Chapitre 127
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 127 : La victoire d’aujourd’hui ne garantit pas celle de demain (3)
« Argh… »
Au beau milieu de la nuit, le gémissement d’Enkrid réveilla Esther, qui releva la tête.
Quel idiot, cet humain.
À quoi pensait-il, à s’épuiser de la sorte ?
Esther avait appris à ses dépens qu’aller au-delà de ses limites ne faisait qu’affaiblir davantage son corps. Et c’était précisément ce qui se passait en ce moment.
Mais pourquoi ?
À cause de l’obsession d’Enkrid pour ce fichu grimoire magique qu’il avait trouvé.
Bon, il est assez utile.
Mais il y avait tant de choses à démêler et à trier. Tandis qu’elle s’inquiétait dans son coin, une pensée lui traversa soudain l’esprit : même à présent, elle n’arrivait toujours pas à ouvrir complètement son propre monde des sorts. Cette idée lui arracha un pincement de tristesse.
Comment ai-je pu en arriver là ?
« Haa… »
Mais ce sentiment ne dura qu’un instant. Avant même qu’elle ait fini de se lamenter sur son sort, l’homme qui la tenait remua en poussant un autre soupir douloureux.
Un homme qui commençait chaque jour par son entraînement dément.
Elle ignorait ce qu’il cachait en lui, mais quoi que ce fût, cette chose défaisait peu à peu la malédiction qui pesait sur son corps.
Autant faire mon travail.
Comme la malédiction semblait se dissiper plus vite quand il était en forme, Esther s’employa, comme d’habitude, à soulager sa fatigue.
Elle ne pouvait pas ouvrir son monde des sorts, mais elle se servait de son corps comme d’un intermédiaire pour absorber et dissiper la fatigue d’Enkrid.
Et parfois, ce faisant, des bribes de ses rêves ou des pensées éparses lui parvenaient.
Jusqu’ici, elle n’avait aperçu que des images sans lien, des épées ou des puits profonds et sombres. Cette nuit, pourtant, elle entrevit un fragment de son rêve.
On aurait dit un morceau de son passé.
À travers les fragments épars de ce rêve chaotique, un visage commença à se dessiner.
Elle ne savait pas pourquoi, mais l’image de cet inconnu avait profondément marqué l’homme et s’était ainsi gravée dans son esprit avec une netteté remarquable.
En le voyant, Esther fronça les sourcils.
Qu’il est laid.
Ce n’était pas tant qu’il fût disgracieux : il dégageait plutôt une méchanceté tenace.
C’était l’impression qu’elle en avait. Même si, à vrai dire, Enkrid lui-même devait sans doute voir cet homme ainsi. Esther continua d’observer son rêve. Dans son esprit, il durait longtemps, mais dans la réalité, un instant à peine s’écoulait.
Arrête de divaguer.
Comme toujours, elle le réprimanda pour qu’il se concentre sur son devoir. Ce rêve ridicule ne faisait que rendre sa fatigue plus difficile à dissiper.
À ces seuls mots, le rêve prit fin et ses gémissements cessèrent. Bientôt, Esther n’entendit plus que la respiration régulière et profonde d’un homme plongé dans un sommeil réparateur.
Enkrid ouvrit les yeux et comprit aussitôt qu’il rêvait.
Encore ?
Il fut seulement surpris de refaire le même rêve. Si le passeur de la Rivière Noire était apparu, il aurait simplement haussé les épaules.
Mais non : il revivait un souvenir du passé, un rêve qu’il avait déjà vu d’innombrables fois.
Autrefois, il avait pris ça pour un cauchemar. Mais à force de le revivre, ce n’était plus qu’un moment parmi d’autres.
« Bon, allez, je vais te laisser en vie », avait ricané l’homme.
Un froncement de sourcils, un regard haineux.
Le mercenaire avait les yeux étirés en biais. À côté de lui gisait un compagnon avec qui il avait commencé à travailler quelques jours plus tôt.
Ils ne se connaissaient que depuis trois jours, et pourtant ils avaient dû combattre dos à dos.
Il s’agissait d’une mission d’extermination de monstres.
« Une ou deux harpies sèment la pagaille. Vous nous rendriez un grand service en vous en débarrassant. »
Comme le village se trouvait aux confins du royaume, ses habitants avaient mis leurs maigres ressources en commun pour rassembler assez de crona.
Le fils du chef du village, parti jusqu’à la ville la plus proche, avait engagé cinq mercenaires.
Enkrid était l’un d’eux. Et cet enfoiré en était un autre.
CAW.
Un cri semblable à celui d’un corbeau.
Le hurlement d’une harpie, puis l’éclat de ses serres.
