Chapitre 178
TRADUCTIONS WE TRIED
Traducteur : Hydrogen B
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 178 : Je tomberai amoureux de toi
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Le chef du village, ivre, en était à la dix-neuvième répétition du même discours. Il se pencha vers l’homme assis à côté de lui.
« Vraiment, n’importe quand, viens quand tu veux. Enfin, viens, tout simplement. En fait, viens donc. Tu es marié ? Ce n’est pas grave non plus. Oui, quand tu veux, viens t’installer ici. Ma fille est plutôt jolie, alors vous pourriez vivre ensemble, hein… Ça te dirait ? »
Le villageois tout aussi ivre, assis à côté de lui, ne cessait d’acquiescer. À chaque hochement de tête, des miettes s’échappaient de sa barbe hirsute.
« Bien sûr, oui, absolument. »
N’importe qui aurait vu que l’homme était ivre.
Le chef du village semblait perdre la tête dès qu’il se mettait à boire.
Enkrid avait aperçu sa fille en passant. Elle n’avait même pas quinze ans, à sa connaissance. Une enfant. On disait que les mariages précoces étaient une coutume dans certaines régions de l’ouest, mais pas dans les contrées centrales. Ce n’était donc que des inepties d’ivrogne, rien de plus.
« Hahaha ! »
Le chef du village et l’homme barbu, qui avait encore ce qui ressemblait à la moitié d’un repas emmêlé dans sa moustache, passèrent chacun un bras autour des épaules de l’autre et s’éloignèrent en titubant. Enkrid les regarda partir.
Un village qui survivait à une crise finissait toujours par célébrer une fête.
Lorsque le forgeron de la Garde-frontière, magicien ou non, s’était apprêté à abattre le Cultiste, Ruagarne avait secoué la tête. Enkrid l’avait regardée, la question clairement lisible dans ses yeux.
« Il est déjà mort. Ça a suffi à l’arrêter. »
Le Cultiste était mort d’une crise cardiaque.
Les Créatures démoniaques survivantes avaient repris leurs esprits et s’étaient enfuies. Quelques-unes étaient restées pour se battre, mais Enkrid n’avait pas eu besoin d’intervenir. Une flèche avait sifflé dans les airs et s’était fichée dans le dernier crâne encore debout.
« On a gagné ! »
« On les a repoussés ! »
Des acclamations, des cris de joie : ils étaient toujours en vie. Et au milieu de tout cela, son nom.
« Enkrid ! »
Tous les villageois le connaissaient déjà et le criaient à pleins poumons. C’étaient les voix de ceux qu’il avait protégés. Les voix de ceux qui avaient veillé sur ses arrières.
Ce n’était pas désagréable. Enkrid secoua le sang de son épée et se retourna.
À travers les acclamations.
À travers la foule.
Il était temps de regagner le village, qui commençait à peine à reprendre son souffle.
« Vive le Mur d’Enkrid ! »
Quelle drôle de formule.
Le maître bâtisseur y avait tenu, le chef du village avait acquiescé et même Deutsch Fullman, le capitaine de la sécurité qui lorgnait déjà sur le pouvoir central de la ville, avait convenu que ce nom était tout indiqué.
Un nom pour un mur. À vrai dire, ce n’était pas mal. Il se dit à moitié que c’était sûrement une plaisanterie, de toute façon.
Ce soir-là, ils avaient repoussé les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques. Le chef du village avait sorti jusqu’à la dernière réserve de nourriture, et tous avaient mangé et bu ensemble. Enkrid avait fait de même. Il avait mangé, bu et profité de la soirée.
« Un verre ? »
Finn lui en apporta un. Il en prit une gorgée. Excellent. Du cidre de pomme, dont le goût sucré et l’acidité juste comme il fallait se mêlaient à l’arôme naturel de la boisson et emplissaient sa bouche de saveurs.
« Pas mauvais, hein ? »
L’homme qui l’interrogeait avait une barbe hirsute, comme si des souris l’avaient grignotée. Enkrid ne connaissait ni son visage ni son nom. Il sourit gentiment et lui demanda encore ce qu’il en pensait. Enkrid hocha la tête.
« C’est bon. »
« C’est moi qui l’ai fait. »
L’homme à la barbe grignotée par les souris se redressa, fier de lui. Un brasseur, à en juger par son allure.
« Je gardais celui-là pour une occasion spéciale. Je veux que tu l’aies. »
Ses mots étaient rudes, mais pas le sentiment qui les animait. Il le remerciait.
