Chapitre 179
NOUS AVONS TENTÉ DES TRADUCTIONS
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 179 : En-en-Enkrid
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Les nobles du royaume de Naurillia avaient pour habitude de donner leur nom à leurs unités.
C’est ainsi que les forces du vicomte Bantara arrivèrent au village pionnier.
Une partie de la cavalerie était partie en avant après avoir reçu le message urgent. Voilà ce qu’ils découvrirent :
« On nous a dit qu’ils étaient attaqués ? »
Le capitaine de cavalerie était venu voir de ses propres yeux. C’était lui qui posait la question.
Mais qu’est-ce qu’ils foutent ?
Pourquoi enterrent-ils des cadavres ?
Contrairement aux apparences, le sang noir des créatures démoniaques et des Bêtes magiques enrichissait le sol. Même le poison des griffes des goules se neutralisait une fois enterré et se dissolvait jusqu’à disparaître.
C’est pourquoi les habitants du village pionnier mettaient toutes leurs forces à enterrer les carcasses des créatures démoniaques. Le terrain sauvage était bosselé et inégal. Des pelles et des pioches s’abattaient sans relâche. La plupart des villageois étaient trempés de sueur.
Soldats et villageois avançaient comme un seul homme.
« Oui, le message est arrivé par courrier urgent », répondit le lieutenant.
Le mot « urgent » était un euphémisme.
« Grande colonie, horde de gnolls, demande renfort immédiat. »
C’était tout ce qui était écrit, rien de plus.
Le message avait été envoyé si vite qu’il ne comportait même pas d’estimation approximative des effectifs.
C’était bien ce qui s’était passé. Deutsch avait paniqué en l’envoyant et, dans sa précipitation, avait omis les chiffres. Le message évoquait seulement une grande colonie d’au moins plusieurs centaines de créatures, avec une vague mention de cultistes. Mais cela avait suffi pour faire bouger les troupes.
« À mes yeux, on dirait qu’ils pratiquent l’agriculture sur brûlis avec des créatures démoniaques », déclara le capitaine.
Aucune menace à l’horizon. Sans les carcasses des créatures démoniaques, la scène aurait presque eu quelque chose de pastoral. Le nettoyage semblait d’ailleurs presque terminé, et le nombre de créatures n’avait pas l’air si élevé.
« Fuuush, crac-boum, il en a tranché cinq cents tout seul. »
« Nous baptiserons le Mur. »
« En-en-Enkrid. »
Un rythme insensé, auquel s’ajoutait une chanson de travail ridicule.
« Renseigne-toi. »
Il avait chevauché jusque-là, couvert de poussière, pour tomber sur ça. À son ordre, l’un de ses hommes partit au galop.
Clop clop ! Clop clop !
L’homme s’éloigna, fit le point sur la situation, puis revint faire son rapport.
« Quoi ? Il aurait tué cinq cents gnolls tout seul ? »
Les villageois n’avaient pas tourné autour du pot.
« Qu’est-ce que c’est que ce type ? Un chevalier errant de légende ? Ou le Roi des mercenaires qui aurait débarqué ? »
« Rien de tout ça. Ils disent que c’est un chef d’escouade de la Garde-frontière. »
Un simple chef d’escouade. Cinq cents gnolls. Tout seul.
Apparemment, pas en une seule journée.
Il aurait aussi tué un cultiste. Ou plutôt, le cultiste était mort. Un adversaire fourbe s’était fait piéger, poignarder dans le dos, puis avait saisi sa poitrine en expirant son dernier souffle ? Depuis quand les cultistes étaient-ils des brigands errants sur les chemins de campagne ? Un minable aux tripes étriquées ?
Faut pas déconner.
Le capitaine ricana. Quel chef d’escouade serait capable d’un tel exploit ?
« Ah oui ? Alors allons voir la tête de ce salaud. »
Ils entrèrent dans le village.
« Il est déjà parti. »
Le chef du village s’avança pour le leur annoncer.
« Déjà ? »
« Il a dit que sa mission consistait à s’occuper de la colonie. »
Il était simplement parti. Comme ça.
Quel type d’un pragmatisme exaspérant.
Le capitaine de cavalerie ricana une seconde fois.
Les seuls témoins étaient des mercenaires et des villageois. Il était difficile de croire qu’ils mentaient tous de concert, mais tout aussi difficile de prendre chacune de leurs paroles pour argent comptant.
