Chapitre 2 175
LE VIDE.
Avec la mort de deux Anciens Primordiaux survenue de manière si brutale, le silence qui suivit les mots d'Eos fut semblable à celui de l'Existence elle-même retenant son souffle, observant ce qui allait émerger des décombres de tout ce qu'elle avait connu.
Mourir, c'était le lot de tout le reste, pas des Anciens Primordiaux. Ils étaient là depuis le début, et ils resteraient quand tout prendrait fin… Comment pouvaient-ils tomber ici ? Comment pouvaient-ils être tués… par lui ?!
Un hurlement, comme celui d'un animal à l'agonie, s'échappa de Xyris, l'Ancien Primordial du Temps, alors qu'il se déplaçait vers l'avant et vers l'arrière simultanément.
Son corps primordial s'étira jusqu'à devenir une horreur serpentine de laiton rouillé et de verre brisé qui s'enroula sur elle-même tel un serpent.
Les sabliers incrustés dans sa chair, jusque-là dissimulés car constituant une fenêtre directe sur son noyau, se mirent à tourner à l'envers alors qu'il tentait de remonter le temps autour d'Eos, d'annuler les transformations et de défaire les morts qui venaient de se produire.
Xyris, dans un acte de sacrifice étranger à l'esprit de la plupart des Anciens Primordiaux, tentait ici de ramener Mémoire et Chaos de l'abîme dans lequel ils étaient tombés.
Eos l'observait avec les mille yeux qui fleurissaient désormais sur sa couronne, chacun étant une fenêtre ouverte sur une vérité différente.
De tous les Anciens Primordiaux, Xyris lui avait toujours semblé spécial car c'était celui qui s'accrochait le plus à sa santé mentale, même si cette persévérance ne lui apportait que douleur et folie.
Eos connaissait l'angoisse mentale que l'Incarnation de Xyris avait endurée au sein de la Réalité d'Eosah, et il voyait maintenant que les racines de cette angoisse n'étaient pas feintes comme tant d'autres choses qu'on lui avait montrées. Pourtant, Eos n'éprouvait aucune pitié pour cette créature ; il ressentait plutôt de la colère face à la lâcheté du Primordial.
À cet instant, il comprit que Xyris ne tentait pas de ramener ses frères par affection pour leur vie ; il le faisait uniquement parce que la perte de ses semblables le blessait personnellement.
D'une certaine manière, il considérait ses frères comme sa propriété, et chercher à les récupérer relevait de cet instinct égoïste de vouloir garder près de soi ce qui nous est familier.
Xyris se moquait que l'Existence entière brûle ; tant que ses frères étaient avec lui, il était satisfait.
« Tu penses que le temps peut défaire ce que j'ai créé ? » La voix d'Eos n'était plus une voix, mais tout le monde ici pouvait l'entendre. Bien que le son qui sortait de ses lèvres fût celui de la réalité en train d'être réécrite, chaque mot était une nouvelle loi imposée à l'existence. « Le temps est un fleuve, Xyris. Je suis devenu l'océan. Tu ne peux pas faire refluer ce qui se déverse en moi. »
Il tendit son nouveau bras, ce bras qui existait et n'existait pas à la fois.
À l'intérieur de la Réalité d'Eosah, il avait dissimulé ce qu'il était en train de devenir, et désormais son vrai corps ne cachait plus sa nature. Son bras, qui était une question à laquelle l'Existence ne pouvait répondre, saisit le Primordial hurlant qui tentait d'inverser le temps autour de son corps.
La forme de Xyris, qui aurait dû être intouchable puisqu'elle existait à chaque instant simultanément et pouvait se glisser entre les secondes comme un poisson entre les pierres, fut maintenue par Eos, contournant toutes ses défenses primordiales.
Le combat entre Eos, Xyris et Mémoire n'avait pas été une perte de temps. Il avait subi de graves blessures en portant sa peau de chair, mais il avait appris à démanteler les défenses de Xyris en un instant.
