Chapitre 1 126
Pendant tout son rut, Yuder s’était accroché à un dernier fil de tension, réprimant des pulsions irrépressibles. Mais, à ces mots, ce dernier fil se défit et fondit. Heureux d’avoir protégé Kishiar sans encombre, Yuder posa paisiblement la tête contre sa poitrine.
Il choisit de ne pas lui dire qu’il était content ou lui demander s’il allait bien. Ces mots ne semblaient plus nécessaires à Kishiar. À la place, Yuder prononça ceux qu’il avait voulu lui dire depuis le début.
« J’ai ressenti la même chose. C’était toi qui étais en rut, mais prendre soin de toi et rester à tes côtés… J’ai vraiment apprécié chaque instant. »
Autrement dit : *Alors ne songe même pas à t’excuser de m’avoir causé des soucis.*
L’homme, qui comprit ce qu’il ne disait pas, détendit les sourcils et sourit.
« … Je me souviens d’avoir constamment senti à quel point tu m’adorais. Comme si j’étais devenu un pétale aimé des dieux. Ça m’a rendu vraiment heureux. Comme si j’étais capable de tout. »
Les souvenirs du rut étaient étranges : ils nous appartenaient, sans pour autant nous sembler familiers. Pour Kishiar, cela ne devait pas être très différent.
« Tu n’es pas aussi petit qu’un pétale, mais… c’était la première fois que je me rendais compte que tu pouvais être aussi mignon. »
« Oh, mon cher. J’ai toujours voulu être quelqu’un de mignon à tes yeux… On dirait que je vais devoir faire plus d’efforts. »
« Inutile d’en faire. Après tout, il n’y a qu’une seule personne pour qui je ressentirai ça. »
Ce n’était pas que Kishiar avait dévoilé un nouveau côté de lui pendant son rut : il avait toujours été là, discrètement enfoui en lui. Yuder trouvait Kishiar mignon parce que c’était lui qui s’accrochait ainsi à lui. Si quelqu’un d’autre avait agi de la même façon ?
Absolument pas.
Comme pendant les jours de silence, chaque fois que Yuder ouvrait les bras pour l’y autoriser, l’homme le fixait comme envoûté, puis baissait lentement les yeux.
« C’est donc ça… Il n’y en a qu’un. Je suis le seul pour toi. »
Au lieu de répondre, Yuder caressa doucement la joue de l’homme, qui lui parut plus pâle d’une certaine façon, puis demanda :
« Comment te sens-tu physiquement ? Tu sens que tes forces reviennent ? »
« Comparé à avant le rut, je me sens très calme et bien. Pour ce qui est de mes forces… Je pense que je peux les utiliser, mais ça ne sera pas facile. »
« Tu as faim ? »
« Je ne sais pas encore. Je pourrais manger si tu me le demandais, mais… »
Il n’était donc pas encore complètement sorti de son rut. Sa joue était toujours un peu plus chaude que d’habitude.
« Moi aussi, il m’a fallu un peu de temps après avoir retrouvé mes esprits pour sortir complètement du rut. On dirait que tu auras besoin d’un peu plus de temps avant de récupérer tes forces. Le mieux, c’est de ne pas te pousser d’ici là. »
« D’accord. »
Kishiar hocha la tête sans protester.
« Mais tu devrais manger. Tu n’as pas à rester ici pour moi. Si tu as faim, descends te chercher quelque chose. Tu n’as presque rien mangé pendant tout ce temps, non ? Ça va ? »
« Pour l’instant, ça va. J’ai mangé presque tout ce que le chevalier Zuckerman m’a apporté… »
De fil en aiguille, ils en vinrent à parler de ce que Nathan Zuckerman lui avait raconté.
