Chapitre 227
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Relecteur : Abstract
Discord : https://dsc.gg/wetried
UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 227 : Joute, joute, épreuve
= = =
« Comment en est-on arrivé là ? »
L’Épéiste à la rapière avait l’habitude d’enseigner.
À force de le faire, son regard sur les gens avait dépassé la simple familiarité pour devenir un véritable talent.
Chez une Grenouille, le don pour jauger les aptitudes venait d’un talent inné propre à sa race. Mais le regard de l’Épéiste à la rapière, lui, relevait clairement d’une autre école.
Il avait été forgé par un talent personnel et une expérience accumulée.
À ses yeux, Enkrid avait sans aucun doute progressé.
Au point qu’il était difficile de croire qu’il n’avait toujours pas de Volonté.
Parfois, quand ses yeux bleus étincelaient et qu’il fonçait en enchaînant les coups à une vitesse fulgurante, sa façon de combattre lui coupait même toute retraite.
« Tout repose sur l’Épée correcte. »
Et il y avait mêlé l’Épée lourde. Il tendait vers une forme complète.
Son adversaire avait dépassé ses attentes.
Au départ, il n’en avait rien attendu du tout.
C’était ainsi qu’il avait jugé son talent et sa maîtrise.
Sans l’ombre d’un doute, c’était la première fois que son jugement se révélait aussi erroné.
L’Épéiste à la rapière en fut ébranlé. Cela lui heurta le cœur et troubla son esprit.
« D’abord l’enseignement, puis la joute. »
C’était ce qu’il avait décidé dès le début.
Il avait voulu suivre la voie du chevalier, mais son talent n’avait pas été à la hauteur, alors il y avait renoncé.
Pourtant, il n’avait jamais perdu contre quelqu’un dépourvu de Volonté. C’était toujours vrai aujourd’hui.
« Il a progressé. »
C’était remarquable, et sa maîtrise était excellente. Mais cet homme aux cheveux noirs, devant lui, ne pouvait toujours pas tenir tête à un véritable écuyer.
Tel était son jugement.
Clangclangclangclang !
Les lames s’entrechoquèrent encore et encore, faisant jaillir des étincelles.
Au milieu de ces échanges incessants, les yeux bleus se plissèrent, longs et perçants.
« Même son jeu de jambes… »
Ce n’était pas une plaisanterie. Il avait dépassé les limites humaines. C’était certain.
Si ses adversaires étaient des sots paresseux qui se fiaient à leur talent médiocre et s’en contentaient ?
L’homme en face de lui l’emporterait.
Et sa défaite contre la Lame Hirondelle, alors ?
Il avait vu ce combat, et venait à présent de croiser le fer avec lui.
« Si le but n’est pas de tuer, mais de se battre, si la joute passe avant tout… »
La Lame Hirondelle était tout l’inverse. Ce salaud se battait pour tuer.
Et même ainsi, l’écart n’avait été que d’un cheveu. À ses yeux, tout s’était joué à celui qui ferait le premier pas. La Lame Hirondelle ne s’en était même pas rendu compte.
Sa maîtrise n’avait-elle pas tant progressé qu’il en était presque méconnaissable ?
De quoi laisser n’importe qui sous le choc, encore et encore.
Voilà pourquoi.
Ces paroles lui ordonnant d’abandonner lui étaient restées en tête et l’avaient poussé à reprendre son épée.
Il commença lentement, sans précipitation.
Inutile de frapper en dévoilant d’emblée toute sa maîtrise.
Il restait pourtant rapide et puissant, et l’art qu’il mêlait à ses coups était le style de l’Épée fluide. Il mêlait la douceur à la vitesse. Frapper en glissant, glisser en frappant.
Il voulait lui montrer qu’il existait aussi ce genre d’escrime.
En même temps, il organisait un jeu de mouvements.
Dire à quelqu’un de se consacrer à une seule forme, en lui lançant : « Correcte, lourde, illusoire, rapide, fluide », c’était mal enseigner.
Avoir une spécialité, c’était très bien, mais il fallait apprendre les cinq formes d’épée. Au minimum, il fallait en effleurer chacune.
Pourquoi ?
Parce qu’il fallait savoir parer, savoir esquiver, savoir faire quoi que ce soit.
Voilà pourquoi.
En ce sens, l’Épéiste à la rapière obligeait à varier son escrime. Il montrait aussi qu’un jeu de mouvements ne devait pas forcément prendre la forme de l’Épée correcte.
Par exemple.
