Chapitre 181
ON A TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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LE CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 181 : Un fou me poursuit avec une épée (1)
= = =
Enkrid se retourna brusquement. Pur réflexe : son corps avait réagi sous l’effet du Sens de l’esquive.
En un instant, il balaya la scène du regard.
Kraiss, bâton, coffre, épée ?
Il vit une substance terne et grise s’échapper de l’épée plantée dans l’autel.
La brume grise se répandit alentour, puis enveloppa la salle creusée dans la roche.
Bang ! Esther prit appui sur le sol. Elle fila vers la sortie, en direction d’où ils étaient venus.
Au dernier moment, une barrière grise lui barra la route.
Boum !
La panthère rebondit contre la barrière, et Enkrid tendit les bras pour la rattraper.
Il bougea comme le vent.
Esther dans les bras, Enkrid scruta les alentours et posa une main sur la poignée de son épée.
On aurait dit que quelque chose pouvait surgir à tout instant.
« Finn. »
Finn se plaça aussitôt derrière Enkrid.
Ruagarne attrapa Kraiss et le tira en arrière. Il se tenait là, hébété, son bâton à la main. Puis elle aussi se mit en garde.
Enkrid n’eut même pas le temps de s’assurer qu’Esther allait bien : son instinct lui signala un danger imminent.
Un instinct que lui seul possédait, forgé par d’innombrables morts. Et pourtant…
Hein ?
Rien. Il n’y avait absolument rien.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel… »
Il entendit Kraiss marmonner.
Enkrid se tourna vers lui.
« Kya. »
Esther ouvrit la bouche. Elle ne semblait pas blessée, malgré le choc contre la barrière.
Enkrid la reposa et s’approcha de Kraiss.
Kraiss avait dû ouvrir le coffre avec son bâton.
À l’intérieur, au lieu de fléchettes empoisonnées, il n’y avait que de la poussière et une petite lettre.
Kraiss la déplia et marmonna : « Quelqu’un l’a déjà pillé ? Ou ce salaud de Dolph était complètement cinglé ? »
« Donne. »
Enkrid s’avança et lut la lettre.
-Seul celui qui met la main sur le trésor peut sortir.
Tu es entré grâce à la technique du bond en arrière ? Désolé, mais c’est le seul piège de cet endroit.
Frouf.
Tandis que les torches brûlaient, Enkrid laissa échapper un grognement sourd.
Il croyait presque entendre l’auteur ricaner.
Ce Dolph avait vraiment des goûts déplorables.
Un trésor ? Le coffre était vide. Et l’autre, alors ?
À cet instant, Kraiss ouvrit l’autre coffre avec son bâton.
« Rien. »
Celui-là aussi était vide.
« On dirait qu’à cette époque, ils appelaient la technique du bond en arrière autrement. Merde. Quel trésor ? »
Kraiss se prit la tête à deux mains.
Le piège de cet ancien richard avait plongé dans le désespoir un soldat brillant de l’époque actuelle.
On n’y pouvait rien.
C’était un piège tissé de magie ; personne n’aurait pu prévoir un tour pareil.
« N’importe qui serait tombé dans le panneau. »
Finn abonda dans son sens.
Laissant Grands Yeux ruminer, Enkrid se tourna vers l’estrade. L’épée y était toujours plantée.
Un instant plus tôt, elle était couverte de mousse et de poussière. À présent, elle avait changé d’aspect.
Une faible lueur bleu sombre courait le long de la lame. La poignée était toujours aussi vieille et rouillée, et la lame elle-même était émoussée, mais tout de même.
La couleur de la lame a changé.
Quelqu’un avait-il vraiment pu l’entretenir dans un endroit pareil ? Qui donc ? Ils avaient laissé un soldat squelette ici pour la huiler ?
À première vue, le tranchant avait disparu et l’épée était clairement usée. Malgré tout, elle avait tenu bon après tout ce temps.
C’était rare.
Sans entretien, les épées finissaient généralement en morceaux. C’était le cas de la plupart des armes en métal ordinaire.
Qu’une épée trouvée dans un ancien donjon se brise au premier coup était tout à fait normal.
Le temps en ruinait l’âme.