« Ah. À ce propos, le chevalier Zuckerman m’a dit que Sa Majesté l’empereur avait envoyé des gens pour nous aider ici, à Peletta. »
« Sa Majesté a envoyé des gens ? »
« Oui. Même si nous n’avions pas demandé d’aide. Je suppose qu’il a évalué la situation grâce à son pouvoir. »
Depuis qu’il avait ordonné qu’on ne prenne plus contact avec lui, Kishiar n’avait pas utilisé une seule fois d’objet lié au pouvoir de l’empereur. Mais, vu leur relation, ils avaient sans doute déjà prévu un moyen de surveiller la situation à Peletta, au cas où.
Avec les graves anomalies qui s’étaient produites partout dans le pays, il n’était pas étonnant que l’empereur se soit renseigné.
« Ils sont peut-être déjà arrivés. J’ai aussi entendu dire que le prince héritier Kachian pourrait être de nouveau jugé… mais ce n’est pas urgent. Nous pourrons vérifier à notre retour. »
« Il s’est passé tant de choses intéressantes pendant que j’étais ici. »
Évoquer ce qui se passait à l’extérieur éclaira le visage de Kishiar, encore rougi par la chaleur résiduelle. Pour lui, Yuder rassembla toutes les histoires qu’il avait vécues ou entendues. Il lui raconta comment le chevalier Zuckerman avait préparé les provisions à l’avance avec diligence, ainsi que l’état du château juste avant que Kishiar ne tombe en rut. Yuder parlait calmement, et Kishiar ne le quitta pas des yeux une seule fois.
« J’ignorais que l’intendante Enk avait ce genre de caractère. Notre conversation m’a fait rentrer un peu plus tard que prévu… Je crois que je lui ai fait un peu peur, à la fin. »
« Ah. C’était à ce moment-là que j’ai “commencé”, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
Le moment semblait bien choisi pour lui demander ce qu’il avait voulu dire par ces paroles énigmatiques, juste avant que le rut ne commence vraiment. Après une brève hésitation, Yuder prit la parole.
« … Tu te souviens de ce qui s’est passé juste avant que le rut ne commence pour de bon ? »
« Eh bien… J’étais aussi loin de moi-même que le jour de mon Éveil. Ça, c’est sûr. »
Kishiar eut un sourire ironique.
« Je pensais aller bien, mais en réalité, j’étais très anxieux. Je me suis assis pour reposer un peu mes yeux, en espérant me calmer… et j’ai fait un cauchemar terrible. »
« … »
« Quand je me suis réveillé, je n’ai pas réussi à reprendre pied tout de suite. Le fait que tu ne sois pas là m’a complètement bouleversé. »
Yuder se rappela le jour où Kishiar avait verrouillé la porte et l’avait repoussé. Avec le recul, il était clair que le parfum puissant qu’il avait répandu ce jour-là appelait Yuder.
« Mais je me suis dit que ta présence, alors que j’étais dans cet état, serait dangereuse pour toi… alors j’ai décidé de rester seul. J’ai essayé de garder le contrôle, mais ça a peut-être empiré les choses. J’étais incapable de réfléchir correctement. Avec le recul, je me suis comporté comme un idiot. »
Yuder comprit à présent pourquoi Kishiar avait comparé cela au jour de son Éveil. À l’époque, il était resté seul au château, décidé à mourir pour protéger ses vassaux.
Il s’était jugé instable et avait verrouillé la porte pour tenir les autres à distance. Pourtant, le parfum qui avait envahi tout le château appelait désespérément Yuder. Ces paroles le transpercèrent comme une lame, et il se rapprocha encore de Kishiar.
« Pourquoi tu n’arrêtes pas de te traiter d’idiot ? Je suis presque sûr de t’avoir dit de ne pas faire ça. »
« Parce que j’en étais vraiment un. »
Kishiar attira Yuder contre lui et posa son front contre le sien.
« Même en sachant à quel point tu es fort, je n’ai pas réussi à me faire confiance et j’ai essayé de fuir. Alors que ce n’était pas nécessaire. »
« Là-dessus, je suis d’accord. »
Un sourire se dessina sur les lèvres de Kishiar. Il avait quelque chose d’amer et de doux à la fois. Kishiar inspira profondément, humant le parfum persistant de Yuder dans l’air. Ses doigts se refermèrent doucement dans son dos.