Peut-être que si l'Ancien Primordial avait attendu quelques milliards d'années de plus pour raffiner correctement sa force, cela aurait représenté un défi pour Eos, mais la faim de Nyxara fut leur perte, et Eos laisserait toujours assez de corde à un ennemi stupide pour qu'il se pende lui-même.
« Tu… » La voix de Xyris se brisa à travers mille lignes temporelles à la fois, chacune étant un cri sur une tonalité différente, « …tu n'es pas possible. Tu ne peux pas retenir ce qui existe à tous les instants. Je suis chaque moment. Je suis… »
« Tu es ici », murmura Eos. « Et "ici" est un lieu. Et les lieux ont un présent. »
Eos pouvait sentir de petits points sur son corps où son essence était puisée par les Archai pour alimenter la guerre qui aurait très probablement éclaté dans les Royaumes d'Origine au-dessus, et il trouvait qu'ils en prenaient trop peu, ce qui l'irritait un peu… À quoi servait une essence infinie si les conduits de son pouvoir ne pouvaient en absorber que de minuscules gorgées ?
« C'est comme ça qu'on fait. » Murmura-t-il dans sa tête alors qu'il déversait sa puissance dans la main qui tenait Xyris, et il serra tout en tirant.
Le noyau d'un Primordial était si complexe qu'Eos lui-même admettait qu'il lui faudrait un temps très long pour en déchiffrer pleinement les mystères.
Mais comme pour tout dans la vie, il est bien plus facile de créer que de détruire, et quand on possède l'un des poings les plus puissants de toute l'Existence, la destruction devient aisée.
Xyris se disloqua comme une horloge frappée par la foudre. Les sabliers incrustés dans sa chair volèrent en éclats, et les durées de vie volées qu'ils contenaient se déversèrent en une cascade d'années : un billion de vies, un milliard de morts, un million de naissances, toutes se répandant dans le vide et étant attirées inexorablement vers la poitrine ouverte d'Eos.
« NON ! » Le cri de Xyris était le son d'un univers naissant et mourant au même instant. « Tu ne peux pas consommer le temps ! Le temps consomme TOUT ! Je suis la mesure ! Je suis la limite ! Sans moi, l'existence ne peut durer ! »
La poitrine d'Eos s'ouvrit davantage, et la Gueule qui Façonne se révéla comme quelque chose de bien plus terrible que ce qui venait de façonner l'essence du Chaos ou de la Mémoire en lui-même.
C'était un moment de pur devenir, une singularité de transformation qui prenait tout ce qui était pour en faire autre chose.
Ce n'était pas étrange si l'on considère que le Titan Omniversel avait dupliqué bon nombre de ses capacités en entrevu la lignée du Zénith Noir et en consommant l'empreinte mémorielle d'Enoch.
À bien des égards, Eos avait volé une portion de l'Origine de la Transformation à Enoch, et la gueule dans son corps était presque la réponse qu'Enoch aurait utilisée pour défaire ses enfants maudits.
« Le temps ne consomme pas », dit Eos, et il y avait quelque chose de presque doux dans sa voix. « Le temps transforme. Et je suis désormais le maître de la transformation. »
Peut-être Eos connaissait-il les ramifications de ses paroles, ou peut-être pas ; quoi qu'il en soit, c'était toujours un pari stupide que de s'opposer à lui, après tout, chaque mot qu'il prononçait venait d'un lieu de profonde contemplation et de calcul.
La forme de Xyris s'effondra vers l'intérieur, son corps serpentin se repliant sur lui-même comme une étoile mourante. Le laiton et le verre qui le composaient fondirent en quelque chose de nouveau qui n'avait jamais existé auparavant dans aucune Existence, sous la lumière de transformation d'Eos.
De la Gueule émergea une graine d'argent. Elle avait la couleur des moments figés et des possibilités infinies, et elle pulsait avec un rythme qui n'était ni tout à fait un battement de cœur ni celui d'une horloge, possédant le charme unique d'une chose qui n'a jamais existé auparavant. Eos pouvait sentir le pouvoir de l'Origine exulter tout autour de lui.