Pour un mercenaire, une arme, c’était la vie. Moins on avait confiance en ses propres capacités, plus on comptait sur son arme. Enkrid avait passé des années à les étudier de près.
Il avait donc l’œil pour les épées.
Celle-ci n’avait plus de tranchant, et sa poignée semblait si pourrie qu’elle risquait de s’effriter entre ses doigts.
Son âme est encore intacte.
Elle était solide. Il faudrait bien sûr la remettre en état.
C’était la seule chose ici qu’on pouvait appeler un trésor.
« Il y a combien de temps, ce Dolph a construit cet endroit ? »
demanda Enkrid.
« Au moins cinquante ans. »
Kraiss répondit, encore stupéfait, puis tourna les yeux. Comme il ne restait que l’épée, tout le monde la regarda.
Une épée restée plantée là cinquante ans et encore dans cet état ?
Si ce n’était pas un trésor, qu’est-ce que c’était ?
C’était la seule chose qui restait.
« Je vais la retirer. »
Le désespoir de Kraiss ne dura qu’un instant. Il bondit sur ses pieds, marmonna « salopard de Dolph » entre ses dents et s’avança.
Il désespérait vite, mais passait tout aussi vite à l’action.
Il avait un talent naturel pour se cacher à l’arrière et prendre la fuite, mais il ne pouvait pas ignorer un problème qu’il avait lui-même causé.
Avant que quiconque ait pu dire quoi que ce soit, Kraiss saisit la poignée, puis la lâcha aussitôt.
« Urk ! »
Il avait l’air surpris.
Tout le monde le dévisagea. Il poursuivit :
« Non, un fou me poursuit avec une épée. »
Il n’avait fait qu’effleurer la poignée. Qu’est-ce qu’il racontait, avec son fou qui le poursuivait à l’épée ?
« Laisse-moi essayer. »
Finn s’avança. Du courage, et parfois de l’inconscience : voilà un autre nom pour les rôdeurs.
Braves, mais parfois téméraires. C’était bien le genre de ceux qui marchaient en tête.
Avant que quiconque ait pu l’arrêter, Finn saisit l’épée et la lâcha aussitôt.
« Il a raison. »
Enkrid fixa la poignée du regard.
« Une épée démoniaque ? »
Ruagarne la foudroya du regard en parlant. Elle agita la main dans le vide et gonfla les joues.
« Une épée démoniaque, hein. »
Elle s’avança. À l’instant où elle toucha la poignée…
Ça glissa.
« … Hum. »
Enkrid émit un son sourd. Ruagarne réessaya.
Ça glissa.
Sa main remonta le long de la poignée avant qu’elle ait pu la saisir.
« Oh, j’y étais presque. »
La peau des Grenouilles était naturellement glissante. C’était pour cela qu’elles utilisaient des armes à boucle.
Pour elle, cette épée démoniaque était bien trop lisse et glissante.
Le bout de la poignée n’avait même pas de pommeau digne de ce nom.
« Le seul trésor ici, c’est ça. »
Kraiss jeta un coup d’œil à l’épée. D’une manière ou d’une autre, il fallait la retirer.
« On peut se fier à ce que ce Dolph a laissé ? »
demanda Enkrid. S’ils décidaient que c’était le trésor, la retiraient et découvraient qu’il s’agissait d’un piège destiné à les tuer tous, ils étaient fichus.
« Oui, enfin, on n’a probablement pas le choix. C’était un salaud, mais on dit que Dolph a vécu toute sa vie selon l’honneur et n’a jamais menti. Ça semble crédible. »
Si un homme pareil avait menti, les conséquences seraient mortelles. Mais lui faire confiance était leur seule option.
Enkrid songea à cela, secoua légèrement la tête et s’arrêta devant l’épée.
Ça glissa, encore.
Ruagarne tentait toujours de la saisir.
« Je le vois. Un type avec une épée. »
Elle avait l’air concentrée, les yeux mi-clos.
« Une épée démoniaque… »
Kraiss claqua la langue et s’agita les doigts. Il fallait retirer l’épée, mais dès qu’il l’avait touchée, un dingue l’avait poursuivi avec une lame. Ça n’avait duré qu’un instant, mais il ne voulait plus jamais revoir ça. Une sueur froide lui coula le long du dos.