« Grâce à toi. »
Trois mots pour dire : « Je suis en vie. » Il lui tendit une bouteille, précisant qu’elle était un peu différente de celle que tous les autres buvaient.
Pop. Le bouchon sauta. Enkrid goûta.
Hum.
C’était différent. La profondeur, le goût, le parfum, tout. L’odeur de pomme lui effleurait le nez ; plus il la savourait, plus la boisson lui révélait sa richesse. Une douceur lui enveloppait la langue et l’incitait à reprendre une gorgée. Il ne cessait de tendre la main vers sa coupe.
Il n’avait jamais rien goûté de tel de toute sa vie.
« Ça a l’air rare. »
« Je le gardais pour le mariage de ma fille. »
Cette bouteille avait donc toute une histoire. Enkrid se demanda s’il pouvait vraiment l’accepter.
« Il m’en reste encore une. »
Il le dit avec un sourire franc et lumineux. Malgré sa barbe grignotée par les souris, son sourire était sincère. Une joie pure, sans rien de caché.
« Viens par ici, toi aussi. Viens lui rendre hommage. »
Le brasseur fit venir sa femme en un rien de temps. Une beauté. On disait qu’un homme talentueux trouvait une belle épouse, et le dicton s’appliquait à merveille ici.
« Profite bien. »
Enkrid jeta un coup d’œil dans sa direction, puis retourna à son cidre.
Le chef du village, Deutsch et bien d’autres vinrent tour à tour s’asseoir un moment à côté d’Enkrid, puis s’éloignèrent. On avait dressé une grande table au centre du village : on était presque à une véritable fête.
« On devrait célébrer cette journée tous les ans. Le Jour d’Enkrid, peut-être ? »
Ils allaient donner un nom à tout, maintenant ?
« Qu’est-ce que ça peut faire, le nom ? »
Quelqu’un répliqua, et des têtes acquiescèrent de tous côtés. Ils décidèrent de commémorer ce jour, le premier de l’été, chaque année.
Ils allaient vraiment le faire ? Enkrid les observa d’un œil distrait, en sirotant son cidre.
Le chef du village répétait les mêmes phrases, ivre. Sa femme affirmait que leur fille serait une beauté à faire pleurer dans deux ans.
Peu probable.
Une fille ordinaire. Trop timide pour adresser la parole à Enkrid. À la place, un gamin insolent vint lui demander de le prendre sous ses ordres.
« Va me chercher cinq membres de la Force d’autodéfense de Deutsch Fullman. »
Le gamin était tout à fait sérieux.
« J’y vais ! »
Il fonça droit sur un membre ivre de la Force d’autodéfense, qui lui donna une pichenette sur le front. Le gamin éclata en sanglots. Il essayait de faire le grand, puis pleurait et s’enfuyait : c’était encore le genre d’enfant qui devait probablement faire pipi au lit. Mais il avait de l’audace. Le monde était trop dur pour qu’on s’en sorte sans même un rêve, alors Enkrid l’encouragea silencieusement.
« C’est grâce à toi. »
Deutsch Fullman semblait avoir la constitution solide. Il n’était pas du genre à se laisser facilement griser. Son nez était un peu rouge, mais il avait encore toute sa langue.
Il vida sa coupe plusieurs fois sans un mot. Puis il marmonna, en lançant une pique au brasseur : « Il a dit qu’il n’y en avait pas pour moi. »
« Si tu as un jour besoin d’un glaive, fais appel à moi. Une danse au fil de la lame, je te le jure. »
Le serment d’un mercenaire. Quoi qu’il arrive, je répondrai à ton appel. Une danse au fil de la lame. Il y avait une certaine élégance dans ces mots.
« Une danse au fil de la lame. »
Enkrid lui rendit le salut des mercenaires, pour la première fois depuis très longtemps.
« À la prochaine. »
Deutsch se leva et s’en alla sur ces simples mots d’adieu.
Une autre coupe de cidre.
Quelques verres n’avaient pas embrumé l’esprit d’Enkrid. Il n’avait pas non plus envie de saisir son épée et de se mettre à la brandir comme un fou. De toute façon, il avait presque terminé de repasser la bataille dans sa tête.
« Le repos, c’est important, frère. »
Les paroles d’Audin lui revinrent sans raison particulière. Enkrid était d’accord. Le repos était toujours important. Si cette journée de congé, qui ne se présentait peut-être qu’une fois par an, pouvait lui en offrir, ce serait parfait.
Sur ce, il mangea et but.
Un chasseur enrôlé dans la Force d’autodéfense avait déniché un cerf et l’avait fait rôtir entier. Celui qui avait préparé la carcasse savait s’y prendre. La viande était tendre et n’avait presque pas ce goût de gibier. Elle était salée juste comme il fallait.
