Chapitre 61
Chapitre 61 : Chapitre
Quelques instants plus tôt, les chevaliers buvaient et parlaient à grand bruit ; à présent, ils fixaient Maxi avec des yeux écarquillés. Elle baissa le regard, sentant sa confiance s’évanouir. Avait-elle eu la prétention de croire qu’une robe aussi splendide lui irait bien ? Les chevaliers la dévisageaient-ils en se moquant intérieurement de cette laide qui tentait pitoyablement de se faire belle ? Elle vira au rouge vif.
La voix sonore d’Ulyseon rompit le silence. 𝒇𝒓eewe𝒃𝑛𝒐𝘃𝒆𝚕.co𝘮
« Ciel, madame ! Vous êtes magnifique.
— V-vous trouvez ?
Maxi releva les yeux, gênée. Ulyseon hocha vigoureusement la tête, ses grands yeux violets étincelant. Il n’avait pas l’air de mentir.
« Vous êtes le portrait vivant des elfes d’antan ! Le blanc vous va à ravir, madame. Vous avez toujours été ravissante, mais ce soir, vous êtes à couper le souffle !
Ces louanges extravagantes firent rougir Maxi. Mais avant qu’elle ait pu le remercier, il poursuivit avec encore plus d’enthousiasme.
« Vous m’avez ensorcelé un instant ! Eh bien, rien d’étonnant venant de l’épouse du plus grand chevalier du royaume. Même la nymphe la plus fière rougirait devant votre beauté.
Le rouge de Maxi lui monta jusqu’au cou. Elle avait certes meilleure allure que d’habitude, mais savait bien qu’elle n’était pas d’une beauté sans pareille. Se retenant de plaquer les mains sur la bouche d’Ulyseon, elle s’assit à la hâte. Mais l’écuyer ne sembla pas remarquer son malaise. Il prit place à côté d’elle et continua avec animation.
« Quel dommage, madame, que nous soyons les seuls à pouvoir admirer votre beauté. Si vous étiez à un bal royal, tout le monde serait sous le charme ! Dans la capitale, les chevaliers se disputeraient l’honneur de vous prêter serment !
« M-merci...
Maxi fixa son assiette. Le silence des chevaliers lui était insupportable. Elle s’imaginait qu’ils se moquaient en leur for intérieur des éloges exagérés d’Ulyseon, et se mit à trembler. Pendant ce temps, celui-ci lui remplissait l’assiette.
« Permettez-moi de vous servir. Qu’est-ce qui vous ferait envie ? Tout est délicieux, mais le canard fumé est particulièrement réussi aujourd’hui.
Maxi fut soulagée par ce changement de sujet. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle.
« M-merci. Savez-vous où se trouve monseigneur ?
« Sir Riftan est toujours dans la salle du conseil, où il discute des récentes migrations de monstres avec quelques chevaliers. 𝒇𝔯e𝚎𝘄𝑒𝑏𝙣𝑜𝚟𝗲𝑙.c𝘰𝚖
« D-des migrations de monstres ?
« Les monstres de l’ouest se sont soudain mis à descendre vers le sud », répondit une voix derrière elle.
Maxi se retourna, surprise. Sir Hebaron se tenait derrière elle, vêtu d’habits ordinaires. Il l’examina d’un air étrange, puis s’assit à côté d’elle.
« Il y a des signes indiquant que des trolls migrent vers l’Anatolium. Le commandant discute de contre-mesures avec le sorcier. Comme on ne savait pas quand la réunion prendrait fin, il nous a dit de dîner sans l’attendre.
Maxi se rembrunit. Hebaron remplit son gobelet de vin avant de poursuivre.
« C’est pour ça que le raid contre les gobelins a duré plus longtemps que prévu. Nous avions remarqué des changements dans l’habitat des monstres ; nous avons donc passé les montagnes du nord au peigne fin.
« V-vous voulez dire qu’une meute de monstres s’avance vers Anatol ?
« Il serait plus juste de dire qu’ils se dirigent vers le sud. Ce ne sont encore que des suppositions, mais d’après les chasseurs de monstres que nous avons rencontrés dans les montagnes…
Hebaron s’interrompit lorsqu’il remarqua que Maxi avait le visage sombre. Il se gratta maladroitement l’arrière du crâne, puis tenta de la rassurer.
« J’en ai sans doute trop dit. Vous n’avez rien à craindre, madame. Tant que les chevaliers du Dragon rouge protègent Anatol, les monstres ne pourront pas envahir la région.
