Chapitre 1
Chapitre 1 : Tu es un pilleurs de tombes (1) ───────────────────────────
Espèce de bon à rien.
C'était quelque chose que Ju-Heon entendait depuis près de dix ans. — Hyung [1], le monde est vraiment une poubelle. Son dongsaeng [2] disait toujours ça avant de soupirer. Ju-Heon connaissait évidemment la raison. C'était à cause de ces foutues tombes. Ces étranges tombes avaient commencé à apparaître dans le monde quinze ans plus tôt, en 2025. Mythologie, grands personnages historiques, légendes, contes populaires, romans célèbres. On disait que les histoires gravées dans la mémoire des hommes finissaient par acquérir une puissance propre. Tout cela s'était transformé en tombes, surgissant aux quatre coins du monde. Le problème, c'était les maudits artefacts qui en sortaient. Ces artefacts avaient engendré innovation et richesse, permettant à quiconque d'élever son rang dans la société. C'est ainsi que le monde avait changé. Certains avaient gravi les échelons en canalisant les pouvoirs de héros à travers leurs artefacts. Un monde où même un dragon pouvait naître d'un simple ruisseau. Mais ça n'avait duré qu'un temps. Seulement le temps que les bons artefacts soient encore disponibles. Quinze ans. Ju-Heon était le genre d'homme qui considérait cette période comme un cauchemar plus que n'importe qui d'autre. C'est ainsi que le monde avait été complètement bouleversé en seulement quinze ans. L'effondrement de la classe moyenne. Le monde s'était divisé en deux : le 1 % et les 99 %. D'un côté les nobles avec leurs artefacts. De l'autre, les serfs sans. Les < monopoliseurs > qui s'étaient accaparé les meilleurs artefacts étaient devenus si puissants que même les gouvernements n'avaient pu les ignorer — et avaient reconfiguré les structures sociales à leur avantage. Ceux qui n'avaient rien étaient devenus des esclaves, écrasés par la misère. La seule échappatoire à la pauvreté, c'était de travailler pour un < monopoliseur >. Ju-Heon était l'un de ces esclaves. Mais tout ça allait s'arrêter aujourd'hui. — Putain, ce fils de pute ! Ju-Heon recracha du sang, consumé par la rage d'avoir été trahi. Oui — Ju-Heon était en train de mourir. À cause de son patron, le Président Kwon. Après dix ans passés à être son bras droit, Ju-Heon avait été coupé comme la queue d'un lézard. Pour la raison stupide qu'il représentait un risque potentiel à éliminer. — Ah, Kwon Tae-Joon, vieux bâtard de merde ! Le Président Kwon, possesseur d'un artefact de grade Divin, était l'un de ces < monopoliseurs >. Mais il voulait devenir le seul monopoliseur, en rassemblant tous les artefacts. C'est pourquoi il s'était rapproché de Ju-Heon. Envieux de ses talents, il lui avait fait une proposition. Il lui avait promis une rémunération généreuse en échange de ses services. Il avait aussi dit qu'il utiliserait son artefact Divin pour guérir Ju-Heon et les membres de sa famille de leurs maladies. Et Ju-Heon avait tout fait pour ça. Littéralement tout. Contrebande illégale, vols, espionnage. Il avait été les mains et les pieds du Président Kwon pour toutes sortes de basses besognes. Il avait même mis sa propre vie en danger à maintes reprises. Servir de bouclier à cet homme ne lui posait aucun problème. C'était le seul moyen de survivre dans une société que les monopoliseurs avaient remodelée à leur guise. Ce que Ju-Heon faisait le plus, c'était les pillages illégaux. En d'autres termes : dévaliser des tombes. Le Président Kwon le chargeait souvent de piller des tombes. Ça rapportait bien plus que les fouilles légales. Et ce qui rendait cela possible, c'était les capacités de Ju-Heon. L'artefact d'un archéologue anonyme, probablement. Cet artefact qu'il avait trouvé au péril de sa vie lui avait conféré des compétences en archéologie hors du commun. Grâce à lui, Ju-Heon était devenu l'as de l'équipe de pillage clandestin du Président Kwon. Il avait passé de nombreuses années à ça. Ju-Heon avait pillé d'innombrables