Chapitre 2
Chapitre 2
"Sale bâtard."
Ça a été les premiers mots que mon père m’a adressés dont je me souviens.
Artur Brassin n’est même pas mon véritable nom, enfin, mon nom de naissance.
Pour comprendre tout ça, faut commencer bien avant ma naissance, à une époque où les vinyles étaient à la mode.
Il y avait un jeune homme à qui tout souriait, à qui toutes les portes étaient ouvertes, et comme attendu, il réussit sa vie, se maria à une femme merveilleuse, de bonne famille, et eut des enfants.
Mais comme tout homme qui réussit, il en voulait toujours plus.
À cette même époque, il y avait une jeune fille qui n’avait rien pour elle, rien à part son sourire. Elle venait d’un petit village paumé dans la Creuse.
Elle quitta tout pour ses rêves, mais comme tout bijou qui brille, elle attira les corbeaux, et son rêve, sa brillance et son sourire s’estompèrent. Très vite, elle se retrouva mise en cage, une cage dorée, telle un oiseau exotique.
L’homme à qui tout réussit la faisait pavaner dans la haute société, telle un trophée de chasse ou encore une œuvre d’art mise sous vitrine.
Au départ, tout cela sonnait comme un rêve pour elle. Imaginez-vous, cette jeune fille de la cambrousse tout d’un coup couverte d’or et de regards, si facilement impressionnable.
C’en est pathétique.
Hmm, où en étais-je déjà ? Un rêve, oui.
Mais tout rêve a une fin, et le sien arriva assez prématurément. Ce fut moi.
Un bâtard, la goutte qui fit déborder...
La femme de l’homme, qui supportait tout ça jusqu’à maintenant, ne put jeter l’éponge face à cette énième affront. Cris, pleurs, claques se firent entendre cette nuit-là, dans cette maternité.
Après toute son agitation, elle fit la “aimable” demande de nous faire disparaître, s’il tenait à leur image, leur statut et à ses enfants légitimes.
Mère se retrouva alors seule, désabusée, avec une pension, à peine de quoi survivre. De honte, elle ne put retourner chez ses parents. Imaginez-vous, pour l’époque, il n’y a pas plus grand déshonneur qu’un bâtard.
C’est alors que les années passèrent. Je grandissais et voyais passer chaque année un nouvel homme, parfois marié, parfois ivrogne, parfois pervers , l'un la même marier et ma adoptée mais il partie tout aussi tot. Et en même temps, sa santé déclinait.
Et puis, après un soir , le plus beau soir que j’ai passé avec elle, le meilleur souvenir de ma vie , un soir rempli de rires, de sourires, de discussions, d’attente sur l’avenir, de contemplation d’étoiles… elle fanait. Au lit, elle est morte. Sans crier gare, sans un cri, sans un mot.
J’avais 7 ans ou 8. À vrai dire, je ne sais plus trop. À vrai dire, tout semble si flou après ça. C’était comme naviguer dans un brouillard.
Mais je me souviens exactement du moment où elle est arrivée, cette femme. Elle m’a attrapé par le bras et m’a traîné avec elle, loin de l’orphelina .
Elle avait quelque chose d’assez spécial. Elle ressemblait quelque peu à mère, en plus âgée. Quand son regard se posait sur moi, je ne voyais pas de la pitié ou autre, mais de la culpabilité.
Elle m’amena avec elle auprès de l’homme qu’elle désignait , comme étant mon père. Quand elle lui annonça ma présence dans son bureau, j’ai pu entendre les premiers mots de cet homme à mon égard :
“Ce sale bâtard.”
Cette année-là, il ne m’a pas regardé une seule fois, ni prononcé mon prénom.
Mais j’ai eu le droit à son nom.
Pourquoi moi, qui portais son nom, n’avais pas son attention ?
C’est une question qui me dévora très longtemps.
La femme le remarqua et fit de son mieux pour me faire passer le temps.
Elle était son total contraire.
Avec moi, toujours les bons mots, le bon regard.
Je pense que ses enfants n’aimaient pas ça. Pour eux, je volais l’attention de leur mère, une attention qui leur revenait.
Les deux plus grands s’en fichaient, après tout, ils étaient assez grands pour ne plus rechercher cette attention.
Par contre, ils me voyaient d’un mauvais œil : “une part de plus dans l’héritage.”
Celui du milieu était assez indifférent. Il ne m’ignorait pas pour autant, mais…
La dernière, par contre, elle me détestait.
Mais bon, ça ferait trop long.
Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’on a fini par assez bien s’entendre, moi et cette conne qui me sert de sœur.
Les étés et les hivers passèrent.
Un vieil homme sonna à la porte. Il portait un costume clairement d’occasion.
Et dès qu’il m’a aperçu, son regard s’est affaibli, comme face à une réflexion du passé.
Il s’est présenté comme le père de ma mère , mon grand-père. Des années qu’il cherchait ma mère. Il fut si dévasté en apprenant sa perte.
Pour l’homme, une occasion parfaite de se débarrasser d’un poids.
C’est aussitôt que je me retrouvai chez mes grands-parents.
J’avais 14 ans.
Les années passèrent. Rencontrer une nouvelle famille, de nouveaux amis, expérimenter la vie.
La sœur et la mère sont venues me voir souvent, même le cadet est venu, et les aînés lorsque qu’ils y étaient forcés.
Mais lui, jamais.
Et puis le jour de mes 18 ans, qui était aussi le jour des résultats des examens, est arrivé. Tôt dans la matinée, le téléphone sonna.
Il était mort.
Même mon jour, il n’a pas daigné me le laisser, fut ma première pensée.
L’enterrement arriva. Ça avait plus l’air d’un brunch qu’autre chose.
Le prêtre finit ses prières, qu’aussitôt les avocats et le notaire prirent place.
Son corps, toujours dans son cercueil, à peine enterré.
Avant que le notaire commence, les aînés et leurs avocats me firent signer un contrat de refus de tout droit d’héritage, vivement critiqué par les autres, mais ils n’en avaient que faire, et de même pour moi.
Mais je restai quand même.
Au cas où il aurait glissé une note, ou pensé à moi...
Mais rien.
J’ai pris alors la décision de laisser son nom.
Cinq ans plus tard, diplôme en main, j’enchaînai les entretiens.
Et vous connaissez la suite.