Chapitre 101
WE TRIED TRANSLATIONS
Traducteur : Ryuu
Éditeur : Abstract
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UN CHEVALIER QUI RÉGRESSE ÉTERNELLEMENT
Chapitre 101 : La chance ne vous sourit pas toujours (3)
Les convaincre de se déguiser en caravane marchande à l’aube, puis d’entrer à Cross Guard deux jours plus tard, ne fut pas difficile.
« J’ai un mauvais pressentiment. »
C’était la même raison qu’il avait donnée lorsqu’ils avaient décidé d’escalader le mur. Torres le soutint et Finn acquiesça avec indifférence. La décision fut prise.
« Eh bien, on dirait qu’on va encore camper ici cette nuit. »
Ils logeaient dans l’abri creusé qui leur servait de camp. À cette nouvelle, le soldat chargé de la cuisine gloussa et demanda : « On sort les bonnes choses pour le dîner ? »
Finn, qui dirigeait les éclaireurs de première ligne, sourit et approuva avec enthousiasme.
Bien qu’ils fissent partie d’une unité qui aurait dû être plus sur le qui-vive que les soldats du champ de bataille, ces éclaireurs semblaient soit trop détendus, soit trop endurcis pour s’en soucier.
Enfin, peut-être qu’ils peuvent se détendre ainsi parce qu’ils sont toujours sur les nerfs, d’habitude.
Même pendant le dîner, ils restèrent prudents. Ils veillèrent à ce que la fumée du feu de camp soit à peine visible, et les patrouilles se relayèrent pour faire de larges rondes autour de la zone. Deux éclaireurs aux yeux perçants surveillaient sans cesse le périmètre.
En observant les éclaireurs, Enkrid se rappela quelque chose qu’il avait entendu autrefois.
« Ce qui est trop rigide casse facilement. Il faut savoir plier, rester souple. »
Qui avait dit ça, déjà ?
Ce n’était pas un instructeur.
C’était un paladin d’un ordre religieux, de passage dans une ville des environs.
Il n’avait pas le temps de donner des leçons et lui avait proposé un petit duel à la place. Il riait en se caressant la barbe, avec l’air d’un bandit plutôt que d’un homme d’Église. Malgré son allure rude, c’était à la fois un prêtre respecté et un combattant émérite.
« Plier ne veut pas dire s’amollir. Si tu as des bases solides, tu ne casseras pas facilement. Tu veux que je te l’explique simplement ? Arrête de serrer les dents chaque fois que tu brandis ton épée. »
Apparemment, les coups d’épée d’Enkrid donnaient l’impression qu’il grinçait des dents de frustration.
Était-ce pour ça ?
À présent, il se demanda soudain à quoi ressemblait son épée lorsqu’elle fendait l’air.
Cling.
Guidé par la curiosité, il bougea sans réfléchir.
« … On prend juste un verre, alors pourquoi il fait ça ? »
Finn marmonna en jetant un coup d’œil dans sa direction, tandis qu’un des éclaireurs lui tendait une bouteille d’alcool qu’ils avaient cachée. Enkrid s’était levé, avait dégainé son épée et la faisait tournoyer dans le vide.
Ce n’avait rien à voir avec les répétitions de la journée, ni avec quelque chose qu’il aurait appris récemment. Ce n’était qu’un coup d’épée né d’une question soudaine.
Le paladin avec qui il s’était entraîné lui avait dit un jour que ses coups d’épée avaient l’air désespérés, comme s’il se battait pour ne pas se briser.
« Il faut apprendre à bouger tes muscles avec plus de fluidité. Tes coups d’épée n’en seront que plus incisifs. »
Le visage hilare du paladin se superposa à ceux de ses compagnons. Des centaines de duels d’entraînement lui revinrent à l’esprit.
Comment Rem se comportait-il pendant leurs duels ? Ses muscles n’étaient que souplesse. Si Rem maniait ses haches avec tant de liberté, c’était parce qu’il était détendu.
Était-ce parce qu’il croyait ne pas pouvoir perdre ?
Non.
La réponse se trouvait dans les mouvements du bras et de la hache de Rem, semblables à ceux d’un fouet, dans son visage calme et ses muscles souples. Il ne déployait que la force nécessaire, au moment opportun.
Et Ragna ? Ses gestes désinvoltes, presque nonchalants, dissimulaient une maîtrise de l’épée impressionnante.
Jaxon et Audin étaient pareils.
Jaxon avait toujours l’air raide, mais il combattait sans effort. Quant à Audin, il tordait les bras d’Enkrid pendant l’entraînement et le taquinait, tout en lui donnant de véritables conseils.
