Chapitre 301
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 301 : Parce qu’il n’avait pas tort
= = =
« Ouah ! »
Les acclamations lui emplirent les oreilles dès qu’ils entrèrent dans la Garde-frontière.
Tout son corps picotait. Tout le monde avait envahi les rues et criait à pleins poumons. Comment aurait-il pu en être autrement ?
« Je vais finir sourd. »
Entre les soldats épuisés et la neige qui tombait, les gens rugissaient de joie.
Les Bandits des Lames Noires les avaient menacés, et des fanatiques avaient déferlé sur eux.
En apparence, il s’agissait de l’armée du baronnet Tarnin, mais c’était comme si on avait déguisé des goules en humains.
Une ruse grossière. N’importe qui pouvait s’en rendre compte. Même l’aubergiste l’avait compris.
Azpen était toujours là, mais certaines choses ne pouvaient pas attendre.
À quel moment la vie nous semblait-elle la plus précieuse ?
Quand on surmontait une menace. Quand on échappait au danger. Quand on sentait, pour de bon, qu’on était en vie.
C’était ce que ressentaient les habitants de la Garde-frontière, à présent.
Tous avaient survécu au danger et repoussé la menace.
Certains n’avaient pas tenu le coup et s’étaient enfuis au beau milieu de la nuit.
D’autres avaient craqué plus tôt et s’étaient sauvés les premiers.
Les autres étaient restés dans la ville.
Ils n’économisaient pas leur voix. Ils hurlaient comme si leur cœur allait exploser.
« Toi ! Si c’est toi, je t’offre quelque chose que je garde depuis vingt ans ! »
L’aubergiste Vanessa criait à tue-tête.
Elle avait perdu son premier mari à vingt-cinq ans et n’avait pas repris d’homme depuis. Elle veillait farouchement sur son corps.
Si quelqu’un tentait quelque chose, elle lui balançait une marmite en fer.
« Qui voudrait de ça ? »
Un mercenaire baraqué, à côté d’elle, lui lança ces mots. Il avait dû être blessé au combat. Son visage était enveloppé de bandages épais, de l’œil gauche jusqu’au menton, et le sang les avait teintés de rouge.
Comme s’il ne sentait pas la douleur, il continuait de crier et de rire. Sa blessure ne tarderait pas à se rouvrir.
« Je ne te parlais pas ! »
« Reprenez-vous, madame l’aubergiste ! »
Tout le monde éclata de rire.
Le mercenaire continua de beugler.
« Vous vous battez comme un fichu monstre ! »
« Putain, qu’est-ce que vous vous battez bien ! »
À son signal, des voix masculines et bourrues éclatèrent.
Des acclamations de femmes, presque des cris, s’y mêlèrent. Tout le monde était ivre de victoire.
« Oh, ça va ! Vous avez tous oublié qu’Azpen est toujours là ? C’est vraiment le moment de faire la fête ? »
Kraiss grommela.
Rem tendit la main et lui frotta l’arrière du crâne.
Clac !
Il y était allé un peu trop fort pour une gentille tape.
Kraiss se frotta la tête et pencha celle-ci de côté. Rem ricana.
« Profites-en tant que tu peux, gamin. »
« Tu vas aussi profiter de la vie juste avant de mourir ? »
« Regarde-toi. Tu en profites, là, tout de suite. Je suis à deux doigts de te fendre le crâne en six à la hache. »
« Ça suffit. »
Enkrid les arrêta. S’il les laissait continuer, Kraiss ne se ferait peut-être pas fendre le crâne, mais il prendrait certainement encore quelques coups.
« S’en prendre aux faibles parce qu’on est soi-même faible, c’est une mauvaise habitude. »
Ragna lança cette remarque en les observant.
Par quelque étrange hasard, les blessés se tenaient à gauche d’Enkrid, et les indemnes à sa droite.
Rem, Audin et Teresa étaient donc à gauche.
Ragna, Jaxon et Dunbakel se tenaient à droite.
« Hein ? Qu’est-ce que tu as dit ? J’entends mal. On dirait encore un idiot qui se perd tous les dix pas. »
Rem fit mine de tendre l’oreille. Cette fois, Jaxon répondit.
« S’en prendre aux faibles. Mauvaise habitude. Arrête. »
En parlant, il accompagna ses mots d’un geste latéral de la main, comme s’il expliquait quelque chose à un animal domestique.