« Dévie-la. »
Comme il déviait la lame, les yeux d’Enkrid étincelèrent. C’était un piège.
Enkrid abattit son épée à la verticale, avec une force capable de tout fendre. C’était une Frappe de foudre.
L’Épéiste à la rapière fit mine de la contrer lame contre lame, puis pivota sur le côté.
Le style de l’Épée fluide : glisser sans contact.
La lame fulgurante fendit le vide à un cheveu près.
Fouh ! Le son de l’air déchiré retentit, net.
Était-ce une forme de haut niveau ou le fruit d’une maîtrise profonde ?
Puis il releva la pointe et porta une estocade, et la posture d’Enkrid se brisa naturellement.
À partir de là, l’avantage revint à l’Épéiste à la rapière.
Il continua de faire pression. Lentement, petit à petit. C’était une technique qu’on appelait tuer la Grenouille.
Pour faire bouillir une Grenouille, on la met dans l’eau froide et on augmente la chaleur peu à peu.
La pression était le fondement de cette escrime.
Des paroles prononcées par l’épée.
« Tu ne passeras pas. C’est ici que tu t’arrêtes. »
Il faisait pression, encore et encore, jusqu’à acculer sa cible et la forcer à s’immobiliser.
Enkrid s’était heurté à un mur infranchissable, ni le Cœur de la Force surhumaine, ni le Sens de l’esquive, ni aucune des techniques d’épée qu’il avait apprises ne pouvaient l’aider à le franchir.
Alors désespéra-t-il ?
Il n’en avait pas le temps et, même s’il l’avait eu, il n’était pas homme à se laisser aller à ce genre de pensées. Enkrid se contenta d’abattre son épée avec force.
L’Épéiste à la rapière n’appréciait pas davantage cela.
La joute avait pris une tournure complètement différente de celle qu’il avait imaginée.
Pour le dire simplement, il ne voyait aucune étincelle chez son adversaire.
« N’était-il pas ce génie caché que j’aurais manqué ? »
Sinon, une telle vitesse de progression n’avait aucun sens.
Alors pourquoi n’y avait-il pas la moindre étincelle ? Pourquoi son talent semblait-il si terne ?
Il s’était attendu à voir la Grenouille bondir hors de la marmite. Au moins, qu’elle donne un coup de patte. Mais il ne la voyait que sécher lentement jusqu’à en mourir.
« On s’arrête là. »
« Hah… hah… C’était un bon enseignement. »
Enkrid lui témoigna son respect.
Il le méritait. Cet homme ne l’avait pas visé à la gorge, et ne cherchait pas la gloire. Il était apparu de nulle part pour lui enseigner son art.
« À mon tour, aujourd’hui. »
Le Demi-Géant s’avança, l’épée et le bouclier à la main.
Cette joute n’avait pas beaucoup éprouvé le corps d’Enkrid. Il lui suffisait de reprendre son souffle. Enkrid acquiesça.
Le combat ressemblait au précédent.
Son intensité et sa brutalité donnaient le tournis.
Si le combat contre la Lame Hirondelle donnait l’impression que le corps pouvait être percé ou tailladé à tout instant,
celui contre le Demi-Géant faisait craindre qu’un membre ne soit broyé d’un moment à l’autre.
Enkrid tint bon de front.
Ses blessures restèrent à peu près au même niveau que le premier jour.
Cette fois, le Demi-Géant lui dévoila une astuce : il saisit le bout de son épée et la brandit comme une arme contondante. Il agita aussi son bouclier de haut en bas, mêlant des feintes à ses attaques.
Enkrid mêla l’Épée lourde à l’Épée correcte pour le repousser.
On aurait dit qu’il mettait en pratique ce qu’il venait d’apprendre auprès de l’Épéiste à la rapière.
Bien sûr, l’Épéiste à la rapière ne fut pas satisfait.
« Aucun progrès. »
Un génie changeait même après une seule joute.
Mais cet Enkrid, tout au plus, restait dans la moyenne.
Ça le contrariait.
Ses yeux se plissèrent d’eux-mêmes.
« Bon, c’est tout pour aujourd’hui. Si vous vous ennuyez, prenez chacun un contrat et allez éliminer les Bêtes magiques des environs. La récompense est généreuse et ça vous aidera à sortir de cette stagnation. »
« Pas bête. »
Aux paroles de Kraiss, la Lame Hirondelle s’illumina.
Ses mains le démangeaient si fort qu’il avait l’impression qu’il allait en mourir.
Surtout, les deux adversaires qu’il avait vus aujourd’hui avaient l’air coriaces.