« Pfiou. Si je raconte ça à mon retour, est-ce que quelqu’un me croira ? »
Finn s’approcha, agréablement éméchée.
« Quoi ? »
« Le Tueur de créatures démoniaques. La danse du fou aux deux épées. »
Finn n’avait peut-être l’âme d’une barde que lorsqu’elle était ivre, mais elle l’avait. Elle gloussa et s’en alla ailleurs.
Kraiss vint ensuite, avec l’air de quelqu’un qui avait déjà bien bu. Il donna un coup de coude dans les côtes d’Enkrid. Celui-ci l’avait senti approcher, avait perçu le coup avant qu’il ne tombe. Il le laissa faire.
« Allons chercher le trésor. »
« D’accord. »
« Non, je suis sérieux, allons-y. Tu crois que je le garderais pour moi ? Pas du tout. Vraiment. Tu ne crois jamais un mot de ce que je dis. »
« D’accord, allons-y. »
« Écoute, c’est à moins d’une demi-journée d’ici. J’ai déjà tout prévu pour l’entrée. Les pièges ? Aucun problème. »
« Ça marche. »
« Tu ne crois pas qu’il est temps de prendre une décision ? »
Les yeux de Kraiss brûlaient. Qui l’avait rendu aussi ivre ?
Enkrid contempla la lune en sirotant son cidre. Kraiss cligna plusieurs fois de ses grands yeux.
« Attends. Qu’est-ce que tu viens de dire ? »
« Demande à celui que tu seras demain, quand tu auras dessaoulé. »
« Quoi ? »
« Ça veut dire : va te faire voir. »
Au début, la foule autour d’Enkrid avait été dense, mais à présent, les gens s’éloignaient un à un pour retrouver leurs groupes. Il trouva le spectacle agréable.
Le clair de lune tombait sur eux.
Il ne faisait pas trop chaud. La saison des insectes volants n’était pas encore arrivée et, de toute façon, ils étaient rares dans le nord du continent. Ajoutez à cela le délicieux cidre, la venaison grillée au feu et les réserves secrètes que chaque foyer avait décidé de sortir. Du fromage apparut. De la viande fumée aussi.
Ils vidaient leurs réserves, mais quelle importance ? La menace de la colonie avait disparu.
Le corps du Cultiste et ceux des Créatures démoniaques avaient été déposés au-delà de la palissade. Le village avait payé les Gnolls au juste prix, en kronas, pour leur équipement.
Le lendemain serait plus chargé. Il faudrait ramasser les morts, réparer la palissade endommagée, transporter des pierres depuis la carrière et recruter davantage de monde pour agrandir le village. Ils finiraient probablement par absorber les petites colonies voisines. C’était ainsi que les choses se passaient, en général. C’était ainsi que grandissaient les villages pionniers.
Ils feraient venir tous ceux qui possédaient des compétences utiles, même si cela coûtait des kronas. Et le village deviendrait une forteresse. On élèverait de véritables murailles et on bâtirait à l’intérieur quelque chose qui ressemblerait à un donjon. Sans l’aide d’un magicien, il faudrait compter uniquement sur les guildes d’artisans.
Il faudrait au moins quelques années.
Il faudrait aussi construire un manoir. En tenant compte du reste, cela prendrait peut-être encore plus de temps. Mais le chef du village ne manquait pas d’ambition. Il arriverait à ses fins d’une manière ou d’une autre.
Dans une région où les Créatures démoniaques et les Bêtes magiques rôdaient en nombre, le commerce était difficile dans le meilleur des cas. Alors, il fallait faire vite et bien, quoi qu’ils entreprennent. Ça marcherait.
Enkrid releva la tête, toujours perdu dans ses pensées.
La place centrale du village résonnait de toutes parts. Quelqu’un chantait. Un autre, qui avait apporté un luth, en pinçait les cordes.
Celui-là sait vraiment jouer.
En prêtant l’oreille, en observant les étoiles éparpillées dans le ciel et en se disant qu’une constellation ressemblait à quelqu’un en plein mouvement d’épée, il était plongé dans ses pensées quand…
« Ça ne t’intrigue pas de savoir comment obtenir la Volonté ? »
Ruagarne s’était installée à côté de lui. À sa question, Enkrid ne tourna pas la tête. Il ne répondit pas non plus.
Elle insista.
« Pourquoi tu ne demandes pas ? »
Enkrid entrouvrit lentement les lèvres.
