Chapitre 229
NOUS AVONS ESSAYÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Réviseur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 229 : Et si je commençais par réparer ma tête cassée ?
= = =
« Si je me prends encore un coup, je risque vraiment d’y passer, et tu en veux encore ? »
Ce n’était pas encore l’heure de se coucher, mais le soleil s’était déjà couché et le crépuscule s’était épaissi lorsque Rem posa la question en se grattant l’orteil.
Il avait une attitude d’une paresse exaspérante.
Avant de se laver, Enkrid essuyait son épée et vérifiait son équipement.
À côté de lui, Kraiss huilait une dague à l’huile de lin.
Son geste manquait de délicatesse, mais il était habile.
Grands Yeux avait plus d’un tour dans son sac.
Enkrid répondit comme si de rien n’était.
« Je ne mourrai pas. »
Plus exactement, même s’il mourait, il revenait à la vie.
Il avait failli mourir contre le Demi-Géant, lui aussi.
Et il avait frôlé la mort face à la Lame Hirondelle.
Le garde d’Edin Molsen n’avait pas été facile non plus. Ils s’étaient affrontés avec de vraies lames. Quand les choses tournaient mal, se faire transpercer profondément quelque part était monnaie courante.
Aux yeux du commun des mortels, il avait l’air de chercher à mourir.
Dans ce genre de duel, un moment d’inattention pouvait vous coûter la vie. Normalement, quelqu’un aurait dû l’arrêter, mais son commandant était un véritable cinglé qui adorait ce genre de choses.
Mais cela faisait-il pour autant de défier l’Oppression une bonne idée ?
Tant qu’il n’avait pas la force de la briser et de l’emporter, c’était comme tomber d’une falaise les mains nues ou sauter sur des rochers tranchants comme des lames.
« C’est comme charger de la cavalerie cuirassée avec une simple plume. »
Ragna renchérit, vêtu de ses habits habituels, les cheveux encore dégoulinants. Il s’était déjà lavé.
À ses yeux, c’était à ce point inutile.
Audin et Jaxon auraient-ils pensé autrement ?
Tous deux avaient tenu des propos similaires tout en s’occupant de leurs affaires.
« Ça va. »
Enkrid était le seul à voir les choses autrement. Était-ce parce qu’il distinguait une voie à suivre ? Parce qu’il savait comment s’y prendre ?
Non.
Il savait simplement que, quoi qu’il trouve devant lui, s’il reculait, il ne pourrait plus avancer.
Cœur de la Bête, Point de concentration, Sens de la lame, Technique d’isolement. Même si ces capacités lui avaient donné du talent, elles ne l’avaient pas transformé en génie comme on n’en voit qu’un par siècle.
Alors, qu’est-ce qui avait changé ?
Rien. Il pouvait apprendre, maîtriser des choses et progresser. Alors, pourquoi les éviter ?
Voir Enkrid refuser d’abandonner remua quelque chose en Ragna.
La volonté.
Il pouvait se servir de cette force, même s’il ne la maîtrisait pas parfaitement.
C’était seulement la technique appelée Oppression qu’il ne pouvait pas utiliser.
Et même s’il en était capable, la maîtriser à sa guise serait une autre affaire.
Autrement dit, impossible de laisser Enkrid s’y exercer à l’avance.
Une sensation aiguë lui piqua le cœur.
Pour la première fois de sa vie, il ressentit une envie ardente. Une sorte de soif, quelque chose que les autres appelleraient peut-être le désir de progresser.
Plus haut.
Ragna se replia silencieusement sur lui-même.
Tous les autres se reposaient. C’était aussi une soirée où Esther avait repris forme humaine.
Elle avait dit qu’elle devait désormais rester sous forme humaine une ou deux fois par mois, même brièvement.
Esther fixait Enkrid. Non, elle l’observait depuis un moment déjà. C’était lui qui venait tout juste de tourner les yeux vers elle.
Son regard était captivant. Bleu comme un lac, ou comme une lune d’un bleu limpide.
Après l’avoir dévisagé de ses yeux, Esther prit la parole.
« Tu es obtus. »
Enkrid avait l’habitude d’entendre ce genre de remarque. Il pouvait se montrer rusé et vif d’esprit, mais dès qu’il s’agissait d’épées et de son rêve, il était plus que têtu : il était obtus.
Il le savait lui-même et ne prit donc pas la remarque comme une insulte.
« Tu peux prendre forme humaine une fois par mois ? »
À sa question, Esther lui répondit que cela ne le regardait pas.