L’un était son pire adversaire, et l’autre semblait cacher son véritable niveau.
« Bande de tarés. »
Il ne pouvait pourtant pas fuir, maintenant. S’il prenait la poudre d’escampette à cause de sa situation, les Lames Noires risquaient d’envoyer une escouade d’extermination à ses trousses.
Il avait dépensé sans compter les couronnes des bandits, depuis tout ce temps.
Il était maintenant temps de jouer sa vie.
Surtout, son envie meurtrière lui faisait bouillir le sang. S’il s’enfuyait maintenant, il ne pourrait pas se servir de sa lame à sa guise pendant un bon moment.
« Ah, j’ai envie de tuer. »
Il rêvait de sentir sa lame transpercer la chair tendre.
Mais il ne pouvait pas tuer le premier vagabond venu en ville et se faire lyncher par la foule, alors il ne pouvait pas s’en prendre à n’importe qui.
Les hommes autour de lui semblaient prêts à écumer de rage et à lui tomber dessus au moindre geste suspect.
Ils avaient tous le regard acéré et une solide maîtrise.
« Je me suis vraiment mis dans de beaux draps. »
Il n’avait jamais cru que ce serait facile, mais à présent, tout s’était emmêlé.
« Je vais me contenter d’abattre des Bêtes magiques. »
C’était une décision raisonnable.
Kraiss acquiesça et s’adressa au soldat qui s’était joint à eux.
« Oui, par ici. »
Le soldat chargé de guider la Lame Hirondelle l’emmena, et les joutes du jour prirent fin.
Il fallut presque porter Enkrid. Les muscles de ses cuisses tremblaient tellement qu’il ne pouvait plus marcher.
« Ça ira mieux après un peu de repos. »
dit Enkrid.
« Ouais, bien sûr. »
« Ça guérira, oui, mais si ça continue comme ça, ça finira quand même par te détruire le corps, mon frère. La foi, c’est bien, mais on nous a dit de ne pas pécher par excès de confiance. »
Audin récita ces paroles en y mêlant un passage des Écritures. Il fallait faire confiance à son corps, mais avec modération. Voilà l’idée.
« Hum, tu as raison. »
Enkrid acquiesça. Bien sûr, même un chien ne l’aurait pas cru.
« Quand on sera rentrés au logement, faisons quelques joutes simples à la Lame à une main. »
dit Ragna.
« Si tu affûtes tes sens, il sera plus facile de prévoir le coup suivant. »
Jaxon prit la parole à côté de lui.
Tout le monde semblait avoir son mot à dire.
À vrai dire, ils n’avaient pas l’air d’apprécier de voir Enkrid se faire malmener.
Était-ce différent quand c’étaient eux qui le rouaient de coups ?
Enkrid s’en fichait.
Qu’est-ce que ça pouvait bien faire ?
Il avait une montagne de choses à faire, en ce moment.
Il avait appris et s’était entraîné, mais il ne pouvait toujours pas tout faire à la fois. C’était inévitable.
Alors il ferait simplement un pas de plus.
Au moins, quelque chose qui ressemblait à du talent s’était désormais ancré dans son corps, et il n’était plus bloqué comme avant. Rien que ça, c’était déjà un immense progrès.
Perdu dans ces pensées décousues, Enkrid retourna au logement et poursuivit ses joutes à la Lame à une main avec Ragna.
« Tu fais vraiment ça avec un corps blessé ? »
Finn claqua la langue en le voyant.
Finn semblait elle aussi très occupée ces derniers temps. Elle chuchotait avec le commandant de compagnie elfe et sortait souvent avant l’aube.
« Où est-ce que tu vas, ces derniers temps ? »
demanda Rem d’un ton ennuyé. Finn lui répondit sèchement. Sans même le regarder, elle rangeait son équipement tout en parlant.
« J’ai entendu dire que la rosée du matin était bonne pour la peau. »
« … Il se paie ma tête, hein ? »
marmonna Rem. Enkrid était d’accord en son for intérieur, mais il prit le parti de Finn.
« C’est ton complexe de victime. Tu as tendance à mal interpréter les paroles des autres. »
Ce n’était pas une vengeance. Ce n’était certainement pas parce que Rem répétait sans cesse qu’il avait le cerveau fêlé.
« Hein ? »
Rem fronça les sourcils, et Ragna poussa Dunbakel vers l’avant.
« Allez. Va faire ce que tu es censée faire. »
Et qu’était-elle censée faire, au juste ?
« Hein ? »
Dunbakel s’avança vers Rem contre son gré.