« Quand le moment viendra, je le saurai. »
De l’indifférence ? Non. L’homme qu’elle observait depuis tout ce temps était loin d’être indifférent. Ruagarne ne savait pas pourquoi elle se sentait si impatiente, mais l’envie de lui révéler la vérité lui était soudain venue. Ce n’était pas la première fois. Elle l’avait ressentie tout au long du trajet.
Elle avait fini par prendre la parole, et Enkrid réagissait ainsi. Ruagarne eut envie de le taquiner.
« Tu crois que tu peux devenir chevalier ? »
« Je ne sais pas. »
Encore une réponse qui cassait l’ambiance. Elle ne lui allait pas du tout.
Enkrid ne quittait pas la lune des yeux.
« Un rêve. Juste un rêve. »
Bref. Tranchant comme une lame en plein cœur.
C’étaient les mots qu’il avait prononcés. Ruagarne posa la main sur son Armure du Cœur.
Son bras gauche était encore en train de se régénérer. Pour l’instant, elle n’avait qu’un bras. Elle avait l’impression que quelque chose lui comprimait le cœur.
« Voilà comment un écuyer utilise la Volonté. Il l’embrase à sa guise dans un ou deux mouvements. Ce n’est déjà pas une mince affaire, mais il faut au moins atteindre ce stade pour entrer dans le domaine du surhumain, au-delà des limites ordinaires. C’est le seuil qui se trouve au-delà du Maître. »
Pourquoi la Grenouille parlait-elle soudain de ça ?
Était-elle ivre de lune ? De cidre ?
« Les Grenouilles peuvent aussi être ivres ? »
« Parfois. Pas maintenant. »
Ruagarne était honnête de nature ; elle dit donc ce qu’elle avait vraiment sur le cœur.
« Là, je crois que je suis ivre d’un homme. »
Nul besoin de demander de qui elle parlait. Ruagarne n’attendait pas de réponse, de toute façon.
« L’écuyère Aisia était fascinée par la Volonté, qui donne une force imposante. »
Un chevalier est quelqu’un qui maîtrise correctement le pouvoir appelé Volonté. Un écuyer est quelqu’un qui en manie même une partie.
« Parmi les écuyers qui ont saisi ne serait-ce qu’une partie de la Volonté, beaucoup ne deviennent jamais chevaliers. Tu veux quand même le devenir ? »
Qu’elle ait voulu en arriver à cette question depuis le début ou non, son explication avait été utile dans tous les cas.
Enkrid acquiesça en silence.
« Oui. Je le deviendrai. Un chevalier. »
Un rêve réduit en lambeaux. Il l’avait rafistolé, recousu, et il s’était de nouveau rapproché, assez près pour qu’il puisse le toucher.
Ruagarne le fixa.
En apparence, il ne laissait rien paraître de sa passion. Mais Ruagarne le connaissait assez bien pour le savoir.
Inébranlable.
Quelqu’un qui gardait une flamme ardente en lui sans jamais la laisser s’éteindre.
C’était ce qui le rendait beau. Et fascinant à observer.
« Si tu deviens chevalier, je tomberai amoureuse de toi. »
Pour les Grenouilles, la reproduction et l’amour du cœur étaient deux choses entièrement distinctes. C’était pour cela qu’elles pouvaient aussi aimer les humains. Mais surtout, l’amour d’une Grenouille n’avait rien à voir avec la conception humaine de l’amour. Il ne s’agissait pas seulement d’une différence : c’était quelque chose de totalement différent. Elles ne concevaient ni la possession ni l’amour charnel. Elles acceptaient parfaitement qu’un homme qui leur plaisait voie d’autres femmes. Elles iraient même jusqu’à révéler leur existence à ces femmes et à leur demander de comprendre.
Il était rare qu’un humain reçoive l’amour d’une Grenouille. Une chose aussi exceptionnelle ne se produisait pas facilement.
Enkrid la regarda, incertain de savoir quoi en penser, puis hocha la tête.
« Fais comme tu veux. »
Une réponse désinvolte, sans rien de remarquable. Mais elle en disait long sur lui. Ruagarne trouva cela charmant aussi.
Ils partagèrent leurs coupes sous la lune. Puis une panthère s’interposa entre eux d’un coup d’épaule, leur lançant un regard en coin qui disait qu’elle aussi voulait boire.
« Tu en veux ? » demanda Enkrid.
Esther ouvrit la gueule. Le précieux cidre de pomme coula entre les babines de la panthère. Elle l’avala d’un trait et laissa échapper un grondement sourd.
« C’est bon ? »
La panthère ouvrit simplement de nouveau la gueule.
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