Son compagnon de longue date était mort sous les coups de la harpie.
« Reste à ta place, tu veux ? Si tu continues à faire des écarts, tu ne feras pas long feu. »
Il avait la langue acérée, mais c’était un bon mercenaire. Il n’aurait pas dû mourir comme ça.
Il était mort à cause de cet enfoiré aux yeux triangulaires, qui l’avait poignardé dans le dos. Profitant de l’attaque de la harpie, ils l’avaient frappé des deux côtés à la fois.
Ensuite, l’homme avait dégainé son épée et l’avait brandie avec panache.
Cling !
Dans un sifflement étrange et tranchant, la fine lame fendit l’air. Elle se tordait et décrivait des arcs, filant plus vite que le regard.
Fouish !
Le bruit de l’épée fendant l’air avait quelque chose de dérangeant et d’inimitable. Et cette lame qui fendait les airs creusa un trou dans la tête d’un autre compagnon.
Elle lui transperça la poitrine, la cuisse, le bras : les contorsions aberrantes de l’épée laissèrent derrière elles des blessures mortelles et tuèrent chacun de ses compagnons.
Après les avoir tous massacrés, l’homme annonça à Enkrid qu’il le laisserait vivre.
Avec un sourire moqueur et une aura inquiétante. Son regard disait qu’Enkrid ne valait même pas la peine d’être tué.
Enkrid ne s’emporta pas et ne cria pas.
Il dégaina tranquillement son épée.
« Quoi ? Tu veux te battre contre moi ? »
Inutile de répondre. Il échangea à peine quelques coups avant de se faire transpercer l’épaule.
« Je t’ai dit que je te laisserais vivre. »
Et ce fut tout.
Puis l’homme s’en alla. Enkrid, lui, avait survécu en grande partie par chance.
« J’ai appris qu’ils étaient tous morts. Comment as-tu… »
Il avait échappé de justesse à la mort dans cette contrée infestée de monstres, puis avait fini par atteindre un village où se reposer avant d’entreprendre le périlleux voyage jusqu’à la ville.
À ce moment-là, l’homme avait disparu sans laisser de trace. Enkrid n’avait même pas pu porter plainte auprès de la guilde. Le salaud en était déjà devenu une figure importante.
Quelques années plus tard, la rumeur avait fini par courir qu’il était devenu un paria errant. Il aurait mal agi avec la fille d’un noble.
Et la raison pour laquelle il avait tué le camarade d’Enkrid était du même ordre.
« Qu’est-ce que tu viens râler, bordel ? Tu te prends pour qui ? »
Le mercenaire lui avait reproché ses mauvaises habitudes sans mâcher ses mots.
Pourquoi l’avait-il épargné, lui ? Enkrid ne le lui avait pas demandé, alors il ne l’avait jamais su. Mais il soupçonnait que c’était par complaisance envers lui-même. Le salaud croyait que seuls certains méritaient de mourir ; s’il laissait quelqu’un en vie, c’était que cette personne ne méritait pas d’être tuée. Le comble de l’autosatisfaction moralisatrice.
« Pauvre type », avait-il marmonné en s’éloignant.
Enkrid avait trouvé le monde injuste. Il avait aussi appris qu’il n’existait aucun lien direct entre le talent et le caractère.
C’était un salaud.
Ce n’était qu’un rêve.
Si Enkrid avait été un homme ordinaire, il aurait considéré ce salaud comme son ennemi juré et se serait lancé dans une quête de vengeance.
Mais ce n’était pas son cas. Si l’occasion se présentait, il dégainerait son épée et le ferait payer pour ses crimes. Pour autant, il ne sacrifierait pas sa vie pour celle d’un homme sans valeur.
Il ne donnerait pas sa vie pour venger un ami tué par une harpie. À la place, il déversait toute son amertume et ses souvenirs dans son rêve.
C’était ainsi qu’Enkrid vivait.
Inébranlable et déterminé.
Tu ne mérites même pas d’être tué.
Même si ce salaud l’avait méprisé, Enkrid ne se laissait pas atteindre. Il continuait simplement d’avancer.
Même quand de sombres souvenirs, humides de peur et de douleur, menaçaient de l’engloutir, il tenait bon et les repoussait.
Ça ne sert à rien.
Le désespoir et le chagrin l’aidaient-ils à manier son épée ? Le guidaient-ils vers la vie qu’il désirait ?
Non.
Alors il refusait de s’y abandonner. Plutôt que de perdre son temps à désespérer, il s’entraînait. Plutôt que de ressasser la mort de son camarade, il brandissait son épée. Plutôt que de jurer de se venger, il perfectionnait son art.