artefacts et propulsé le Président Kwon au rang de Monarque. Il avait mené son équipe de pilleurs à écraser les adversaires du Président avec une puissance sans égal. Les autres le traitaient de "minable esclave parasite accroché aux basques d'un riche", mais Ju-Heon avait tout encaissé sans broncher et continuait d'avancer. Il avait besoin d'argent. Le Président Kwon était le seul à posséder un artefact capable de guérir sa famille — et lui-même. C'était pour ça que Ju-Heon lui avait accordé sa confiance, et qu'il avait tout donné. Mais pour en arriver là… Tu fils de pute ! Tu as eu peur de nous après qu'on t'a hissé au sommet ! De grands serpents rampaient autour de lui, guettant le moment d'en finir avec son corps. Ses précieux subordonnés avaient depuis longtemps servi de repas à ces bêtes. Impossible de savoir de quelle tombe il s'agissait. Le Président Kwon avait localisé cette tombe de grade inconnu, mais de toute évidence le plus élevé. Ce qu'il savait avec certitude, en revanche, c'est qu'elle allait lui servir de cercueil. Ju-Heon éclata d'un rire de fou en prenant conscience de tout ça. — Bande de bâtards, je jure devant Dieu que je ne ferai plus jamais confiance à un type avec un artefact ! Même en disant ça, il brûlait de l'intérieur — colère et trahison lui déchiraient les tripes. — Je vais me transformer en esprit vengeur et hanter ces ordures jusqu'à la fin de leurs jours ! Une voix inattendue se fit entendre tandis que ses cris se perdaient dans le labyrinthe. Tu fais vraiment un boucan d'enfer. Ju-Heon ricana à cette voix qui avait surgi de nulle part. — Désolé, mais je n'ai aucune intention de mourir en silence. Oh. Tu peux entendre ma voix ? La voix semblait intriguée. Ju-Heon n'avait même plus la force de rire. — C'est pas d'hier que j'entends parler les artefacts. Comme c'est intéressant. Il existait donc quelqu'un comme toi. — Intéressant, mon œil. Je sais pas à quel dieu tu appartiens, mais sors-moi d'ici pendant que je te le demande poliment. Tu crois vraiment pouvoir survivre dans l'état où tu es ? Ju-Heon recracha du sang à cet instant précis. Son visage était d'une pâleur cadavérique. Normal. Il n'avait plus rien sous le buste. Il ne voyait que son propre sang qui dégoulinait. C'était déjà un miracle qu'il n'ait pas perdu connaissance depuis le temps. La voix se mit à se moquer de lui tandis qu'il s'éteignait lentement. Voleur qui a convoité les trésors des dieux et s'est introduit ici sans crainte aucune. C'est la fin pour un imbécile de ton espèce. Ju-Heon savait qu'il mourait, mais le sourire ne quittait pas son visage. — Ferme-la et sors-moi d'ici. Tu possèdes un talent rare, mais il semblerait que tu n'aies jamais pu l'exploiter pleinement — et n'aies souffert que parce que tu as eu le malheur de naître à la mauvaise époque. Ces mots touchèrent quelque chose en lui, et il répondit avec un ricanement amer. — Espèce d'idiot d'artefact… tu crois que j'avais le choix… Il voulait dire qu'il n'avait pas choisi de vivre comme ça. Mais il ne put terminer sa phrase. La rage l'avait saisi à la gorge — la rage contre le Président Kwon, contre les bouleversements d'un monde qui l'avait forcé à vivre ainsi. — Va te faire foutre… ce con de Président Kwon. Il a juste eu le cul de trouver un artefact Divin avant les autres. Haha. La voix rit de nouveau. Un rire de vieux roublard. Ce serait vraiment dommage que tu meures comme ça. Ju-Heon hurla à cet instant. Une lumière aveuglante avait tout englouti d'un coup de blanc. Il vit alors quelque chose émerger du mur. Quelque chose que même Ju-Heon, qui avait vu des quantités innombrables d'artefacts, n'avait jamais vu. Quelque chose qui aurait rendu n'importe quel homme au monde fou de joie. Un artefact de grade Héros ? De grade Divin ? Non, ni l'un ni l'autre. Alors quoi ? Dans la lumière aveuglante, Ju-Heon vit l'image d'un corbeau. Je te donne une chance. Prends une position de Monarque — pour de vrai, cette