Et lui, alors ?
Mes épaules.
Non, tout son corps était tendu quand il combattait. Même lorsqu’il enchaînait un mouvement avec le suivant, il restait toujours crispé.
Parce qu’il avait toujours pensé qu’il devait donner tout ce qu’il avait, comme si le moindre effort en moins ne rimait à rien.
Cette tension dans ses épaules en était la preuve. Enkrid fendit l’air de son épée. Fiuu. Le mouvement lui parut presque vide, bien plus léger que d’habitude.
Je ne fais que me détendre.
Détendre son corps ne signifiait pas affaiblir ses techniques d’épée. Soudain, tout commença à s’éclaircir. Une méthode, une voie, un repère encore vague.
Savoir quelque chose ne signifiait pas qu’on pouvait aussitôt le mettre en pratique. Il le savait mieux que quiconque. Enkrid connaissait douloureusement ses limites.
Comprendre qu’il devait relâcher ses épaules était une chose, mais cette seule prise de conscience suffisait à faire battre son cœur à tout rompre.
La joie et l’exaltation l’envahirent. Savoir qu’on pouvait suivre une voie toute tracée donnait un sentiment de direction, une vague d’euphorie.
Pour Enkrid, l’épée était la vie, et la vie, l’épée : une compagne sur le chemin de ses rêves. Au milieu de son euphorie, une question lui vint à l’esprit :
Faut-il toujours lutter ?
Il s’était toujours juré de ne pas sacrifier la journée d’aujourd’hui pour préparer celle de demain. Il avait raffermi sa résolution, encore et encore.
Persévérer et lutter ne lui était pas difficile. Il l’avait fait maintes fois.
Mais il comprit alors : Ce n’est pas toujours nécessaire.
Sur cette pensée, il abattit son épée.
Fiiiiou.
Le son de la lame fendant l’air était différent de celui d’avant. En l’entendant, Enkrid esquissa un léger sourire.
Ce coup d’épée qu’il venait de donner lui semblait étrangement familier.
Quand était-ce arrivé ?
Dans les hautes herbes, quand il s’était entraîné avec Andrew et Enri. Un coup dont il n’avait rien senti dans la main, comme ceux que les génies étaient censés porter sans le moindre effort.
À l’instant, s’il y avait eu un adversaire devant lui, il aurait pu le trancher sans sentir la moindre résistance dans ses mains.
Il avait essayé d’innombrables fois de reproduire ce coup, sans jamais y parvenir, pas une seule fois.
Et je viens de le réussir.
Comment aurait-il pu ne pas être fou de joie, sachant qu’il venait de porter ce coup ?
« Ce coup avait l’air différent. »
« Ouais, ce n’était pas comme d’habitude. »
Assis à l’écart, Finn et Torres commentèrent. Tous deux avaient l’œil pour ce genre de choses.
Finn ajouta : « Mais il va vraiment bien ? Pourquoi il décroche tout le temps et se met à faire ça tout seul ? »
« Me demande pas. Je l’ai rencontré que quelques fois. Il avait déjà la réputation d’être un peu bizarre dans la force principale. »
Enkrid prêta peu d’attention à leur conversation. Il voulait seulement donner encore quelques coups d’épée. Il continua de s’exercer, et ses pensées suivirent leur cours.
Lutter, oui, mais…
Et s’il luttait sans garder les épaules tendues ? Il comprit qu’au fil de ces journées répétées, lutter n’était pas la seule réponse.
La rage n’était pas le seul chemin pour avancer.
Ce qui comptait le plus, c’était la résolution d’avancer vers demain, un pas après l’autre. La détermination, les leçons et la sagesse qu’il pouvait acquérir en chemin.
Voilà ce qui comptait. Cette prise de conscience le fit rire tout seul, débordant de joie.
« Ah, avec cette tête-là, il arrive quand même à sourire sans avoir l’air fou. D’habitude, il aurait l’air d’un cinglé, mais chez lui, ça passe. »
Finn dit cela en sirotant son verre.
« Et moi, alors ? »
Torres, toujours aussi à côté de la plaque, intervint. On l’ignora aussitôt. Quelques soldats rirent et lui tapotèrent le dos.
Ils ne se connaissaient que depuis quelques jours, mais le groupe s’était vite pris d’affection pour lui.
Tandis qu’Enkrid continuait de manier son épée, Finn, Torres et quelques autres partagèrent quelques verres. Il n’y avait pas grand-chose à boire, et l’alcool n’était même pas fort.