À vrai dire, elle pouvait prendre forme humaine plusieurs fois par mois, mais, pour le moment, elle se sentait plus à l’aise sous forme de panthère.
Elle avait néanmoins beaucoup à faire sous forme humaine.
Elle ne l’avait pas oublié, elle avait seulement remis ça à plus tard. Elle devait réorganiser son Monde des sorts et remettre en état le Golem éclair Bonehead qu’elle avait obtenu auparavant, pour pouvoir s’en servir.
Si elle ne vérifiait pas souvent son Monde des sorts, son pouvoir s’émoussait comme une lame qu’on négligeait.
« Obtus ? Non, j’ai dit qu’il avait la tête cassée. »
Rem éclata de rire, se tapota la tête de la main qui lui avait servi à se gratter l’orteil, puis reprit la parole.
Enkrid fit comme s’il ne l’entendait pas.
La soirée suivit son cours. Audin méditait, tandis que Ragna était déjà allé s’allonger, comme s’il s’agissait d’un jour de repos. C’est alors que Bell arriva.
« Quelqu’un est venu demander un duel. Qu’est-ce qu’on fait ? »
Si Bell venait le chercher en personne au milieu de la nuit, c’était que l’adversaire n’était pas un combattant ordinaire.
« Ceux qui débarquent la nuit ont toujours quelque chose de louche. »
Derrière eux, Kraiss fit cette remarque en fouillant dans ses affaires. Il avait l’air d’avoir fini avec la dague et de chercher autre chose.
« Je vais voir. »
Louche ou pas, il avait besoin de progresser, et vite.
Pour Enkrid, affronter un nouvel adversaire, c’était ça, progresser.
L’Épéiste à la rapière ne l’avait pas reconnu, mais Enkrid sentait qu’il avait progressé en affrontant le Demi-Géant, la Lame Hirondelle, le garde du comte Molsen et cet Épéiste à la rapière.
Aux yeux des autres, cela avait sans doute paru insignifiant, à peine perceptible, mais il avait progressé.
Tous l’avaient aidé à affiner son maniement de l’épée et à en faire le bilan.
Il sortit, convaincu que ce nouvel affrontement lui serait tout aussi utile.
Bell lui demanda s’il comptait y aller seul ; Enkrid hocha la tête comme si de rien n’était.
Rien ne se passerait tout de suite.
Rem et les autres, derrière lui, ne semblaient pas très intéressés.
Rien d’étonnant. Pas mal de gens étaient venus lui demander un duel de nuit.
L’un d’eux était venu en cachette parce qu’il craignait que perdre devant des spectateurs ne ternisse sa réputation.
Un autre avait expliqué qu’il ne pouvait pas montrer ses techniques en public.
Ces deux raisons étaient valables.
Enkrid avait généralement du respect pour ses adversaires.
Il appréciait déjà qu’ils se donnent la peine de venir.
Cela ne signifiait pas pour autant qu’il acceptait d’affronter n’importe qui.
Bien sûr, il ne rencontrait que des gens dont les compétences étaient avérées.
Bell était sa référence en la matière.
Alors, si Bell l’appelait, c’était que l’adversaire méritait qu’on s’y intéresse.
« Il t’a frappé avec quoi ? »
« Il avait une épée à la ceinture, mais il s’est contenté de ses poings et de ses mains. Après, il a fait “tac” avec sa paume, comme ça. Ça faisait mal. »
Bell imita la technique. Son geste était si maladroit qu’Enkrid ne put en tirer grand-chose.
À leur arrivée devant la porte…
Un homme se tenait là. Ses cheveux paraissaient roux à la lumière des torches, mais en plein jour, ils auraient clairement tiré sur le brun.
Il avait un visage jeune et de longs bras.
Le regard qu’Enkrid avait aiguisé grâce à la Technique d’isolement l’évalua.
De longs bras, un bon centre de gravité.
Un corps bien équilibré et une grande allonge étaient de bons atouts pour manier l’épée.
« Je suis le Soldat qui met fin aux guerres. »
Enkrid s’avança et se présenta.
Fouuuh.
Le vent souffla dans son dos et inclina la flamme de la torche.
Leurs ombres s’emmêlèrent, puis se séparèrent.
« Ah, c’est donc vous ? »
Les yeux de l’homme s’agrandirent. Ils n’étaient ni vifs ni limpides, mais ne trahissaient aucune malveillance ni intention meurtrière.
Il avait l’air d’avoir déjà tué, tout en ayant des principes bien établis, une certaine conviction, ou quelque chose qui s’en rapprochait.