« Ah, c’est vrai. L’entraînement. Ça fait un moment, non ? »
Ça ne faisait que deux jours qu’on était passé de deux raclées par jour à une seule.
Et il trouvait que ça faisait un moment ?
Dunbakel le maudit du regard, tandis que Rem affichait un air satisfait.
« Ouais, cette tête, cette rancune. Parfait. Aujourd’hui, on va se donner à fond et se faire frapper… non, s’entraîner ! »
Dunbakel avait envie de pleurer, mais sa fierté retint ses larmes.
Les deux s’en allèrent ensuite.
Enkrid continua les joutes fondées sur un jeu de mouvements.
Le temps passa ainsi et, une fois son corps de nouveau guéri, il interpella l’un des pensionnaires de l’auberge et se lança de nouveau dans une joute.
La Lame Hirondelle était un maître des entailles fulgurantes et des attaques irrégulières imprévisibles.
Enkrid pouvait lui aussi apprendre de lui.
Le Demi-Géant brandissait son épée et son bouclier avec une force écrasante.
C’était une alliance du Style de l’épée lourde et de la technique du bouclier.
L’Épée correcte s’y mêlait, mais plus le combat avançait, plus ses techniques d’Épée lourde et de bouclier se diversifiaient.
La charge au bouclier qui l’avait écrasé au début restait redoutable.
Il n’avait qu’à laisser la moindre ouverture pour qu’elle le presse de son endurance monstrueuse.
En matière d’endurance pure, Enkrid ne lui était pas inférieur, mais sa carrure immense était déjà une arme en soi.
L’Épéiste à la rapière, lui, restait égal à lui-même.
Chaque fois, il répétait la même chose.
Edin Molsen continuait lui aussi de se ruer sur lui sans relâche, mais il ne faisait pas le poids. Après avoir été violemment projeté en arrière et assommé lors de leur troisième joute, il cessa de parler si légèrement de se jeter dans la mêlée.
Son garde du corps prit alors sa place.
« Ton nom ? »
« Tu n’as pas besoin de le connaître. »
Un homme brusque et revêche.
Enkrid s’en fichait. Il se fichait aussi de savoir pourquoi cet homme ne s’était avancé que maintenant.
Il était simplement content d’avoir un adversaire de plus à sa hauteur.
Alors il sourit.
« Tu n’es vraiment pas normal. »
dit le garde. Enkrid ne releva pas.
L’escrime du garde reposait sur le style de l’Épée fluide. Il glissait, puis frappait dans l’ouverture.
La technique était familière à Enkrid. Il l’avait déjà vue. Il ne se trompait pas.
Il n’oubliait pas les choses qu’il avait revues et repassées dans son esprit d’innombrables fois.
« C’est… »
C’était une technique du duché d’Azpen.
Plus exactement, le style de l’homme qu’Enkrid avait abattu de sa main gauche. Certains adversaires laissaient derrière eux un nom qu’on n’oubliait jamais.
Ce nom, c’était Mitch Hurrier. La Famille Hurrier incarnait la puissance militaire d’Azpen.
Cet homme était donc un espion ?
Il s’en fichait.
Tant qu’il était un adversaire digne de croiser le fer avec lui, cela suffisait.
Alors ils s’affrontèrent.
Ils se battirent et se heurtèrent. Leurs forces étaient égales, et il ne pouvait pas l’emporter facilement. Enkrid ne cherchait pas à gagner.
« Si tu avais vraiment essayé de tuer, tu serais mort cent fois. »
lança Rem pour le provoquer, car il ne pensait pas qu’Enkrid s’en tenait à une seule escrime obstinée.
« Qu’est-ce que ça t’apporterait de tuer ? »
Ils n’étaient pas sur un champ de bataille. Ils étaient venus éprouver leur maîtrise.
Quand l’heure était venue de s’exprimer par l’épée, il voulait simplement le faire.
« Il sourit encore ? Tu trouves vraiment ça amusant ? »
La Lame Hirondelle riait souvent. Son sourire s’élargit et son ton se fit plus rude.
Tout en souriant, il ne cessait de se moquer du sourire d’Enkrid.
Dans cet état, il continua de croiser le fer avec Enkrid.
À un moment, il n’y eut plus qu’Enkrid dans les pensées de la Lame Hirondelle.
Il n’avait eu en tête que l’idée de tuer son adversaire, mais aucune autre impulsion ne venait plus interrompre cette pensée.
Il ne restait qu’un seul homme.