Que les gens l’acclament ou le traitent de Rem l’Immortel, Rem sortit sa hache.
« Viens me le dire en face. »
« Non, attends. Tss. Non. »
Jaxon croisa les bras en X et continua de faire des gestes.
S’ils laissaient faire, ça allait dégénérer.
Ragna l’avait compris lui aussi et en rajouta une couche.
C’était comme verser des dizaines de barils d’huile sur un feu.
« L’un s’est cassé le bras face à un seul chien, et l’autre a survécu de justesse. »
Ragna n’avait pas l’air de chercher à provoquer qui que ce soit.
C’était à la fois sa force et sa faiblesse.
Sa force, c’était de parler avec sincérité. Sa faiblesse, de ne jamais se donner la peine de la dissimuler.
Pour l’instant, c’était clairement une faiblesse.
« Ha, frère. Tu cherches le repos éternel ? »
Audin ne s’emporta pas. Il se contenta d’avancer tranquillement.
Ragna les croyait réellement faibles.
Enkrid avait déjà entendu tout ça.
S’il laissait faire, ils entreraient sous les acclamations et ressortiraient couverts de sang.
Tous faisaient discrètement monter la pression.
Ça faisait un moment.
À bien y réfléchir, ils s’étaient étonnamment bien entendus jusqu’ici.
On pouvait même y voir une forme de progrès.
Au moins, cette fois, ils étaient répartis en deux camps.
Rem et Audin d’un côté, Ragna et Jaxon de l’autre.
Mais sous cet angle, la situation semblait encore plus catastrophique.
« Tu ne vas pas les arrêter ? »
Même Kraiss, pourtant perspicace, avait l’air blême en donnant un coup de coude à Enkrid.
Enkrid était désormais passé maître dans l’art de les arrêter. Une seule phrase suffisait.
« Je crois que je suis plus rapide, maintenant, Rem. »
La tension retomba aussitôt. Rem lui demanda :
« Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« On vérifiera plus tard. »
L’envie de meurtre s’évanouit.
Enkrid se tourna vers le cheval qui ouvrait la marche.
La panthère, qui était partie en tête après s’être brièvement montrée, n’était pas blessée, mais semblait fatiguée.
Le cheval sauvage borgne avançait fièrement sans rênes, occupé à scruter les alentours. Avec autant de monde rassemblé, il aurait dû s’affoler, mais il restait calme.
Les chevaux étaient généralement craintifs, mais celui-ci avait résisté au sang de Bête magique et gardé son sang-froid.
Il avait assez confiance en ses capacités pour savoir qu’il pourrait se dégager si les choses tournaient mal.
Après l’avoir vu courir et se battre sur le champ de bataille, cette confiance semblait justifiée.
« Lui aussi fait partie de l’unité. »
Enkrid l’admit en son for intérieur.
Ils entrèrent dans la ville sous les acclamations et Rem se planta devant Enkrid.
« Tadam, tadam, c’est l’heure de vérifier. Allez, montre-moi. Qui est le plus rapide ? »
« Tu te sens bien ? »
Enkrid posa la question avec une réelle inquiétude. Il ne cherchait pas à le provoquer.
« Putain de merde. »
Rem étira la bouche d’une oreille à l’autre, affichant son agacement avec un talent remarquable.
Son expression était grotesque.
C’était un échange chaleureux et cordial.
« Allez, montre-moi. Si tu es plus lent que moi, ce ne sera pas drôle. »
Ah, quel joyeux salopard.
Enkrid prit sa position.
Devant les baraquements, sous les yeux de tous, il répéta le procédé qu’il avait compris.
Il ne parvenait toujours pas à le déclencher d’un seul mouvement net et peinait encore à y insuffler sa Volonté.
Mais une fois sa Volonté insufflée, il était plus rapide que Lykanos.
C’était semblable à la Volonté du Refus.
Il la maîtrisait mal, mais, une fois déclenchée, elle était écrasante.
Relâchement, contraction, explosion.
Il reprit le même processus qu’avant et lança une estocade.
La pointe droite sembla plier l’espace et fendre le son.
Clang !
Rem tenta de dévier l’épée avec sa hache, mais échoua.
Il n’eut d’autre choix que de parer avec le plat de la hache.
Le choc fit s’entrechoquer l’acier.
« Belle parade. »
Enkrid le dit avec une admiration sincère.