Bien sûr, ce n’était qu’une supposition.
On ne pouvait pas vraiment connaître quelqu’un en se fiant uniquement à son apparence.
Un air enjoué flottait aussi sur son visage. La malice de Rem était celle, rusée et aguerrie, d’un démon. Celle de cet homme évoquait plutôt la candeur d’un enfant.
« Pardonnez-moi de venir si tard. »
Il s’excusa d’abord et s’inclina à moitié.
Même en faisant cela, il observait Enkrid du regard. Bonne posture.
« Ce n’est rien. »
Le regard de l’homme parcourut Enkrid de la poitrine aux pieds, puis remonta des pieds à la poitrine.
Il ne chercha pas à dissimuler son examen quand il prit la parole.
« Vous avez un corps bien entraîné. »
Était-ce exagéré de dire qu’Enkrid perçut une émotion dans sa voix dès qu’il l’entendit ?
Pas vraiment.
« D’où venez-vous ? »
Enkrid ne put cacher son impatience en posant la question.
« Des Bergers de la Nature sauvage. »
Leur conversation ne s’éternisa pas. À vrai dire, elle fut plutôt banale.
Enkrid s’était habitué à son surnom ridicule de Soldat qui met fin aux guerres.
Rien que cela témoignait du nombre d’adversaires venus le chercher.
Il ne s’était pourtant pas attendu à rencontrer quelqu’un comme lui.
Les Bergers de la Nature sauvage. Comme leur nom l’indiquait, c’étaient des gens qui gardaient des moutons dans les étendues sauvages tout en possédant une force de combat absurde.
Certains disaient que leur histoire et leurs traditions remontaient à avant le début du calendrier impérial. C’était un peuple nomade.
Quoi qu’il en soit, rien de tout cela ne changeait les choses. Au contraire, son impatience grandissait encore.
La nature sauvage était une terre grouillant de Créatures démoniaques et de Bêtes magiques.
Y garder des moutons ? Il ne pouvait pas s’agir de gens ordinaires.
« Allons-y. »
Aux mots d’Enkrid, le Berger se lança.
Son pas était d’une rapidité stupéfiante.
Juste avant que l’adversaire ne tire sa lame, l’épée d’Enkrid fendit la nuit la première.
Tching ! Fwouh !
Dégainer et frapper. Une frappe ascendante du Style de l’épée lourde, exécutée au dégainé.
À travers les lames qui fendaient le vent, il aperçut les yeux de son adversaire.
Il vit aussi la dague dans la main de l’homme, avant même de comprendre qu’elle était apparue.
Et Enkrid sentit une ligne se dessiner entre eux.
Ping.
Un son grave et tranchant retentit.
La dague était extrêmement rapide.
Dès qu’il la repéra, elle se trouvait déjà devant son nez.
Enkrid prit appui sur le pied gauche, pivota et rejeta le bassin en arrière.
Une réaction réflexe.
Son Sens de l’esquive s’activa.
Puis la dague changea de direction à angle droit, décrivant une trajectoire anguleuse et fulgurante.
À cet instant, Enkrid avait déjà abandonné sa prise à deux mains pour tenir son épée d’une seule.
De sa main gauche libérée, il balaya sa taille, tira une dague à la lame noire et para celle de l’adversaire. Il l’avait prise après avoir tué les Bandits des Lames Noires.
Tang !
Les dagues s’entrechoquèrent et des étincelles jaillirent.
Dans ce bref intervalle, Enkrid ramena l’épée qu’il tenait dans la main droite.
Il ne la balança pas ; il la posa plutôt contre la lame et la fit glisser.
Au lieu de battre en retraite, son adversaire se plaça à la bonne distance, là où les armes courtes comme les dagues donnaient toute leur mesure.
Il intercepta la lame qui glissait en plaçant sa dague de biais.
Krrrraaaang !
Des étincelles crépitèrent à bout portant, mais aucun des deux ne cligna des yeux.
Aucun n’eut le temps de reprendre son souffle.
Ils étaient entrés dans une danse violente.
Comme s’ils étaient seuls au monde, comme si ne pas tuer revenait à mourir.
Ils brisèrent le clair de lune, soulevèrent la poussière et combattirent, coupés de tout ce qui les entourait.
Les mains de l’adversaire s’accélérèrent. Celles d’Enkrid, comme ses pieds, suivirent d’elles-mêmes.
Les Bergers de la Nature sauvage maîtrisaient eux aussi les arts martiaux.
Enkrid ne céda pas.