Et soudain, Yuder le comprit instinctivement : Kishiar allait lui dire quelque chose d’important.
« Il y a quelque chose que je n’ai pas réussi à te dire. Je veux te le dire maintenant. »
« … »
« Le jour où nous nous sommes endormis ensemble dans le bureau. Ce souvenir… de quelque chose que je n’ai pas vécu et que pourtant j’ai vécu. Quelque chose qui ne m’est pas arrivé et qui pourtant m’est arrivé. »
La voix de Kishiar se fit lente et douce.
« Observer de loin et être réellement là… c’est complètement différent. Ça n’a duré qu’un instant, mais j’ai pu ressentir et comprendre chacune des pensées, des émotions, des décisions et des sensations de ce moment-là. Non… “comprendre” ne suffit même pas. C’était bien plus que ça. »
« … »
« Et, en tenant compte de tout cela, il y a une chose dont je suis certain. »
Ses yeux rouges s’assombrirent au point de paraître presque noirs.
« Kishiar la Orr… quoi qu’il se soit passé ce jour-là, aurait perdu contre Yuder Aile. »
Parce que tout avait été minutieusement organisé pour que cela se produise.
Yuder retint son souffle.
« Ce jour-là, c’était la mise en place de la formation du Bourbier Noir. Une fin parfaite et nette, qui devait éliminer uniquement la pièce du roi et mettre un terme à tout. »
La formation du Bourbier Noir. Une tactique employée dans les jeux de stratégie, qu’on appelait un « gambit suicidaire ». Elle consistait à sacrifier ses propres pièces à l’adversaire pour prendre l’avantage et finir par l’emporter. Parmi ces gambits, le Bourbier Noir était presque inusité.
Pourquoi ? Parce que la pièce à sacrifier n’était autre que le roi.
On pourrait croire que la partie s’achève dès que la pièce du roi est prise. Mais, dans de rares cas, sous des conditions très précises, un joueur pouvait créer en cours de partie un roi de substitution sans que l’adversaire s’en aperçoive. S’il y parvenait, ce roi de rechange pouvait temporairement tenir lieu de roi et permettre à la partie de continuer, même après la chute du véritable souverain.
Bien sûr, le roi de substitution avait des déplacements et des capacités très limités par rapport à l’original. La plupart du temps, même en cas de réussite, le résultat était pire qu’une défaite pure et simple. C’est pourquoi la plupart des gens préféraient perdre franchement et rapidement.
C’était une tactique ignoble et misérable. On disait qu’il valait mieux perdre que d’y recourir.
Difficile à mettre en œuvre, elle rapportait peu. Une stratégie insensée et déshonorante.
Son nom, le Bourbier Noir, évoquait l’image de celui qui s’enfonçait dans un marais de convoitise après avoir sacrifié le véritable roi, pour finalement perdre quand même.
Pourtant, Kishiar venait de qualifier de formation du Bourbier Noir le jour où il était mort dans sa vie précédente.
Ce qui signifiait…
La pièce du roi qui devait mourir, c’était Kishiar. Et le roi de substitution, c’était…
Comme pour confirmer les pensées de Yuder, Kishiar reprit :
« À l’époque, il — non, moi — était satisfait. Je pensais avoir enfin arrangé le meilleur dénouement possible. »
Sa propre mort, nette et sans bavure.
La sécurité de tous ceux qui avaient fait confiance à Peletta et à Kishiar la Orr et l’avaient suivi.
La survie de la Cavalerie.
L’accomplissement d’une promesse faite à une âme brillante et malheureuse que le destin avait liée à lui par un tragique accident.
Et la possibilité, pour cette personne, de poursuivre une vie pleine de possibilités…
Il avait cru pouvoir obtenir tout cela. Et cette conviction l’avait soulagé et rendu heureux.