Chapitre 4
D'une forme ronde, à peine plus gros qu'un œuf d'autruche, un fruit mystérieux était placé là sur le sable chaud. Ressemblant presque à une momie, des filaments à l'apparence à la fois dure et sèche parsemaient ses parois. Une vraie vision d'horreur.
Le pire était que l'humain prit d'une main tremblante une hache, pointant le fruit. Face à cet ennemi redoutable, Elian fronça les sourcils.
Il s'était promis de ne plus jamais manger de noix de coco.
Pourtant, il ne fut jamais autant dans la désillusion qu'à ce moment-là. Pourquoi avait-il soudain changé d'avis ? Car l'oiseau lui avait gracieusement donné ? Pas forcément, peut-être juste un peu. La raison, c'est qu'il avait tout simplement soif...
Il avait hésité à boire l'eau de mer, mais il s'était rapidement souvenu que c'était sans aucun doute pire que boire les entrailles de ce fruit du diable.
Respirant un bon coup, il balança sa hache dans une coupe nette, séparant la noix en deux.
L'intérieur fait d'une douce chair blanche, un liquide translucide baignait à l'intérieur. Une fine odeur se dégagea dans l'air, ce qui donna vite un haut-le-cœur à Elian se rappelant du goût que cela aurait.
Un oiseau géant un peu perplexe observa l'humain tout en penchant sa tête sur le côté. Assis, il se prélassa très vite, utilisant le sable comme un sofa douillet tandis que le soleil lui apportait une chaleur appréciable.
L'humain était étrange selon le volatile : pourquoi prenait-il tant au sérieux une simple noix de coco ? Il ne le savait pas, mais c'était suffisant pour l'amuser, il lui en apporterait d'autres. En approbation, il poussa un cri aigu.
« Tais-toi le piaf ! » dit Elian tout en s'asseyant avec ses deux moitiés de fruit.
Il apporta une des coquilles sur le bord de ses lèvres. Un liquide chaud, un peu plat mais très vite un arrière-goût désagréable se dévoila, gâchant une fausse promesse. Un peu salé, il avait l'impression de boire une vieille eau sale renfermée dans une gourde depuis bien trop longtemps.
Soupirant, il détourna les yeux et regarda le poisson. Il ne savait pas comment le manger. Il pourrait tenter de le manger cru, mais il ne savait pas si c'était la meilleure idée en soi.
Il avait déjà entendu parler d'une technique ne nécessitant aucune chaleur. La cuisson au sel. Il n'était pas certain du fonctionnement exact, hélas.
Mais, s'il était certain d'une chose, c'était que les humains étaient connus pour être inventifs. Alors quoi qu'il arrive, il allait faire sa cuisson au sel. Même si ça serait loin d'être parfait.
Le gros point positif de cette façon de cuire, c'était qu'elle n'utilisait pas de chaleur et donc de feu. Il voulait à tout prix l'éviter, ayant peur d'attirer le gros reptile.
Cette méthode permettait aussi de limiter la propagation des odeurs, ce qui était parfait pour lui.
Ne sachant pas trop par où commencer, il courut vers les palmiers les plus proches. Mais il regretta instantanément. Ses blessures aux bras et aux mains lui firent un mal de chien. En fait, il avait des cloques un peu partout à cause de ce merdier d'apex prédateur.
Tant bien que mal, il y parvint et récupéra à contre-cœur des noix de coco puis les lança vers où il était à l'instant. L'une d'entre elles heurta bien évidemment la vilaine volaille. Il avait bien visé mais du point de vue de l'oiseau, ce n'était pas franchement le cas.
En plus de ça, grâce à sa hache, il récolta des morceaux d'écorce. Puis avec sa corde, il la balança au-dessus des branches puis tira de toutes ses forces pour les faire tomber aussi. Juste comme ça, il avait mis à nu quelques palmiers.
Une fois revenu où l'oiseau était posé, il commença à ouvrir en chaîne les fruits. Il en but quelques-uns jusqu'à ne plus avoir soif, remettant cette terrible expérience pour plus tard.
Une fois toutes bien séparées en deux, il enleva la chair grasse et blanchâtre puis les déposa sur des feuilles de palmiers. Bien qu'il n'en avait pas envie, une grande partie de cette récolte serait son repas une fois le soir arrivé.
Cela étant fait, il prit avec lui les noix de coco vidées de leur chair et les écorces puis les trempa dans l'eau de mer, les humidifiant juste assez avant de les placer sur le sable sec face au soleil. S'il n'avait pas de sel, il ferait évaporer l'eau qui en contiendrait.
Il répéta ce processus plusieurs fois jusqu'à recouvrir une partie de la plage.
Il ne lui restait plus qu'à attendre, alors pendant ce temps il creusa un trou de taille moyenne qu'il recouvra de feuilles, plaça par-dessus le poisson puis referma le tout avec encore plus de feuillage. Ce n'était pas parfait mais il pensait que ça aiderait au moins à garder le poisson au frais.
Les préparatifs terminés, il fut enfin libre de penser. Il était exténué par sa journée, pourtant il ne se permettait pas encore de dormir. Des choses importantes devaient être remises en perspective.
La première des choses, puisqu'il avait dû faire une baignade improvisée, sa précieuse carte avait malencontreusement été gâchée à un point irrécupérable. N'étant certes incomplète dès le départ, elle gardait malgré tout des informations inestimables. L'ayant encore en tête, il tenta de la répliquer approximativement selon ses souvenirs.
Dessinant dans le sable avec son doigt, un cercle se forma. Il effaça toute la partie supérieure droite et marqua un point d'interrogation ; cette zone correspondait à celle déjà arrachée de la carte.