Maxi se sentait toujours mal à l’aise. Elle se rappela le spectacle atroce des sentinelles et des bûcherons blessés après l’attaque des loups-garous. De telles attaques se multiplieraient si d’autres monstres arrivaient à Anatol. Elle glissa la main dans la poche de sa robe et serra la pierre magique, plus décidée que jamais à apprendre la magie. Elle ne serait peut-être pas capable d’apporter une aide considérable, mais elle ne voulait pas être inutile.
*Dès demain, j’étudierai encore plus sérieusement.*
Ulyseon la tira de ses pensées en tentant de détendre l’atmosphère.
« Ne soyez pas si inquiète, madame. Goûtez plutôt à ceci. Le sanglier rôti est la spécialité de notre cuisinier ! La peau est croustillante, mais la viande, à l’intérieur, est incroyablement tendre et juteuse. Trempez-la dans la sauce cameline et prenez-en une bonne bouchée. Je vous garantis que vous ne le regretterez pas.
« C-c’est vrai qu’il a l’air d-délicieux.
« Le pigeon à la muscade et les gaufrettes frites à la cannelle sont excellents, eux aussi.
Ulyseon lui remplit l’assiette. Comme elle ne parvenait pas à résister à ses encouragements, Maxi prit quelques petites bouchées. Le repas était vraiment délicieux. Elle oublia un instant ses soucis et se mit à manger de bon appétit. Hebaron, qui l’observait en buvant, remplit son gobelet.
« Vous devez avoir soif, madame.
« M-merci.
Ravie de cette rare marque de gentillesse, Maxi avala le vin d’un trait. Hebaron haussa un sourcil, puis remplit de nouveau son gobelet en remuant sur son siège.
« Vous aimez donc les boissons fortes, madame. Tenez, permettez-moi de vous en resservir.
Maxi buvait rarement plus d’un ou deux gobelets de vin au cours d’un repas, mais elle ne voulait pas décevoir le chevalier, qui la regardait avec espoir. Elle ferma les yeux très fort et vida une nouvelle fois son gobelet.
Son corps se réchauffa et se détendit. La sensation n’était pas désagréable. Chaque fois qu’elle vidait son gobelet, le chevalier le remplissait de nouveau, et bientôt, ses yeux se mirent à briller sous l’effet plaisant de l’ivresse. Amusés par le spectacle, les autres chevaliers commencèrent eux aussi à lui offrir à manger et à boire.
Maxi en prit quelque peu ombrage, car les chevaliers s’évertuaient à la nourrir comme une créature fabuleuse, mais elle ne les repoussa pas.
Elle perdit bientôt le compte des gobelets qu’elle avait bus. Sa vue se brouilla et elle eut l’impression de flotter dans les airs. Prise de hoquets, elle agrippa son gobelet à deux mains et se mit à tanguer. Elle ne savait pas trop pourquoi, mais elle avait soudain envie de se balancer d’un côté et de l’autre.
Ses gestes durent inquiéter les chevaliers, car l’un d’eux retint Hebaron, qui s’apprêtait à la resservir.
« Je crois que madame a assez bu, sir Hebaron.
« J-je… ça va…
Sa langue lui obéissant encore moins que d’habitude, ses paroles devinrent pâteuses. Normalement, elle aurait serré les lèvres, mortifiée, mais elle n’éprouvait plus la moindre honte. Enivrée par cette soudaine audace, elle vida son gobelet et le tendit à Hebaron.
« J’en v-veux encore.
« Avec plaisir. Vous tenez bien l’alcool.
Maxi remarqua avec plaisir que le ton d’Hebaron était devenu amical, comme s’il s’adressait à un compagnon d’armes. Elle avala la boisson avec encore plus d’enthousiasme. Le vin avait beau s’être renversé sur ses manches à force de tanguer, elle se mit à glousser. L’un des chevaliers éclata de rire.
« Qui aurait cru que madame pouvait être aussi charmante ? Je pensais qu’elle n’était qu’une jeune noble maussade et égocentrique !
Maxi se retourna pour foudroyer le chevalier du regard.
« Je ne suis pas é-égocentrique ! Mais je ne peux pas nier que je suis m-maussade…
Elle avala le vin qu’Hebaron lui avait servi, puis poussa un profond soupir. Son euphorie s’évanouit en un instant. Elle se sentit soudain mélancolique.
« M-mais c’est parce que je n’ai pas l’habitude de côtoyer autant de monde. Je ne sais pas bien parler… Je ne sais jamais quoi dire… Et vous êtes tous si intimidants, surtout quand vous me dominez de toute votre hauteur. Vous ne pouvez pas me reprocher de rester à l’écart. En fait, c’est à cause de vous que je suis si m-maussade ! Ça me ferait plaisir que vous rétrécissiez un peu.