« Cette fois, je te tue ? »
Le rêve se déforma. Derrière la silhouette railleuse du salaud, Enkrid crut distinguer la forme sombre du passeur, floue et indistincte.
Les souvenirs de ce jour-là déferlèrent comme des vagues et devinrent une mer déchaînée, prête à tout engloutir.
Miaou.
Quelque part, un animal poussa un miaulement paresseux. Et c’est tout. Le rêve s’effaça et se brisa en morceaux.
Arrête de divaguer.
Une voix résonna. Claire et vive, mais chaleureuse.
C’était l’impression qu’il en avait.
Esther ?
Sans trop savoir pourquoi, Enkrid pensa à la panthère aux yeux bleus. Puis, dans ce rêve fragmenté, brisé…
Pwoooooo.
Le son d’une trompe arracha Enkrid à son sommeil. Cette fois, c’était bien réel. Au-dessus de lui, il aperçut le plafond familier de sa tente.
La panthère, lovée dans ses bras, dormait paisiblement. Une douce chaleur se répandait depuis l’endroit où elle reposait.
Il se tourna vers l’extérieur de la tente. Le soleil du matin ne s’était pas encore levé. Une faible lueur bleue s’infiltrait en silence. Enkrid ne fut pas le seul à réagir au son de la trompe.
« Salut », lança Rem. Bien réveillé, il attrapait déjà son équipement.
« Putain, il gèle encore », marmonna-t-il.
Le barbare détestait le froid. Même si les vents mordants s’étaient calmés, il ne pouvait s’empêcher de se plaindre.
Mais ses mains ne s’arrêtèrent pas de bouger. Il enfila son gambison un peu trop léger, glissa deux haches à sa ceinture et se redressa.
Audin se leva à son tour et s’empara de ses deux gourdins.
« Que les bénédictions accompagnent ce nouveau jour. Bonjour, mes frères. »
Personne ne lui répondit, mais personne ne le rabroua non plus.
Jaxon était déjà debout, en armes, sans qu’on sache à quel moment il s’était levé. Ragna, lui aussi, était debout ; pour une fois, il était trop occupé à se préparer pour avoir l’air paresseux.
Ragna ne s’était pas précipité pour rassembler ses affaires, mais il s’activait avec calme et efficacité. Enkrid, lui non plus, ne perdit pas de temps.
Trois dagues sifflantes restantes. Une chemise fine sous son armure. Sa cuirasse de cuir, usée mais fiable, était déchirée à l’épaule droite. Le cuir, fin et souple, était assez confortable à porter. Il enfila son gambison par-dessus, chaussa ses bottes, sangla ses gantelets et fut prêt.
Il glissa une épée de garde à sa ceinture et attacha un couteau à sa cuisse gauche.
Les entailles sur son gantelet droit dataient toujours de son affrontement avec Froc, mais son armure de cuir et son gantelet étaient désormais à moitié hors d’usage.
Quelques points de couture suffiraient peut-être ?
Probablement pas.
Mais il n’y avait plus rien à faire pour le moment.
Andrew, Mack et Enri : les autres membres de la Brigade Sauvage les prenaient peut-être pour des bleus et des bêtes de somme, mais c’étaient des soldats aguerris à leur manière.
Et après avoir tué ce soldat ennemi quelques jours plus tôt, Andrew avait prouvé qu’il était capable et solide.
L’exaltation de la victoire s’était peut-être dissipée, mais la confiance était restée.
Eux aussi se préparèrent.
« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Andrew.
« À ton avis ? » ricana Rem en lui lançant un regard compatissant.
« On dirait que ces salauds qui se planquaient ont fini par sortir », dit Mack, qui commençait à comprendre ce qui se passait. Une trompe sonnait à l’aube, alors que le brouillard s’épaississait : quelle autre raison pouvait-il y avoir ?
Kraiss, qui se frottait les yeux, eut la même idée. Quel connard attaquait à l’aube ? C’était mauvais pour la peau.
Mais il ne s’attarda pas sur cette pensée et passa vite à la vitesse supérieure. Les forces alliées avaient déjà renforcé leurs tours de reconnaissance et multiplié les patrouilles. Même les soldats n’avaient guère fêté leur dernière victoire.
Pas d’alcool, pas de rations supplémentaires.
Les officiers estimaient clairement que la bataille n’était pas terminée. Sans doute chaque commandant avait-il demandé à ses troupes de rester sur le qui-vive.
À la guerre, un dicton revenait souvent :
La victoire d’aujourd’hui ne garantit pas celle de demain.
Le commandant est donc un homme prudent, finalement.
Kraiss avait une haute opinion de Marcus. Il ne comprenait pas toujours la logique de chacune de ses décisions, mais la stratégie tenait généralement la route.