Quand les gens se retrouvaient acculés, ils exagéraient. Le capitaine connaissait bien ce principe. Quelqu’un au bord d’une falaise, même s’il lui restait cinq pas ou davantage avant le vide, serait quand même saisi par la terreur de tomber.
Ces gens ne faisaient pas exception.
Cinq cents ? Cinquante, tout au plus. Cent, si l’on voulait être généreux.
Si un mercenaire chevronné reconnaissait ne pas pouvoir venir à bout d’une colonie de créatures de cette ampleur, il ne ferait que confesser sa propre incompétence.
Ils avaient enjolivé l’histoire.
Telle était sa conclusion. Il n’avait pas l’intention de déterrer les cadavres pour vérifier.
« Ça ira. »
Tant que le village était intact, cela suffisait.
Il avait entendu ici et là des inepties sur le « Mur d’Enkrid » et d’autres choses du même genre, mais ce n’était pas à lui de faire des commentaires.
Qu’il en ait tué cinquante ou cinq, ce chef d’escouade avait sauvé le village. Ça, c’était probablement vrai.
Mais laisser derrière lui une légende appelée à enfler en son absence, ça ne lui plaisait pas.
Si jamais je tombe sur lui…
Il rabaisserait un peu son orgueil. Lui couper la moitié de cette langue vantarde lui ferait aussi le plus grand bien.
Sur ces pensées, le capitaine fit faire demi-tour à son cheval.
* * *
« Vous pouvez rester plus longtemps, si vous le souhaitez. »
Dès qu’ils annoncèrent leur départ, le chef du village exprima vivement ses regrets.
Deux jours après une nuit qui avait ressemblé à une fête.
Il était trempé de sueur et se lavait quand quelques femmes du village vinrent regarder Enkrid.
« En plus, il est bien bâti. »
« Il est beau. »
« Il se bat bien. »
« Il a bon cœur. »
« Il a l’air solide. Je suis sûre que là-dessous, il est… »
La dernière remarque franchissait peut-être la limite, mais elle tenait presque de l’admiration. De la vénération, presque de l’adoration.
Ce n’était pas désagréable.
Il se laissa porter par l’ambiance et n’en fit pas davantage.
Quand ils annoncèrent leur départ, Deutsch Fullman surgit de nulle part, sa vouge à la main.
« M’accorderiez-vous un assaut ? »
Il tendit son arme sans préambule, mais sa voix exprimait le respect et son attitude, la déférence.
Une demande formulée sans détour. Une supplication, à vrai dire.
Plus que tout le reste.
Ces yeux.
Enkrid aimait les regards de ce genre. Enflammés. Brûlants d’une détermination farouche.
« D’accord. »
Un bref échange.
Clang.
Il dévia la vouge une fois à la verticale, une fois à l’horizontale, et la repoussa deux fois. Puis il s’engouffra dans sa garde et enfonça le poing gauche dans la poitrine de Deutsch, juste au niveau des poumons.
Boum. Deutsch se plia en deux et s’effondra au sol dans un haut-le-cœur.
Argh. G-hrgh. Hff.
Il haleta, parvint à reprendre son souffle, puis parla.
« Quelle force… »
Il se releva et inclina de nouveau la tête, tandis que le poids de l’affrontement lui retombait dessus.
« Merci. »
Un signe de tête.
Enkrid acquiesça sans y attacher grande importance.
Aucune raison de s’attarder. Il décida de reprendre la route.
« Je viens avec vous. »
Même après qu’on lui eut conseillé de se reposer et de récupérer au village, Finn insista pour les accompagner.
« Je suis Ranger. »
Ces quelques mots en disaient long.
Les Rangers passent devant. C’était la devise du groupe auquel il appartenait.
« Je n’aime pas rester à la traîne. »
Ce n’était pas de l’obstination, pas vraiment. Et sa blessure n’était pas grave, ses entrailles ne lui sortaient pas du ventre, et il avait été parfaitement soigné. Du bon travail de Kraiss, cet homme à tout faire.
Inutile au combat. Bon à presque tout le reste. Surtout quand il fallait faire preuve d’intelligence.
La route qui les attendait n’allait pas non plus être particulièrement dangereuse.
Au pire…
Des créatures démoniaques et des Bêtes magiques.
Quand une colonie se formait puis était anéantie, les alentours se trouvaient généralement nettoyés. C’était logique. Une colonie impliquait un rassemblement : les créatures démoniaques du coin s’étaient regroupées, et voilà que le groupe avait disparu. Il était peu probable qu’une autre grande bande se présente si tôt.
Ça devrait aller.