Il n’avait pas cherché à tuer, mais la vitesse était loin d’être facile à arrêter.
« … Qu’est-ce que tu as fait pendant mon absence ? »
Rem ne dissimula pas sa stupeur.
Et Rem était-il le seul ?
« Hum. »
Ragna laissa échapper une toux sèche et brève.
Les yeux mi-clos de Jaxon s’agrandirent.
Audin se figea, son sourire toujours aux lèvres.
On aurait dit une statue finement sculptée.
Si Ragna était plus calme que les autres, c’était uniquement parce qu’il avait déjà vu ça une fois.
L’avoir vu une fois ne rendait pas la chose familière.
Au contraire, cela prouvait que la mort de Lykanos n’avait rien dû au hasard.
Sa stupeur n’avait rien à envier à celle des autres.
Deux mots traversèrent l’esprit de Ragna.
« Rapide. »
C’était rapide, même à présent. La vitesse était relative. Dans ces conditions, combien de personnes pourraient parer cette estocade ?
Un barbare, ce fanatique à l’allure d’ours et ces trois chats sauvages en seraient capables.
Un combattant du peuple-bête ou Teresa aurait du mal.
Enfin, Teresa pourrait y arriver si elle s’engageait à fond et adoptait une garde de bouclier.
Un combattant du peuple-bête, lui, n’y parviendrait pas. Non pas à cause d’un simple écart de talent, mais à cause de la différence de style de combat.
Il pouvait aussi déceler d’autres faiblesses.
« Mais tu mets trop longtemps à récupérer après une estocade. »
L’accélération fulgurante sautait encore plus aux yeux.
« Intègre-la correctement à ton corps et réessaie, d’accord ? »
Rem avait raison. Le mouvement ne faisait pas encore pleinement corps avec lui.
Son bras tremblait, sa posture vacillait et son équilibre flanchait.
Ça n’enlevait rien à la puissance du coup qu’il venait de porter.
« Une Volonté axée sur la vitesse. »
Cela signifiait que l’estocade d’Enkrid avait atteint un niveau digne d’un écuyer.
Sans les fragments de Volonté qu’il avait éveillés, il n’aurait pas pu produire une technique qui dépassait ses anciennes limites.
« Le Refus et l’estocade. »
Deux fragments de Volonté.
C’était étrange, mais pas impossible. Pourtant, c’était le premier humain de ce genre qu’il rencontrait.
Mais si Enkrid avait été ordinaire, Ragna ne serait jamais resté à ses côtés aussi longtemps.
« D’accord. »
Enkrid resta calme.
Sous les épaisses chutes de neige, chacun se retrouva dans son propre monde.
Tous ici étaient pareils. Voir Enkrid les stimulait avec une brutalité implacable.
« Père. »
Audin le dit comme une prière. Les yeux de Dunbakel s’embrasèrent.
Teresa oublia ses blessures et brûla d’envie de combattre.
Quant à Kraiss, qui avait tout observé, il lança :
« Vous êtes sérieux ? Vous vous entraînez tranquillement, là, maintenant ? »
« Et quoi, on devrait déblayer la neige ? »
Rem rétorqua du tac au tac.
Kraiss reprit son souffle au lieu de soupirer, puis regarda Enkrid.
« Capitaine, je vous le demande une dernière fois. »
« Demande. »
« Serrez les dents et déchiquetez-le. »
Dunbakel marmonna des absurdités à côté d’eux, et Rem lui donna un coup de pied aux fesses.
« Tu n’en as pas pris assez, c’est ça ? »
« Pourquoi vous vous en prenez toujours à moi ? »
« À ton avis ? »
Laissant ces deux-là derrière lui, Kraiss poursuivit :
« Vous allez continuer à vous battre, pas vrai ? »
Cette question en disait long.
Ils pouvaient repartir tels quels. S’ils abandonnaient seulement la Perle Verte, défendre la Garde-frontière ne serait pas difficile.
Ils avaient franchi un obstacle majeur ; les forces de Martai pouvaient donc se mettre en mouvement.
Les troubles causés par les fanatiques les avaient empêchés de se retirer à la légère, mais ils avaient dû se mettre en route depuis et se dirigeaient probablement par ici. Ils arriveraient sans doute demain.
Malgré tout, choisiraient-ils encore de sortir et d’aller se battre ?
« Et si on laissait tomber ? »
Enkrid lui retourna la question.