C’était le genre de vin de fruits bon marché qu’on trouvait partout en ville. Ils mangèrent aussi quelques tranches de jambon salé et fumé dans la forêt, qui leur servait de salle à manger improvisée.
« Tu devrais ouvrir un restaurant, un de ces jours. »
L’un d’eux lança cela à la légère à l’éclaireur qui rêvait de devenir cuisinier.
Enkrid n’avait même pas touché à l’alcool. Il n’avait pas l’intention de boire aujourd’hui et, même s’il l’avait voulu, il n’en restait plus.
Pendant qu’il s’exerçait à l’épée et remettait un peu d’ordre, les autres avaient déjà tout fini.
« Pourquoi ? Tu veux un verre pour aller avec ta tronche ? »
Torres grommela sans raison. L’ambiance n’était pas particulièrement joyeuse, mais c’était l’occasion de souffler. Bien sûr, même dans ces moments de détente, certains restaient aux aguets.
Finn en faisait partie.
Elle avait bu une ou deux gorgées, mais en tant que cheffe, elle était responsable de la sécurité de tous. La nuit avança, et ils regagnèrent l’abri.
Qu’ils choisissent de passer par le trou de renard ou d’escalader à nouveau le mur, personne n’était censé rester au camp cette nuit.
Après le départ de Finn, ils avaient prévu d’abandonner le camp et de rejoindre la force principale plus près.
Tout avait changé lorsqu’ils avaient décidé de se déguiser en caravane marchande. À présent, ils passaient une nuit qui n’aurait jamais dû exister.
Deux lunes brillaient dans le ciel et baignaient le paysage d’une pâle lumière bleue. Avant d’entrer dans l’abri, Enkrid leva les yeux vers elles.
La première, grande et ronde, était toujours visible. La seconde, plus petite, n’apparaissait que les nuits de pleine lune.
Il fait clair.
Les environs étaient dégagés. De toute façon, rester éveillé ne changerait rien, puisque la journée allait se répéter. Il l’avait appris en creusant sous la boutique du cordonnier, en ville.
Inutile de lutter contre le sommeil. Mieux valait se reposer et éviter de s’épuiser pour rien. À mesure que la nuit s’installait, il songea à quel point cette journée était différente de la précédente.
C’était à peu près l’heure à laquelle il était arrivé au mur, la première fois.
Aouuu !
La source du hurlement était plus proche qu’il ne l’aurait cru. Enkrid comprit enfin pourquoi son Sixième Sens ne s’était pas déclenché lorsque la sorcière l’avait tué.
Pourquoi son pressentiment l’avait abandonné.
Quand la magie entre en jeu.
C’était parce que la sorcière aux Vignes Épineuses avait tout manipulé pendant qu’ils escaladaient le mur.
Comme elle usait de magie, il n’avait rien senti venir d’en haut. Il n’avait rien entendu, rien pressenti de menaçant.
Et maintenant ?
« Merde ! Debout ! On est attaqués ! C’est une urgence ! »
Un éclaireur de garde donna l’alarme en criant. Les loups hurlaient, les soldats criaient, puis un bruit retentit…
Boum ! Boum ! Boum !
Quelque chose fonçait sur eux. Puis des monstres apparurent dans la lumière de la lune.
À l’extrémité est du continent vivait une race d’hommes-bêtes, des humanoïdes mêlant des caractéristiques humaines et animales.
Mais ceux qui venaient d’apparaître étaient des créations ratées de cette race, des monstruosités nées d’une expérience divine qui avait mal tourné.
C’étaient des créatures constamment assoiffées de sang, toujours animées d’une haine féroce envers l’humanité.
Aouuu !
La source du hurlement. Ses chevilles partaient vers l’arrière, comme s’il se tenait sur la pointe des pieds. Son corps était couvert d’une fourrure grise, et ses yeux jaunes, bestiaux, luisaient.
Son museau saillait, et des crocs acérés brillaient dans sa gueule. Encadré par la lumière lunaire, le monstre était un lycanthrope.
Autrement dit, un loup-garou.
Naturellement, ils n’appartenaient pas à la race des hommes-bêtes et, comme la plupart des monstres, ils ne pouvaient pas parler.
Le monstre en tête de meute avait une cicatrice qui lui barrait l’œil gauche. De son unique œil jaune, il balaya les environs du regard, puis ouvrit les mâchoires.
Graaah !
Son rugissement résonna. Aux oreilles d’Enkrid, il ressemblait à un signal d’assaut.
« Reprenez-vous ! »
Il cria d’instinct.
Comment cette journée allait-elle se terminer ? Il avait une chance sur deux de s’en sortir. Allait-elle être gâchée, sans le moindre progrès vers demain ?