Tout autour, il y avait une plage. Il nota qu'il pourrait facilement se déplacer dans cette zone. Du sud jusqu'au milieu de l'île partant vers l'EST était la zone de la forêt. Vers le nord EST se trouvait un endroit dégagé, une plaine. Et pour finir la partie ouest, était représentée par une place rocheuse. C'était sans doute là-bas que se dressait la grotte de la vision. La maison du monstre.
En parlant de ça... ce qu'il avait vu était plus que rassurant. En fait, lorsqu'il percevait la mort d'un être vivant, il ressentait instinctivement si l'évènement était éloigné ou non. Et pour ce cas, c'était imminent. Le reptile allait alors décéder bientôt. Par quoi ? Il n'était pas trop sûr, la vision était plutôt elliptique.
Son décès était étonnamment triste, physiquement il avait l'air plutôt en bonne santé, alors pourquoi ? La chose était entrée dans un lieu étrange aussi, le rassurant sur la nature artificielle de l'île. À présent il en était certain.
Ce qui est sûr, elle devait vouloir se soigner ou se restaurer d'une ressource. Et ce qui devait le faire a failli à sa tâche, la condamnant.
Il fixa soudainement son compagnon à plumes un instant, pensant à la carcasse qu'il avait aussi vue pendant sa prémonition.
Ces deux animaux étaient identiques... mais...
« Hé le piaf. »
L'oiseau le regarda.
« T'as de la famille ici ? »
Il ne reçut bien évidemment aucune réponse. Parler aux animaux apportait rarement de sens. En vérité, il s'en fichait.
« En tout cas fais-leur quitter les lieux. On ne sait jamais... »
Cet avertissement était inutile. Et il le savait. La mort était une fatalité en soi et rien ne pouvait changer sa fin une fois écrite. Seulement comment on s'y rend était possible au changement. Alors il croyait que si peut-être il donnait de l'espoir, c'était moins grave que de rien dire.
Était-ce hypocrite ?
Sûrement.
Il avait averti les gens pour le fort. Au final rien n'a changé à propos de leur décès. La catastrophe ne s'était pas limitée à la ville mais s'était étendue au-delà, déplaçant seulement le chemin pour arriver à la même fatalité.
Cela étant dit, il serait évidemment capable d'accélérer la mort du prédateur de l'île en suivant ce qui était prévu par le destin. Mais cela valait-il vraiment le coup ?
Il était aussi possible qu'il ait un rôle à jouer dès le départ à sa mort. Et s'il ne respectait pas ce qu'il aurait dû faire, la mort du monstre resterait certes inévitable mais le chemin pourrait changer, comme le moment où cela arriverait.
Le décalage temporel ne serait pas forcément étalé sur une grande période. Hélas pour Elian, chaque jour sur cette île tandis que la bête rôdait encore était un de plus où il risquait d'être blessé à vie.
Tout ça pour dire : quand il disait que les autres voyants étaient des idiots, ce n'était pas faux. Ceux qui croyaient que changer le destin était possible étaient des imbéciles. Mais pour lui, lui il croyait, non il en avait la certitude, la façon dont on arrive à ce destin pouvait changer.
C'est pour cette raison qu'il avait averti les gens du fort ou bien cet oiseau. Et c'était aussi la raison pourquoi il s'efforçait de vivre convenablement.
« Eh le piaf ! » dit-il se penchant en arrière.
Il attendit un moment avant que l'oiseau relève sa tête et continua.
« Si t'as pu m'envoyer jusqu'ici, est-ce que t'es capable de me renvoyer chez moi ? Bon ma maison est noyée sous l'eau en ce moment, mais tu sais je peux m'en trouver une nouvelle sur le continent... J'aime bien ton île, mais c'est pas trop mon truc en fait... Sors-moi de là. »
Le volatile fit alors en réponse qu'un volatile aurait fait. Il battit des ailes comme un fou tout en criant un bruit fort énervant. Quel horrible animal.
Ne voulant plus perdre son temps avec cette pinaillerie, il alla vérifier si l'humidité sur les écorces et les noix de coco s'était évaporée.
Il sourit, cela avait réussi. Sur la surface, une fine couche blanche et poreuse s'était incrustée dans le bois et la coquille du fruit. En temps normal, cela aurait pris des jours pour collecter une telle quantité de sel mais grâce à la grande étendue utilisée, il sauta le temps d'attente.
Il passa alors le reste de sa journée à gratter le sel pour le faire tomber dans une autre demi-coque servant de bol. Par ce procédé, il parvint à remplir deux récipients à ras bord.
Il se dépêcha, le soleil se coucherait bientôt et il devait préparer le poisson. Il enleva la peau et les arêtes puis le découpa en fines lamelles.
Il allait utiliser la même technique qu'il avait utilisée pour récupérer du sel. En découpant les parts en plus petites, il répartirait le temps sur plusieurs contenants.
Utilisant les noix vidées, il déposa deux morceaux par récipient puis les noya de sel. Il avait aussi entendu dire qu'il fallait un peu de sucre pour cette méthode. N'étant pas trop sûr de lui, il ajouta un peu de chair de coco au mélange. Ça serait son sucrant.
Une fois fait, il les remit dans le trou et le recouvra de feuilles à nouveau pour les garder au frais.
Quand il se réveillerait, il aurait normalement du poisson cuit. C'était certes étrange comme façon de faire mais totalement véridique. En théorie... foutu cuisinier, il espérait qu'il n'avait pas menti sur cette technique. Il avait adapté la méthode avec les moyens disponibles, mais ça devrait aller non ?
Il avala le reste de la chair de coco. Le sucre était nécessaire à sa survie. Et le gras aussi.
Fermant les yeux, il pensa au lendemain. Il allait explorer la zone inconnue.
Puis, juste comme ça, le sommeil l'emportie.