« Ha. Tu as l’air de déjà connaître la réponse, mais si on laisse tomber, cette ville sera difficile à défendre. »
C’était le jugement de Kraiss.
Le cœur de Naurillia était en plein chaos. Sinon, des renforts seraient arrivés depuis longtemps.
À tout le moins, le comte Molsen n’aurait pas pu ignorer la situation à ce point.
« Le pouvoir du centre ne porte pas jusque-là. »
Et ils avaient aussi discrètement éloigné le commandant de bataillon Marcus.
Quelle que soit la manière d’envisager les choses, rien n’annonçait de bonne nouvelle.
La conclusion restait la même.
S’ils voulaient survivre et protéger l’endroit,
ils devaient frapper les premiers. Ils n’avaient qu’à gagner en attaquant tant que le terrain et le moment leur étaient favorables.
« À ton avis, qu’est-ce que ces salauds d’Azpen fabriquent, là-bas ? »
Enkrid récupéra son épée, jeta un regard à la neige qui tombait et posa la question.
Les chutes de neige avaient repris de plus belle.
Si cela continuait, tout le paysage alentour deviendrait un royaume blanc.
Mauvaise nouvelle pour les soldats. Fatigue du combat ou pas, il faudrait d’abord déblayer la neige.
Si on la laissait s’accumuler, les canaux d’évacuation gèleraient et le poids de la neige ferait s’effondrer les toits des constructions en bois mal bâties.
Les baraquements étaient en pierre, donc ils ne risquaient rien, mais si les palissades se fissuraient, il faudrait les réparer.
Mieux valait déblayer la neige avant que ça n’arrive.
Kraiss réfléchissait aux dégâts causés par les chutes de neige, tout en cherchant à comprendre pourquoi Azpen avait attendu et ce qu’ils cherchaient.
La conclusion était évidente.
« Je n’en sais rien. S’ils voulaient la Perle Verte, ils auraient dû frapper depuis longtemps. Il faut encore surveiller la situation. »
Il avait quelques sombres pressentiments, mais il y avait peu de chances qu’ils se réalisent.
« On marchera dès que la neige s’arrêtera. »
Kraiss conclut ainsi.
Enkrid hocha la tête. Que pouvaient-ils faire d’autre d’ici là ?
Se reposer.
Ils mangèrent et dormirent. Mais la neige continua de tomber jusqu’au soir, et les soldats commencèrent à se plaindre.
« Buvons et profitons de la vie, sale neige ! »
Kraiss qualifia ça de jérémiades de ventres pleins.
Ils ne pouvaient se reposer que grâce à la neige.
Mais ceux qui voulaient boire et se la couler douce le firent sans hésiter.
Au lieu de boire, Enkrid passa en revue ce qu’il avait appris. Il repensa à la bataille et retraça chacun des événements, un à un.
Avait-il manqué quelque chose ? Y avait-il une leçon à en tirer ?
À force de repasser les événements encore et encore, on finissait toujours par apprendre quelque chose.
Il passa environ une journée à se reposer sans faire travailler que son esprit, puis, dès le lendemain, il se remit peu à peu en mouvement.
« Mets ça. »
Sinar vint lui apporter un onguent préparé par les elfes.
Il ignorait comment il était composé, mais c’était un bon remède.
Une fois appliqué, il faisait vite disparaître les petites blessures. Il était particulièrement efficace sur les brûlures qu’il avait dans le dos.
« Je vais t’en mettre. »
La commandante de compagnie étala même elle-même l’onguent sur son dos.
Une vive brûlure et une sensation de fraîcheur le parcoururent en même temps.
Il récupérait vite parce que la Technique d’isolement avait activé les facultés de guérison naturelles de son corps.
Un corps renouvelé, qui guérissait facilement même après avoir été brisé.
« Donne-m’en encore un peu. Il y a beaucoup de blessés. »
À la demande d’Enkrid, Sinar jeta un coup d’œil aux alentours et répondit :
« Pour une blessure pareille, crache dessus et ça guérira. »
Sur ces mots, la commandante de compagnie sortit d’un pas décidé.
À bien y regarder, Rem semblait bien plus gravement blessé que lui.
« C’est de la discrimination pure et simple. Pourquoi ne soigner que le capitaine ? »
« Tu ne poses pas la question parce que tu connais déjà la réponse ? »
Dunbakel intervint d’un ton parfaitement sérieux.