« Un trésor. Un trésor. »
Kraiss le chantonnait. D’après lui, l’endroit indiqué sur la carte au trésor n’était qu’à une journée de marche.
« Voyez-vous, ce n’est pas du tout compliqué. Autrefois, il aurait fallu franchir des pièges et tout le reste, mais maintenant ? Si vous avez lu le Brise-donjons de Cristlaun, c’est un jeu d’enfant. Voilà tout. »
Il affichait une confiance sans faille.
En pratique, ça n’allait vraiment pas être compliqué.
Ils emportèrent quelques rations de voyage et plusieurs bouteilles de cidre de pomme, puis se mirent en route.
« Revenez nous voir, je vous en prie. N’y manquez pas. »
Le chef du village s’inclina derrière eux au moment de leur départ. Et il n’était pas seul : tous les habitants étaient sortis pour les saluer.
Enkrid inclina la tête et répondit :
« Si l’occasion se présente. »
C’était une formule d’adieu un peu sèche, mais elle était sincère, et cela se sentait.
Ils reprirent donc la route du retour, avec un petit trésor à récupérer en chemin. Rien de plus.
« Allons dénicher un trésor. Un trésor ! »
Kraiss bavarda gaiement tout le long du chemin.
Enkrid acquiesça d’un signe de tête détendu.
« Je vous accompagnerai jusque-là. »
Ruagarne n’était pas repartie tout de suite. Qu’elle n’eût pas de raison de rentrer en hâte ou qu’autre chose la retînt là, Enkrid ne lui posa pas la question.
À la place…
« Un assaut ? »
Il traita Ruagarne comme toujours. Elle avait dit qu’elle comptait l’accompagner, mais le temps finirait par régler la question.
Ce qui comptait davantage pour Enkrid que n’importe quel jour à venir, c’était ce qu’il apprenait encore auprès de Ruagarne.
En matière de puissance de combat pure, s’il s’agissait de tuer, il était convaincu de pouvoir battre Ruagarne. Mais l’expérience et le savoir-faire qu’elle possédait n’avaient rien d’une fanfaronnade.
À s’en tenir aux capacités de combat, Ruagarne était plus facile à affronter qu’il ne l’avait cru. Tant qu’on n’a pas gravi un sommet, on ne peut voir le paysage alentour ; mais, une fois arrivé en haut, ce qu’on voit et ce qu’on ressent change du tout au tout. À présent, il voyait. En savoir davantage lui permettait de voir davantage, et il distinguait maintenant le chemin qui le mènerait à vaincre Ruagarne.
Toutes les Grenouilles sont-elles aussi fortes ?
Non. Probablement pas.
Comme elle l’avait répété plusieurs fois, elle était une érudite.
« Ce n’est pas une mauvaise proposition. Moi aussi, je me suis un peu rouillée. Il est temps de m’y remettre. »
Elle aussi semblait avoir tiré quelque chose de son combat contre le cultiste.
Le claquement de deux épées de bois résonnait tandis qu’ils marchaient.
Ce qu’il avait acquis. Ce qu’il avait appris. Ce qu’il avait maîtrisé. Il repassait tout cela dans son esprit en avançant.
« Tu es vraiment un drôle d’humain. »
Juste après une partie du Jeu des mouvements, Ruagarne lâcha ces mots.
« Aucun être sans talent ne devrait pouvoir accomplir une telle chose. »
« Ah bon ? »
Enkrid laissa tomber.
Son rêve était de devenir chevalier. Les montagnes qu’il lui restait à gravir et les chemins qu’il lui restait à parcourir s’étendaient loin devant lui.
Il ne pouvait pas se permettre de se satisfaire d’un seul pas en avant. C’était même impossible.
Même si ce pas était grand, il ne pouvait atteindre son rêve terni et déchiré. Et même s’il y parvenait, serait-il satisfait ? Difficile à dire. Devenir chevalier mettrait-il fin à tout ? Non.
Son rêve n’avait pas changé. La raison pour laquelle il le poursuivait, ce résidu qui s’était déposé dans son cœur au fil des années passées à errer sur le continent, était toujours là. Une partie sous forme d’amertume. Une autre, de désir.
« Le plus étrange, c’est ton attitude en ce moment. »
Ruagarne insista. Enkrid, lui, restait égal à lui-même.
Apprendre et maîtriser. Voilà ce qui étanchait la soif en lui. Alors, pour l’instant, il l’étancha, lut le prochain panneau indicateur et continua d’avancer.
« Encore ? »
Toujours pareil.