Ruagarne renonça, secoua sa main et déclara :
« Une épée démoniaque. Plus précisément, une épée habitée par un Esprit maléfique. »
Un Esprit maléfique ?
Enkrid avait parcouru le continent en long et en large, mais il n’avait rencontré ce genre de créature qu’une seule fois.
Un spectre, un Esprit maléfique qui se nourrissait de la peur et de l’angoisse humaines.
Il avait accepté ce contrat, mais n’avait pas pu s’en charger lui-même.
Tout le monde était déjà mort ; le village entier s’était changé en Esprits maléfiques.
C’avait été atroce.
Une bande de mercenaires médiocres en armure de métal n’avait rien pu faire. Ils avaient eu besoin d’un prêtre, d’un prêtre capable de manier le pouvoir divin.
Combien ça m’avait coûté, déjà ?
Enkrid avait payé de sa poche. Il avait accepté la requête, alors il l’avait menée à bien. C’était sa façon de voir les choses.
Le plus drôle, c’était que celui qui l’avait engagé était lui aussi un fantôme.
Un vestige d’âme humaine qui n’était pas devenu un Esprit maléfique, et qui pleurait sans fin en suppliant à travers ses larmes.
Le souhait de la petite fille était si désespéré qu’elle s’était déguisée en enfant des rues dans la ville pour passer le contrat.
Enkrid avait tenu sa promesse et exterminé les Esprits maléfiques du village.
Je crois que ça avait englouti toutes mes économies.
Faire venir un prêtre, surtout un assez puissant pour effacer les Esprits maléfiques grâce au pouvoir divin, coûtait toujours autant de krona.
En clair : les Esprits maléfiques n’étaient pas à la portée de mercenaires ordinaires.
Tandis qu’Enkrid se perdait dans ses vieux souvenirs, Kraiss marmonna :
« Ah… Alors, si j’avais continué à tenir cette épée… »
Ruagarne répondit aussitôt :
« Elle t’aurait fendu le crâne. »
Sa réponse lui glaça le sang. Kraiss se frotta le bras sans raison, tandis qu’Enkrid tendait calmement la main.
Retirer l’épée, s’en emparer, puis partir. Rien de plus simple.
Mais surtout, il était curieux.
Enkrid empoigna l’épée.
Il ne cligna même pas des yeux, pourtant il sut que les alentours avaient changé.
L’air lui-même semblait plus dense.
Il se tenait sur une boue collante.
Une boue qui lui retenait les pieds.
Puis quelque chose tomba d’en haut. Une épée. Une lame qui s’abattait droit sur lui.
Son corps réagit. Par réflexe, il dégaina et frappa. Sa lame horizontale rencontra le coup vertical.
Clang !
Au moment du choc, il poussa de toutes ses forces.
Dans un fracas sourd, l’épée flottante fut repoussée à travers la brume.
Profitant du recul, il battit en retraite, mais la boue entravait ses déplacements.
Alors qu’il prenait appui dans la fange…
Fouuuush.
Le vent se leva. La brume dériva derrière l’épée flottante, puis se dissipa.
Au-delà de la brume qui s’effaçait, son adversaire apparut.
Un casque, une armure de plates et, à l’intérieur, des flammes bleues brûlant à la place des yeux.
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Pas un mot. Pas un souffle. Aucun signe annonciateur avant l’attaque. Rien de tout ce qu’un être humain aurait dû avoir.
L’épée se mit simplement en mouvement.
Clang, clang. Après plusieurs échanges, Enkrid comprit que son corps n’était pas comme d’habitude.
Le Cœur de la Force surhumaine ne fonctionne pas.
Il se battait privé de quelque chose. Ses réflexes étaient presque normaux, mais son corps était raide.
Pire encore, l’escrime de son adversaire était d’une orthodoxie stupéfiante, une technique qui prévoyait plusieurs coups à l’avance.
Chaque fois qu’Enkrid frappait par instinct et par réflexe, son adversaire semblait l’avoir anticipé : il détournait sa lame et enchaînait aussitôt avec l’attaque suivante.
Cette fois, une estocade.
Hup.
Il inspira et recula. Il le fallait. Il n’avait qu’à ramener sa conscience vers le monde extérieur.
Son instinct lui indiquait la sortie.