Aucun des deux ne prenant l’avantage, Enkrid oublia un instant tout le reste.
Le lieu, le temps, la situation, l’adversaire.
Son cœur battait la chamade, réclamant de courtes inspirations. Dans cet échange, il s’enfonça dans le combat, se concentra, s’immergea davantage.
Une sensation semblable à celle qu’il avait éprouvée face à Mitch Hurrier s’empara de lui.
Dans un instant, il saisit le coude tendu de son adversaire et activa le Cœur de la Force surhumaine.
Enkrid ne comprit ni ne calcula consciemment son propre mouvement.
Tout se produisit par pur instinct, par pure sensation.
Il saisit le coude, le repoussa vers sa droite, puis passa dans le dos de son adversaire et leva son épée à l’horizontale contre son cou.
Par-derrière, il coinça la nuque de l’ennemi entre son corps et sa lame.
Il immobilisa son coude derrière son corps, puis visa son cou d’une taille guillotine.
Enkrid tira sans hésiter.
Il ne lui manqua qu’un cheveu pour lui trancher le cou et remporter la victoire.
Tac !
La lame rencontra une résistance lorsqu’il tira.
Enkrid savait que son épée n’était pas une arme ordinaire.
Et pourtant, elle fut arrêtée.
À un moment donné, l’épée que l’adversaire portait à la taille s’était glissée entre le cou du Berger et la lame d’Enkrid, toujours dans son fourreau.
À première vue, on aurait dit une simple tige noire.
« Hah ! »
Le Berger cria. Dans le même temps, il bascula d’avant en arrière, puis projeta son dos contre la poitrine d’Enkrid à bout portant. Même avec le Cœur de la Force surhumaine activé, Enkrid fut repoussé.
La force de son adversaire n’avait rien de dérisoire.
Le Berger se retourna.
À présent, une intention meurtrière brûlait dans ses yeux.
Enkrid ne pouvait pas céder de terrain ; il libéra donc lui aussi son intention meurtrière.
De bas en haut, le pied gauche écarté vers l’extérieur : une nouvelle frappe ascendante du Style de l’épée lourde.
La puissance et le poids, la rotation et le timing.
Tout s’aligna et Enkrid fut saisi d’une exaltation pure.
Au même instant, son épée remontante heurta le bâton noir de son adversaire.
Boum !
Une sorte d’explosion retentit. Puis cela arriva. Le fourreau éclata en morceaux et une lame jaillit de l’intérieur.
Enkrid réagit, mais ne put l’empêcher de lui effleurer le front.
Après l’avoir blessé, son adversaire marmonna soudain quelque chose et recula vivement.
Cela tira Enkrid de son immersion.
« Ah, je n’étais même pas censé utiliser ça. »
Les mots lui parvinrent avec un temps de retard.
« Bon sang. Je suis désolé. »
L’homme s’excusa.
« Qu’est-ce que… »
Enkrid ne put finir sa phrase.
Qu’est-ce que c’était ?
Quelque chose s’infiltrait dans son corps depuis son front.
Du poison ?
Non, ce n’était pas ça.
Autre chose.
« Alors, euh… il y a un prêtre dans le coin ? Si on se dépêche, tu peux peut-être t’en sortir. Ah, mais il est probablement déjà trop tard. »
Le Berger semblait désemparé et ses paroles partaient dans tous les sens.
Une douleur atroce naquit dans le front d’Enkrid, puis se répandit dans tout son corps. Au même moment, un hurlement déchira l’air, venu de quelque part.
« Enfin, c’est-à-dire… bon… il ne faut pas trancher les gens à la légère. Cette épée tranche l’âme. Si tu tiens bon au moment où tu es touché, tu peux survivre, mais… ah, je crois que c’est trop tard. »
Il continuait de débiter des explications bien plus longues que nécessaire.
Sans tout comprendre, Enkrid sentit quelque chose l’écraser autour du cœur.
Le Berger avait raison.
Il ne comprenait pas tout, mais avait saisi ces derniers mots : il semblait trop tard.
Quelque chose que ses apprentissages passés ne pouvaient surmonter envahit son esprit.
Sa vue s’assombrit.
Il avait cru avoir traversé d’innombrables épreuves, mais ce genre de mort était une première.
Quelque chose creusa son crâne, le transperça et le fendit.
C’était aussi physique.
Sur le front d’Enkrid, quelque chose comme de la suie noire ondulait.
Pourtant, il ne se sentit pas lésé.
L’immersion et la concentration.
Ce moment avait été profondément enrichissant.