fois. Ce furent les dernières paroles que Ju-Heon entendit avant de perdre connaissance. ───────────────────────────────────────────── Une position de Monarque, pour sûr. Ju-Heon marmonnait pour lui-même en essayant de bouger ses jambes. Il savait qu'elles n'étaient plus là, mais c'était un réflexe. Sauf que… Hein ? Elles bougèrent. Il pouvait même les sentir, ces jambes qui n'auraient plus dû exister. Sonné, Ju-Heon bondit de son siège. Mais ce qu'il découvrit en se levant le laissa encore plus stupéfait. Il y avait un homme d'âge mûr à l'air sévère en face de lui. — Vous avez repris vos esprits ? Ju-Heon se contenta de cligner des yeux à plusieurs reprises et regarda autour de lui sans répondre. Il semblait être dans un commissariat. Les autres personnes interrogées dans la salle lui jetèrent un coup d'œil avant de baisser de nouveau la tête. Ju-Heon resta là, désorienté. Quelque chose clochait. L'officier en face de lui abattit son poing sur la table avec impatience. — Hé, ça fait un moment que je vous demande de vous identifier. Vous n'avez pas de pièce d'identité ? Vous n'avez pas dit un mot depuis votre arrivée. Vous faites quoi, vous invoquez votre droit au silence ? Vous croyez qu'on a le temps pour ça ? Non, oubliez le droit au silence et tout le reste. Il faudrait déjà que je comprenne ce qui se passe pour pouvoir répondre. Il était dans une tombe sur le point de servir de repas à des serpents — et il se retrouvait subitement dans un commissariat ? C'est ce foutu corbeau qui me joue un tour ? Ju-Heon fronça les sourcils et se rassit. Il s'efforça de reconstituer ses derniers souvenirs dans ce labyrinthe où il agonisait. Qu'est-ce qu'il cherche à faire — me punir d'avoir pillé sa tombe ? L'officier en face de lui continua de maugréer. — Aïgoo, comme si c'était pas assez chiant de faire ça le premier jour de 2025… Ju-Heon n'en crut pas ses oreilles. C'était impossible. Attends. Il a dit 2025 ? Il balaya la pièce du regard. Et il le vit. Le calendrier accroché au mur indiquait une date d'une autre époque. [1er janvier 2025] C'était exactement quinze ans en arrière. Il avait vingt-trois ans. Les tombes n'existaient même pas encore ! Des frissons parcoururent Ju-Heon de la tête aux pieds. Il n'avait pas mal entendu. Et si c'était bien la vraie date — Attends… ça veut dire que tous les artefacts de grade Divin sont encore dans leurs tombes ! Les yeux de Ju-Heon brillèrent d'une lueur avide à cette réalisation. Je peux tous les récupérer si c'est le cas. Il avait les connaissances et l'expérience pour y arriver. En plus, à cette époque, il n'était même pas encore malade. Et il n'avait aucun lien avec le Président Kwon. C'était un nouveau départ. Mais cet espoir fut vite écrasé. Parce que ses capacités étaient absentes. Peu importait que tous les artefacts soient encore là, à portée de main. La tombe où il avait obtenu l'artefact de l'archéologue n'apparaîtrait pas avant cinq ans. Il n'était qu'un homme ordinaire pour l'instant. Même si je sais tout sur les artefacts, sans cette capacité de pillage… Ju-Heon se rassit avec une expression contrariée. Merde, je me suis emballé pour rien. C'était forcément le corbeau qui se payait sa tête. Un voleur qui sait où sont les trésors mais n'a aucun moyen de les atteindre. Parfait pour se moquer de lui. Il veut me faire revivre la même vie minable ? Mais les yeux de Ju-Heon s'écarquillèrent soudainement alors qu'il claquait la langue. Il avait aperçu son reflet dans le verre du bureau en face. Et ce qui avait retenu son attention, c'était un texte étrange qui flottait près de son visage. [Pilleur de tombes — Seo Ju-Heon.] Les yeux de Ju-Heon étincelèrent. Tiens donc, regardez-moi ça. ───────────────────────────────────────────── Notes : 1. Façon pour un homme plus jeune de s'adresser à un homme plus âgé en coréen ; signifie littéralement « grand frère ». 2. Façon pour un aîné (homme ou femme) de désigner un frère ou une sœur plus jeune.