Ou bien allait-il se passer quelque chose ?
Ce fut la deuxième option.
Des loups-garous, plus d’un ou deux.
À l’exception du chef balafré, les autres membres de la meute se dispersèrent. Même sous la vive lumière de la lune, il était difficile de tous les repérer à la fois.
Il ne restait que des ombres filant dans la nuit et le bruit de pattes frappant le sol.
Entre les arbres, là où la lune ne parvenait pas, des yeux jaunes perçaient l’obscurité et luisaient faiblement.
Les loups-garous qui tournaient sous la lumière lunaire couraient autour du groupe d’humains à une telle vitesse qu’ils laissaient des images rémanentes.
« Bon sang. »
Enkrid comprit autre chose à cet instant. Voilà pourquoi il n’avait senti aucun danger. Voilà pourquoi Finn, une éclaireuse chevronnée, n’avait pas repéré les loups-garous plus tôt.
Ils ont forcément manigancé quelque chose.
Un sorcier avait donc probablement été impliqué, une fois encore. Rien que le fait qu’une meute de loups-garous les attaque était assez étrange.
Il ignorait quel tour le sorcier avait employé, mais le résultat était là, sous ses yeux.
Il en compta rapidement plus de dix.
« Il y en a plus de dix. Ça sent mauvais. »
Torres marmonna, le dos contre celui d’Enkrid tandis qu’ils dégainaient leurs épées.
Cling.
Dos à dos, ils remirent à plus tard leurs réflexions. La lutte était peut-être leur seule option, mais ça ne voulait pas dire qu’ils allaient se coucher pour mourir.
Ça, jamais.
Comme toujours.
Il ferait un pas de plus vers demain. Enkrid se campa sur ses jambes et leva son épée. Le monstre s’appelait lycanthrope.
Un monstre dont le cœur était imprégné de pouvoir magique. Bien plus dangereux qu’une Goule, c’était un adversaire autrement plus difficile à affronter.
Il fallait généralement une escouade entière de soldats entraînés pour abattre un seul loup-garou. Il était imprudent de tenter d’en chasser un en sous-nombre.
On risquait d’y laisser des blessés et des morts.
Quand les lycanthropes formaient une meute, on déconseillait même à un peloton de les affronter.
Mais à présent ?
« Merde, il y en a plus de vingt. »
Leur nombre avait augmenté en un rien de temps.
De leur côté, Enkrid et Torres compris, ils étaient dix éclaireurs. Les loups-garous, eux, étaient plus de vingt.
Comme pour confirmer les soupçons d’Enkrid sur l’intervention du sorcier, la meute attaquait en formation et les encerclait.
Même s’ils ne suivaient que leurs instincts primitifs, les loups-garous étaient difficiles à affronter. Les nuits où paraissaient les Deux Lunes, ils devenaient encore plus forts.
Et maintenant, ils employaient des tactiques coordonnées de meute ?
Comment appeler ça, sinon…
« On est foutus. »
La remarque désabusée de Torres résumait parfaitement la situation. Il n’y avait aucune issue. Enkrid se battit avec acharnement. Il tua trois loups-garous.
Il trancha le bras du quatrième.
Au milieu du chaos, il lança ses Dagues sifflantes, qui se fichèrent dans le corps du chef et offrirent deux nouveaux compagnons au loup-garou borgne.
Le combat fut d’une violence inouïe.
Voilà ce qu’il restait d’un affrontement contre une meute de lycanthropes.
Torres s’en tira à peu près aussi bien. Il tomba avant Enkrid, mais réussit tout de même à en abattre deux. Finn en tua un et combattait un second lorsqu’elle fut à son tour submergée.
Les autres éclaireurs n’avaient aucune chance. Enkrid se tenait debout, le sang coulant de son bras déchiré. Il se retourna pour porter un dernier coup, mais son pied heurta quelque chose.
Une tête.
Celle de l’éclaireur qui rêvait de devenir cuisinier.
« C’est un peu agaçant. »
Même en sachant que la mort réinitialiserait simplement la journée, voir de telles choses ne devenait pas plus facile.
Graaaa !
Six loups-garous chargèrent Enkrid d’un seul coup.
Il ne pouvait pas s’en sortir. Se faire déchiqueter vivant pour la première fois fut, sans surprise, atrocement douloureux.
Le temps passa. Après ce qui lui sembla une éternité de souffrance, il finit par fermer les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, la douleur avait disparu.
Il vit la Rivière Noire, silencieuse, dont la surface ondulait.
Et, flottant sur l’eau, le bac et son passeur.
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