« En formation ! Que toutes les troupes se rassemblent ! » La voix du messager retentit à l’extérieur.
Kraiss trouvait étrange que l’ennemi soit resté caché. Pourquoi s’obstinait-il à rester terré ?
S’il comptait battre en retraite, il aurait dû le faire. Il aurait pu livrer un ultime combat, demander des renforts, ou faire n’importe quoi d’autre.
Mais au lieu de ça, il s’était contenté de se taire ?
Pourquoi ?
La réponse à une question simple n’était pas toujours évidente.
Parfois, pourtant, elle s’imposait, claire et précise.
Parce qu’ils pensent toujours avoir l’avantage. Ou qu’ils ont une chance de renverser la situation.
Autrement dit, ils avaient encore un atout dans leur manche.
Le commandant devait sûrement le savoir, lui aussi. À présent, tout dépendait de celui dont l’intuition serait la plus juste.
La lame préparée par Azpen était-elle la plus affûtée ?
Ou bien le bouclier de leur commandant était-il plus solide ?
Mais enfin, cela échappait à Kraiss.
« Tu comptes rester là ? Ou tu vas peut-être préparer ton équipement ? » Enkrid tapota la tête de Kraiss et le tira de ses pensées.
« Ah, oui. »
Quoi qu’il en soit, Kraiss savait une chose : aujourd’hui, il resterait près d’Enkrid. Pas question de s’éloigner de lui, surtout après s’être donné la peine d’enfiler un gambison complet.
Personne n’avait vraiment envie de mourir, mais voir Kraiss prendre tant de précautions pour sauver sa peau était… impressionnant.
D’une manière ou d’une autre, il survivrait.
Ça, c’était certain.
À peine sortis de la tente, ils découvrirent de l’agitation partout. Au son des trompes et des cris des messagers, les soldats s’activaient et rejoignaient leurs unités respectives.
« Hé hé, je le sens. Je le sens », dit Rem, étrangement ravi.
« Le brouillard est épais, mais… ça fait du bien », ajouta Ragna, toujours aussi tranquille.
« Avec une concentration aiguisée, le brouillard ne saurait être un obstacle », déclara Jaxon, qui, pour une fois, se montrait plutôt bavard.
« Le Seigneur dit que les places vacantes au paradis attendent ceux qui tomberont aujourd’hui », marmonna Audin. Sa prière matinale semblait plus féroce que jamais.
Quoi ? Des places vacantes au paradis ? On aurait dit qu’il était prêt à envoyer un tas de gens droit chez le Seigneur.
Andrew, Mack et Enri semblaient eux aussi s’être mis en branle.
Enkrid se sentait léger. Pendant l’entraînement de la veille, il avait senti une réserve de force intarissable. Comme s’il avait emprunté à aujourd’hui un peu de l’énergie de demain.
Bien.
Malgré l’entraînement éprouvant, il se sentait en pleine forme. En fait, il allait mieux que la veille.
Je n’ai pas mal au poignet.
Les coupures et les contusions avaient déjà commencé à guérir grâce aux pouvoirs divins combinés aux remèdes elfiques.
« Toutes les unités avancent ! En avant ! En avant ! »
À la tête de la formation, la voix du messager s’éleva au-dessus des rangs. Les soldats se mirent en marche, fendant l’épais brouillard de la rivière.
Le brouillard était plus dense que d’habitude le long de la berge, mais il ne semblait pas magique.
Ce n’était peut-être qu’une intuition, mais Enkrid se disait que l’ennemi ne répéterait pas deux fois le même stratagème. Et les siens s’étaient préparés à cette éventualité.
« Parfait. Parfait », répétait Rem sans arrêt.
« Qu’est-ce qui est parfait ? » demanda Enkrid.
« Aujourd’hui, je ne sais pas… Ça m’enthousiasme. »
Enkrid se demandait parfois ce qui se passait dans la tête de Rem. Mais le problème, c’est qu’il ressentait la même chose.
Au-delà du brouillard, quelque chose de nouveau les attendait. Il le sentait : l’imminence du combat lui faisait déjà battre le cœur.
Tout le monde autour de lui, jusqu’aux officiers en première ligne, était sur le qui-vive et avait pris position.
« Merde ! » jura quelqu’un près de l’avant, brisant le silence.
« Feu ! Tirez ! Vite, tirez ! »
À travers le brouillard épais, Enkrid aperçut un spectacle sinistre.
Une ombre, une masse grise et floue. Son corps ressemblait à celui d’un ours, mais sa tête dépassait de loin celles des autres, plus haute même que celle d’Audin.
Une créature colossale, la tête et les épaules bien au-dessus de lui, fonçait sur leurs lignes à travers une grêle de flèches.
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