Il était difficile de dire lequel d’entre eux était le meilleur combattant.
Le Berger s’était bien battu.
Avantage de l’arme ? Dans un combat où l’on tuait et où l’on pouvait être tué, il était tout à fait normal de s’en servir.
Certes, il ne s’agissait que d’un duel, et il s’était tellement laissé emporter par le combat lui-même que la situation avait dégénéré.
La blessure n’avait pas été intentionnelle. C’était une réaction réflexe. Enkrid l’appréciait aussi, car il avait fait de même.
Il ne pouvait en vouloir à son adversaire.
Lors de cette dernière taille guillotine, il avait lui aussi tenté de trancher le cou de son adversaire.
S’il avait retenu son geste à ce moment-là, il aurait perdu.
Comment dire ?
Il y avait des moments où il détestait perdre, même si cela devait lui coûter la vie.
Il avait perçu quelque chose de semblable chez son adversaire.
Pourquoi ?
Ce n’était pas qu’il se fichait de gagner, mais lorsqu’il pouvait apprendre quelque chose, un jour comme celui-là, il pouvait accorder moins d’importance à la défaite.
Sinon, il aurait depuis longtemps combattu jusqu’à la mort la Lame Hirondelle ou n’importe qui d’autre.
Enkrid avait l’habitude de réfléchir et de faire le bilan.
Cela l’aidait à démêler ses propres sentiments.
Ah.
Une brève illumination lui vint.
L’adversaire devant lui lui rappelait cet enfant qu’il avait rencontré lors de ses premières errances sur le continent, celui qui lui avait transpercé le ventre après seulement six mois d’entraînement à l’épée.
Bien sûr, ce n’était pas ce même enfant devenu adulte.
Mais c’était le genre d’adversaire qui lui faisait revivre cet instant.
Le lieu, l’heure, le temps, tout lui semblait semblable. Même la candeur sur le visage de son adversaire.
Voilà pourquoi il n’avait pas voulu perdre.
Parce qu’il se souvenait de l’enfant qui avait réduit son commencement en miettes.
Il avait autrefois fait de cet enfant l’objectif qu’il devait poursuivre.
« Bref, désolé de t’avoir tué. »
Son attitude aussi était semblable. Le Berger inclina maladroitement la tête.
Espèce de salaud.
Il avait l’air désolé, mais semblait impuissant face à la situation. Le Berger se retourna et ajouta une dernière phrase.
« Si jamais tu reviens à la vie, considère ça comme une dette que j’ai envers toi. Je m’appelle Pel, le Berger. »
Puis il s’enfuit. Il avait manifestement compris que rester là lui attirerait des ennuis.
Enkrid s’effondra en avant.
En tombant, il ne pensa qu’à une chose : si ce n’était pas du poison, qu’est-ce que c’était ?
Puis, le noir. Il était mort d’une simple éraflure au front. Mort.
Jusqu’à l’instant précédant sa mort, il entendit le cri étrange d’une femme et les hurlements d’autres voix, qui semblaient monter des profondeurs de l’enfer.
C’était étrange.
Quand il ouvrit les yeux, puis les referma, il aperçut cette rivière noire familière.
Le Passeur souriait, une lampe violette à la main.
« Le savoir t’aidera-t-il à surmonter cela ? »
demanda le Passeur.
Enkrid répondit calmement.
« Peu importe si je ne sais pas. »
Si se faire couper signifiait mourir, il n’avait qu’à éviter de se faire couper.
Non, même s’il se faisait couper…
Encore une fois.
Il voulait revivre cette immersion, cet instant.
Il voulait affronter de nouveau ce Berger.
Qu’il gagne ou qu’il perde, n’était-ce pas le genre d’adversaire qui faisait déferler une exaltation pure dans tout votre corps, rien qu’en combattant ?
Enkrid était sincère.
« …Et si je commençais par réparer cette tête cassée ? »
Sur ces mots, il perdit à nouveau connaissance.
Maintenant qu’il y pensait, le Passeur pouvait-il aussi entendre les sons de l’autre côté ?
La remarque de Rem sur sa « tête cassée » lui était parvenue jusqu’ici.
Ce sacré Rem était vraiment le problème.
Un nouveau jour commença.
« Tu pourrais mourir si tu recommences. »
Le même soir, une fois encore.
« Je m’en fiche, espèce de Rem. Apprends plutôt correctement à Dunbakel. »
« …Pourquoi ai-je l’impression que tu me traites plus mal que d’habitude ? »
Rem exprima son incompréhension, mais Enkrid ne lui répondit pas.
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