Ils s’affrontèrent de nouveau, finirent en nage, puis mélangèrent le cidre à de l’eau et s’humectèrent la gorge.
Ils marchaient sur un chemin où l’on n’apercevait aucun cours d’eau.
Finn ouvrait la marche, tandis que Kraiss bavardait à ses côtés.
« D’après la carte, ça devrait se trouver par ici, dans ce terrain. Qu’en penses-tu, Finn ? »
« Ça y ressemble. »
Kraiss avait un talent hors du commun.
Il brillait surtout quand sa vie et ses couronnes étaient en jeu en même temps.
Il avait trouvé son chemin à partir d’une simple portion de la carte. Finn l’avait aidé, mais tout de même.
C’était ça, le plus étrange, non ?
Grands Yeux, puis Rem, ensuite Ragna et Audin, et Jaxon.
Hum.
L’Escouade des Fous.
Un nom qui leur allait bien. À côté d’eux, lui, il était plutôt du côté des gens sensés, non ?
Consacrer toute sa vie à un grand rêve, c’était assez normal, après tout.
Bien sûr, ce n’était que l’avis d’Enkrid.
Ruagarne avait-elle été la seule à être surprise en le voyant combattre les gnolls ?
Esther avait été surprise, elle aussi.
Humain cinglé.
Elle l’avait déjà vu changer du jour au lendemain, et plus d’une fois. Mais cette fois, c’était différent.
Trancher des centaines de créatures démoniaques sans même recourir à la magie ?
Avait-il une arme magique sur lui ?
Avait-il trouvé une épée démoniaque quelque part ?
Non. Il était exactement comme toujours. Même épée. Même armure.
Seul l’homme avait changé.
N’était-ce pas, à tous points de vue, une puissance de combat digne d’un chevalier en formation ? Elle ne pouvait pas se prononcer sur sa force brute, mais les résultats parlaient d’eux-mêmes.
Kraiss aussi avait été surpris. Il ne s’y attarda simplement pas.
C’est le chef d’escouade.
Un cinglé de naissance. Complètement obsédé par l’épée.
Ça lui ressemblait bien.
S’interroger sur ce qu’on ne pouvait pas comprendre ne servait à rien. Kraiss ne gaspillait pas ainsi son énergie. Il acceptait les choses et passait à autre chose.
De tous, Finn était celui qui avait été le plus surpris.
Comment s’y prend-il ?
Quand il l’avait rencontré pour la première fois, il n’était pas à ce niveau-là, du moins le croyait-il.
Il avait déjà été surpris à l’époque. Le voir affronter les lycanthropes, c’était une chose. Le voir tuer le sorcier, c’en était une autre.
Mais ces exploits restaient dans les limites de ce qu’il pouvait comprendre.
Maintenant…
On aurait dit qu’il frôlait la limite même de ce dont un humain était capable, voire qu’il l’avait dépassée d’un pied.
Et surtout, cette capacité à récupérer.
Elle aurait fait honte à une Grenouille.
Il se battait comme s’il allait mourir, puis se relevait le lendemain pour recommencer. Aucun prêtre à ses côtés pour lui insuffler la puissance divine. Comment était-ce seulement possible ?
Finn essaya de comprendre, mais renonça assez vite.
La plupart de ceux qui passaient du temps auprès d’Enkrid finissaient par renoncer à le comprendre.
On n’y pouvait rien.
« Il est quand même bizarre. »
Le murmure de Ruagarne résuma ce que tout le monde ressentait.
« Ah bon ? »
Enkrid n’avait pas changé.
Au cours du bref trajet, ils ne croisèrent pas une seule créature démoniaque ni une seule Bête magique.
Ils marchèrent à un rythme régulier et arrivèrent derrière une montagne rocheuse. Ils avaient fait un long détour, ce qui leur avait pris une journée entière. En se pressant, le chemin aurait duré une demi-journée.
En chemin, ils s’étaient bien entraînés, avaient mangé et s’étaient reposés.
Ils n’étaient pas pressés. Comme Kraiss l’avait dit, ils n’avaient qu’à récupérer un petit trésor en route et l’affaire serait réglée.
Derrière la montagne rocheuse s’étendaient des rochers épars, de l’herbe courte et quelques arbres qui pointaient çà et là.
Difficile de parler de plaine. Difficile de parler de contrée sauvage. Difficile de parler de champ de rochers. C’était juste un bout de terre qui ne correspondait vraiment à aucun de ces noms.
« Capitaine, vous connaissez ce truc ? »
« Quel truc ? »
Kraiss prit soudain la parole.
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