…
Les chevaliers la dévisagèrent, ébahis. Hebaron partit d’un rire tonitruant.
« Nous ne sommes pas grands pour rien, madame. La carrure est toujours un avantage au combat. J’ai bien peur que ce soit vous qui soyez trop petite. Que faisiez-vous pendant que tout le monde grandissait ?
« Vous êtes ivre, sir Hebaron ?
Sans répondre, le géant remplit son gobelet à ras bord.
« Il n’est pas trop tard, madame. Si vous vous mettez à boire et à manger autant que moi, vous pourriez encore grandir jusqu’à atteindre la hauteur d’un pin.
« V-vous croyez vraiment que je peux encore g-grandir ?
Grandir pourrait peut-être lui donner du courage, aussi. Maxi leva vers Hebaron des yeux pleins d’espoir.
Hebaron sourit d’un air malicieux. « Je bois des alcools forts depuis l’âge de treize ans. C’est comme ça que j’ai grandi à ce point.
« Alors, c’est ça, votre secret, sir Hebaron !
Ulyseon finit d’engloutir sa viande. Puis il remplit sa coupe de bière et la vida d’un trait. Les autres chevaliers enfouirent leur visage dans leurs mains.
Maxi ne comprenait pas pourquoi les chevaliers avaient l’air si mal à l’aise. Dans le brouillard, elle pencha la tête d’un côté puis de l’autre, se demandant ce qui avait provoqué ce soudain changement d’atmosphère. Bientôt, elle renonça à comprendre et porta de nouveau son gobelet à ses lèvres. À cet instant, une grande main passa devant son épaule et le lui arracha.
…
Surprise, elle se retourna. Riftan la dominait de toute sa hauteur, le visage sombre. Il plissa les yeux et observa un instant son visage rougi et hébété, avant de siffler entre ses dents serrées :
« Qu’est-ce que tu fiches ?
« J’essayais de devenir plus g-grande… » répondit Maxi en hoquetant, d’une voix de plus en plus faible.
Riftan grinça des dents et lança un regard furieux aux chevaliers.
« Expliquez-moi pourquoi vous avez saoulé ma femme.
« Elle tenait bien l’alcool, alors nous nous sommes un peu laissés emporter… » répondit Hebaron en se grattant l’arrière du crâne.
Le visage de Riftan s’assombrit davantage. « Alors, pour vous divertir, vous saoulez ma femme ?
Riftan abattit un gobelet sur la table. Le silence tomba dans la salle. Quand il reprit la parole, sa voix était d’une douceur menaçante.
« Mangez bien et reposez-vous. Vous aurez besoin de forces pour l’entraînement de demain.
Les chevaliers gémirent à l’unisson. Sans tenir compte de leurs protestations, Riftan souleva Maxi et sortit de la salle à manger. Elle passa les bras autour de son cou. Elle luttait pour garder les yeux ouverts et ne désirait qu’aller se coucher.
Faisant comme si elle n’avait pas entendu Riftan soupirer, elle enfouit le visage dans son cou. Elle le sentit tressaillir et se raidir, mais son ivresse bienheureuse la rendait parfaitement indifférente à sa réaction. Elle respira son odeur singulière et l’embrassa impulsivement sur le cou, là où elle sentait son pouls. Riftan resta figé sur place.
« Maxi…
Maxi crut entendre le grondement d’une bête au-dessus d’elle. En souriant, elle lui caressa les cheveux comme pour apaiser un animal contrarié. Riftan se mit à gravir les escaliers d’un pas vif, Maxi rebondissant légèrement dans ses bras. Elle avait l’impression d’être bercée dans un berceau. Elle posa les mains sur sa poitrine, se tortilla et ferma les yeux.
« Maxi… Tu ne dors pas, au moins ?
Ils avaient atteint la porte de leur chambre sans que Riftan ait même transpiré. Il la secoua, mais elle marmonna d’un air contrarié et se blottit contre lui. Il baissa vers elle un regard inquiet.
« Tu as bu combien de gobelets ? Et bon sang, pourquoi es-tu habillée aussi…
Il la déposa sur le lit, puis remonta la jupe de sa robe froissée. Désorientée, Maxi se redressa pour le laisser la déshabiller. Dès que Riftan lui eut passé la robe par-dessus la tête, elle s’affala sur l’oreiller et s’endormit. Riftan grinça des dents en la contemplant.
« Demain aussi, tu ferais mieux de te tenir prête. »