Toute son intention meurtrière convergea vers Enkrid. Même pour la Lame Hirondelle, c’était une première.
Le Demi-Géant connut quelque chose de semblable. Il ressentit autre chose que l’envie de tuer.
« Pourquoi continue-t-il de foncer ? »
Il avait l’avantage. C’était évident. Si l’homme appelé Enkrid avait vraiment voulu tuer, oui, il aurait pu tuer quelqu’un comme la Lame Hirondelle.
Mais les autres étaient trop forts.
À vrai dire, la Lame Hirondelle devait bien cacher quelques atouts, alors si leur combat s’était joué à la vie à la mort, leurs chances auraient été égales.
Tel était son jugement.
Malgré tout, ces joutes lui apportaient-elles quelque chose ?
Alors pourquoi prenait-il tant de plaisir à se battre ?
« Bien. Aujourd’hui, c’est ton tour. »
Pourquoi était-il si heureux, même quand le Demi-Géant le rouait de coups ?
Il leva son épée avec un léger sourire, et l’émotion qui se lisait sur son visage était limpide.
Claire même pour le Demi-Géant, pourtant peu doué pour déchiffrer les émotions.
Il ressemblait à un enfant.
Un enfant goûtant à un instant de joie pure.
Cette innocence éclatante, comme si un festin d’anniversaire allait commencer.
Il avait entendu dire que cet homme n’était plus si jeune.
Alors pourquoi affichait-il cette expression ?
« Commençons. »
Comment pouvait-il le dire d’un ton aussi joyeux ?
Il n’en savait rien. Mais une chose était claire : tout chez cet homme lui faisait bouillir le sang.
L’envie de se battre. L’esprit de compétition. Le sang de géant qui coulait dans ses veines s’embrasa.
En cet instant, il n’était pas un Cultiste, mais un guerrier. Et, pour la première fois, il voulut être un guerrier plutôt qu’un croyant.
C’était à cet instant qu’une fissure se forma dans ce qu’on lui avait inculqué par le lavage de cerveau depuis l’enfance.
À cet instant, il reconnut et éveilla en lui des désirs qui dépassaient les enseignements et les ordres du Culte.
Quelque chose qu’il avait toujours ressenti en silence au cours de sa vie enfla en lui.
Des sentiments qu’il n’avait jamais montrés, ignorés de tous, évêque compris, s’entremêlèrent dans sa poitrine.
« Tu es vraiment bizarre, toi. »
dit le Demi-Géant.
Il s’exprimait avec maladresse, mais son intention était claire.
« Je vous l’ai dit dès le début. Il est fêlé, là-haut. »
Derrière Enkrid, un subordonné aux cheveux gris désigna le côté de sa tête et fit tourner son doigt.
Au début, le Demi-Géant avait ignoré cette attitude. À présent, il la comprenait.
« Ouais, tu es fêlé. »
dit le Demi-Géant. Et lui aussi l’était.
Comme si cela lui était égal, Enkrid pointa son épée droit devant lui.
« J’ai dit qu’on allait se battre. »
Il ne désirait que le combat. Il laissait paraître sa faim. Il savourait l’instant.
Un sourire se dessina sur les lèvres du Demi-Géant avant même qu’il s’en rende compte.
Prendre plaisir au combat lui-même, c’était une première dans sa vie.
Tout lui semblait nouveau. Même ce jeu de lames, qui lui avait paru si longtemps futile, prenait désormais tout son sens.
Il ne put s’empêcher de sourire à son tour.
Et les joutes libres se poursuivirent, encore et encore.
Plus de dix manches contre chacun de ses adversaires.
Parfois, Enkrid était grièvement blessé.
D’autres fois, il s’en tirait avec des blessures légères.
Après toutes ces joutes accumulées les unes aux autres, l’Épéiste à la rapière secoua la tête.
« Non, ce n’est toujours pas ça. Tu as atteint ta limite. Mais je me suis peut-être trompé dans mon jugement, alors je dois en avoir le cœur net. Peux-tu la dépasser ? C’est tout ce que je veux savoir. »
Tout en marmonnant ce monologue décousu, l’Épéiste à la rapière se plaça face à Enkrid.
Avant qu’Enkrid ait pu comprendre ce qui se passait, d’innombrables lames jaillirent du corps de l’Épéiste à la rapière.
Enkrid avait déjà vécu cela une fois.
Face à Aisia, membre des Chevaliers à la Cape Rouge.
La Volonté, lames d’intention sans forme, trempa le corps entier d’Enkrid.
C’était l’Oppression.
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