Le problème, c’était que l’adversaire était trop près.
Je vais me faire couper avant.
C’était évident.
Quelles que soient leurs capacités physiques, l’adversaire semblait lire chacun de ses mouvements.
L’issue était inévitable.
Boum.
Un gantelet de fer s’abattit sur l’abdomen d’Enkrid.
Enkrid ne se contenta pas d’encaisser. Il frappa de toutes ses forces, visant l’épaule de l’ennemi.
Il avait visé le cou, mais l’épaulette bloqua son coup.
Il me lit.
Il esquiva de justesse la lame suivante, mais le coup de coude qui suivit lui fracassa la pommette.
Crac.
Quand on s’est fait briser le cou assez souvent, on finit par apprendre une chose.
Ça voulait dire qu’il allait mourir.
« Ghk. »
Enkrid laissa échapper un râle d’agonie. Tout était fini.
Il crut être mort, mais lorsqu’il rouvrit les yeux, tout était revenu à la normale. Il avait été éjecté de cet endroit, que ce fût un paysage mental ou le terrain de jeu d’un Esprit maléfique.
« Capitaine ? »
Les grands yeux de Kraiss le fixaient.
Finn et Ruagarne se tenaient près de lui, ainsi qu’Esther.
« Ça va ? »
« Combien de temps s’est écoulé ? »
Il avait la gorge étrangement sèche. Enkrid parla en se frottant le cou.
La douleur était encore vive. Le froid lui engourdissait aussi le cou, mais celui-ci n’était pas tordu dans une position impossible.
Seuls subsistaient la douleur et l’instant de sa mort.
« À vue de nez, même pas une minute. »
Enkrid fronça les sourcils. C’était rare chez lui. Il était mort, mais pas mort ?
Comment dire… Se battre là-dedans, c’était comme se battre à mains nues.
Comme si l’on abandonnait tout le reste pour ne s’exprimer qu’à travers l’épée.
Pour Enkrid, c’était comme combattre avec les bras et les jambes arrachés.
« Tu es sûr que ça va ? »
« Oui. »
Il hocha la tête à l’adresse de Kraiss et examina l’épée.
Elle n’avait pas bougé. Elle avait toujours le même air, comme une noble dame hautaine.
Bien sûr, à l’intérieur, ce n’était qu’un bloc de métal.
« Elle t’a eu ? »
demanda Ruagarne, près de lui.
« On m’a brisé le cou. »
« Là-dedans ? »
Il hocha la tête.
Ruagarne se plongea dans ses réflexions.
On ne pouvait pas s’occuper des Esprits maléfiques par la force physique, mais ils n’avaient pas non plus réussi à blesser Enkrid. C’était déjà arrivé lors de cette ancienne mission.
Était-ce donc la même chose ?
Il n’en avait pas l’impression.
Ça avait semblé réel. Même en sachant que c’était faux, il avait eu l’impression de mourir pour de bon.
Enkrid, qui était mort un nombre incalculable de fois et était pratiquement devenu un expert de la mort, le savait.
Pendant ce temps, Ruagarne examinait le voile gris, le suivant du bout des doigts et le tapotant.
De l’autre côté, Esther grattait légèrement le voile de ses griffes.
« Qu’est-ce qu’elle sait, cette panthère, pour s’agiter comme ça ? »
marmonna Finn, perplexe.
Peut-être…
Enkrid savait que la Panthère du Lac à ses côtés n’avait rien d’ordinaire.
Pendant un moment, chacun s’efforça de comprendre ce qui se passait.
Ruagarne finit par trouver la réponse. Après avoir tapoté le voile, observé l’épée et tenté encore plusieurs fois de la saisir malgré sa poignée qui lui glissait des mains, elle prit la parole.
« Ce n’est qu’une supposition. »
« Quoi donc ? »
demanda Enkrid.
Ruagarne répondit d’un ton grave. Difficile de deviner les émotions d’une Grenouille, impossible d’en être certain, mais elle semblait convaincante, les bras croisés.
« Il faut mourir des dizaines de fois. Ce n’est qu’alors qu’on commence à apercevoir quelque chose qui ressemble au trésor. »
Pour Enkrid, c’était assez facile, mais Ruagarne n’avait aucun moyen de le savoir.
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