« Je ne sais pas. Je ne sais pas. Puisque je ne sais pas, entraînons-nous. Peuple-bête. Peuple-bête, viens jouer. »
Rem grogna et Dunbakel fila aussitôt hors des baraquements. Elle était remarquablement rapide.
Tap. Elle prit appui au sol et s’élança par la porte comme une traînée blanche. Elle avait progressé. C’était évident.
Devant les baraquements, au milieu de la neige qui tombait, Dunbakel tira la langue.
« Quelle blague. »
Rem entendit sa voix, mais ne se lança pas à sa poursuite.
Son cuir chauffant était usé ; il l’avait donc recousu pour en faire un gilet. Vêtu de celui-ci, Rem réfléchit.
Il neige et il fait froid. Est-ce que je sors lui arracher la gorge, à ce peuple-bête, ou pas ?
Courir après un membre du peuple-bête qui lui tirait la langue avant de s’enfuir, c’était facile.
De toute façon, tout le monde était blessé. Tant pis si ça empirait un peu.
« Du calme, frère. »
À la douce remontrance d’Audin, Rem renifla et s’allongea. Elle finirait bien par revenir. Quand ce serait le cas, il pourrait la corriger.
Le fait qu’elle soit la seule indemne prouvait qu’elle n’avait pas encore renoncé à combattre en se retenant.
Il fallait donc lui réapprendre à se battre comme il faut.
C’était le devoir de celui qui dirigeait l’entraînement. Rem se le jura intérieurement.
Cette fois, il la mettrait au tapis, c’était certain.
Audin, qui avait un bras cassé, examina la blessure au tibia d’Enkrid.
« Ça guérira bientôt. »
Celui qui disait ça ne semblait pas près de voir son propre bras guérir.
Même dans cette situation, il n’avait pas recours au pouvoir divin. Il avait sans doute ses raisons. Enkrid ne posa pas la question.
Enkrid hocha brièvement la tête et sortit.
Il voulait s’échauffer un peu.
Il avait entendu dire que quelques mercenaires s’étaient aussi battus pour la ville ; il comptait donc au moins aller voir à quoi ils ressemblaient.
La neige s’était un peu calmée.
Plusieurs soldats reconnurent Enkrid, se redressèrent et le saluèrent avec vigueur.
À en juger par ce qu’il avait montré sur le champ de bataille, leur attitude se comprenait.
Ça ne valait que sur ce champ de bataille, mais là-bas, il s’était distingué plus que quiconque.
Alors qu’il faisait le tour des baraquements, il aperçut une femme à l’entrée du camp, le nez rougi par le froid.
Quand Enkrid sortit, elle leva le visage.
« Ah. »
Elle semblait le reconnaître.
Elle s’approcha, s’agenouilla et baissa la tête.
« On m’a appris que, même si je ne suis qu’une personne de basse condition, je ne devais jamais laisser passer une grâce sans en remercier son auteur. »
La femme avait l’air d’avoir plus de quarante ans.
« Merci d’avoir sauvé mon fils. »
Elle le remercia à travers ses larmes.
Tout le monde lui avait dit de renoncer. C’était lui qui avait sauvé cet enfant. Son enfant.
À ses yeux, Enkrid était un dieu. Le salut. La grâce. Tout.
Un enfant pour lequel elle aurait donné sa propre vie.
Enkrid sentit quelque chose d’étrange monter en lui. Son cœur trembla. Il eut l’impression qu’on lui murmurait à l’oreille.
« Tu n’avais pas tort. »
Ces voix ressemblaient à celles de Ger et de Pit, morts au combat.
Puis une autre voix se superposa aux leurs.
« Je crois en ton rêve, monsieur. »
Il voulait mettre fin à la guerre sur tout le continent.
Enkrid voulait devenir chevalier et y mettre fin de ses propres mains.
Pour qu’aucune mère ne perde plus jamais son enfant à cause de la guerre. Voilà pourquoi il voulait devenir chevalier.
Il aida la mère à se relever, puis la renvoya calmement chez elle.
Son combat, son rêve, ne faisait que commencer.
Si c’était une route, il venait tout juste d’atteindre son point de départ.
Non, il n’était même pas encore arrivé au point de départ.
Il voulait devenir chevalier.
Le rêve délavé et déchiré se tenait désormais devant lui, rapiécé et rayonnant de lumière.
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