autrement ?
Esther ne serait-elle pas surprise, elle aussi ?
Dunbakel se figea à la vue de l’adversaire.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Un monstre qui réveillait l’instinct de survie d’un homme-bête ; qu’est-ce que ça pouvait être d’autre ?
Fouh.
L’épée fusa vers lui.
D’abord, croiser le fer.
On verrait ensuite comment arrêter la foudre.
Tourbillon.
Enkrid vit une illusion.
Il vit une épée se courber devant lui.
On aurait dit que cette lame ondulante traversait sa propre épée, puis heurtait son tranchant.
C’était si étrange qu’il douta de ce qu’il venait de voir.
Puis son cœur se fendit.
* * *
Le Passeur voyait le monde des images mentales et la réalité au-delà.
Même le présent ne pouvait échapper à son regard.
Il observait le maudit mourir.
C’était son seul divertissement, sa seule joie.
Pourtant, cette cible maudite était vraiment hors du commun.
Rire ?
Il souriait en mourant.
Il souriait malgré la douleur.
Il souriait tandis que l’agonie parcourait tout son corps.
Il souriait même lorsqu’il se retrouvait piégé dans ce qui ressemblait à une grotte sombre.
Enkrid était simplement ravi d’avoir découvert quelque chose de nouveau, mais pour le Passeur, ce n’avait rien de familier ni d’ordinaire.
Le Passeur continua de regarder.
Dans cette journée qui se répétait, Enkrid mourut encore et encore.
Il souriait en mourant, agonisait en mourant, réfléchissait en mourant et luttait en mourant.
Quelle joie pouvait-on tirer d’une telle répétition ?
Aucune.
Le Passeur le savait.
Il le savait bien.
Il savait mieux que quiconque pourquoi revivre cette journée était une malédiction.
« Ce salaud est fou. »
Le Passeur marmonna pour lui-même.
« Désespérer, et pourtant ne pas parvenir à sombrer dans le désespoir ? »
Il se posa de nouveau la question.
« L’angoisse et l’ignorance, même le désespoir, ne peuvent souiller sa volonté. »
Le Passeur se le répéta.
Et il continua d’observer Enkrid mourir.
Il le regarda.
Il continua à le regarder.
Mourir, puis mourir encore.
« Tu y prends toujours plaisir ? »
Parfois, il se plaçait face à lui et lui posait la question.
« Hmm ?
Qu’est-ce que tu disais ? »
Enkrid ne l’entendait même pas correctement.
Il se donnait tout entier à l’instant présent.
Il ne voyait rien d’autre et n’entendait rien d’autre ; il se concentrait sur une seule chose.
Et même cela, il y prenait plaisir.
Le Passeur se souvint d’un vieux proverbe du continent.
Un souvenir d’avant qu’il ne devienne le Passeur.
Comme on lui avait ôté le don de l’oubli, il lui était facile de se rappeler le passé.
Celui qui sait ne vaut pas celui qui aime, et celui qui aime ne vaut pas celui qui prend plaisir.
Savoir, c’est comprendre.
Comprendre, c’est commencer à croire que ce que l’on sait est la bonne doctrine.
Cette voie ne mène pas à l’effort, mais à la stagnation.
On s’arrête et on s’installe dans le présent.
Aimer, c’est une force qui nous pousse à essayer.
Parce qu’on aime, on se donne même de la peine.
Ce n’est donc pas la stagnation, mais le progrès.
Pourtant, on fait des efforts parce qu’on en attend quelque chose en retour.
On essaie parce qu’on pense à la suite.
L’amour est un carburant.
C’est la force du cœur qui rend l’effort possible.
Prendre plaisir, c’est se laisser dévorer.
On s’oublie, on oublie la situation et on se laisse absorber par l’instant.
Comme lorsqu’on était enfant et qu’on oubliait le temps en jouant pour la première fois.
Si quelqu’un en était encore capable en grandissant…
Si c’était possible, il se plongerait dans l’action sans même se rendre compte qu’il s’était oublié et s’était concentré de tout son être.
Mais une telle personne pouvait-elle vraiment exister ?
Non.
Il n’en avait jamais vu.
La plupart des gens s’usaient.
Ils s’érodaient.
Leur cœur s’éteignait.
Leurs efforts faiblissaient.
Ils se fatiguaient.
Ils finissaient par en avoir assez.
La lassitude s’infiltrait en eux.
Ils s’épuisaient.
L’épuisement les dévorait.
Tout le monde était ainsi.
Mais, aux yeux du Passeur, il y en avait un qui ne l’était pas.
Sans aucun doute, il n’avait jamais vu de fou pareil.
Alors la journée se répéta, puis se répéta encore.
La répétition ne devint ni entrave ni prison pour lui.
Les barreaux ne pouvaient enfermer un homme nommé Enkrid.
Malgré tout, le regard du Passeur ne vacilla pas.
Il observa.
Les chaînes du jour étaient solides.
Lourdes.
Incassables.
Alors, que fallait-il faire ?
Enkrid apporta la réponse.
Des chaînes ?
Alors, enfile-les et cours.
À vrai dire, il semblait ne même pas remarquer qu’il était enchaîné.
« Ha. »
Le Passeur finit par rire.
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