Chapitre 2 119
Le Vide frissonna alors que trois présences puissantes y pénétraient, et le spectacle qui les attendait les secoua jusqu'au plus profond de leur être.
Un être de flamme argentée dont l'aura montait en puissance se tenait là, une lame de feu à la main. Non loin de lui gisait le corps brisé de la Mort, et à ses pieds, les dépouilles fracassées d'Elgorath et de Xyris.
Eos s'était dressé et avait combattu les Primordiaux Anciens de la manière la plus primitive qui soit, utilisant seulement sa lame et ses poings, et il était sorti vainqueur face à eux.
Le Primordial de la Mémoire n'était plus qu'un amas de débris dorés, la poitrine ouverte, une lumière dorée s'échappant par saccades comme celle d'un soleil mourant. Ses ailes n'étaient que des lambeaux, ses plumes se dispersant dans le vent vicié du Vide qui portait les derniers cris des Forces d'Origine brisées, chacune emportant un fragment d'agonie oubliée qui murmurait en se dissolvant.
Xyris était dans un état pire encore : son corps violet se tordait dans des boucles temporelles, sa chair pourrissant et se reformant en cycles grotesques, un bras sectionné laissant couler du sable, sa mâchoire pendante dans un cri perpétuel. Ils tressaillaient, vivants mais brisés, leurs Origines s'écoulant comme le sang de blessures mortelles.
Le seul problème était qu'ils récupéraient, lentement mais sûrement, leur Origine dissipée retournant vers leurs corps ; à moins qu'Eos ne sache comment les faire taire définitivement, les Primordiaux Anciens ne pouvaient pas mourir !
Il pouvait les tuer, bien sûr… leur vie était liée à leur noyau, et le détruire d'un seul coup puissant les effacerait de l'Existence, lui permettant alors de revendiquer leur Origine. Il avait déjà fait de même avec la Mort, mais lui seul savait que le Primordial de la Mémoire était différent, et qu'il ne pouvait pas simplement l'abattre sans déclencher certains changements.
Eos avait déjà calculé ce que ce changement lui coûterait, ainsi qu'à ses guerres contre toute l'Existence, et il était prêt à en payer le prix.
Il leva les yeux. Comme Nyxara, Elgorath et Xyris, les Primordiaux Anciens brisaient les chaînes de leur forme précédente pour devenir plus distincts, mais Eos ne voyait là qu'une corruption s'enfonçant toujours plus profondément.
Vorthas, le Primordial de la Vie, arborait des ailes vertes couvertes d'une masse enchevêtrée de tumeurs et de vignes carnivores, et son corps était protégé par une armure massive faite d'un amalgame d'écorce et de chair pulsante. À ses côtés se tenait Xylos, le Primordial Démon, dont les ailes noires perdaient continuellement des plumes qui éclosaient en essaims d'horreurs abyssales en plein vol. Le premier démon conservait son visage à moitié arraché, vestige du coup porté par le Golem. Il regarda Eos et ricana ; de l'os exposé et de la chair en décomposition s'écoulaient des nuages fétides d'ichor et d'essence démoniaque qui le suivirent sur des billions d'années-lumière.
Il atterrit avec une grâce extrêmement contre-nature, et le sol du Vide trembla tandis que des parasites, rampant comme des ombres vivantes, émergeaient de son corps par vagues incessantes.
Eldrithor, le Primordial du Chaos, flottait derrière eux, ses yeux rusés scrutant le Vide. Son corps était une tempête tourbillonnante d'improbabilités, sa forme oscillant entre dragon, essaim de criquets et géant rieur avant de se stabiliser en sa version aux ailes de tempête.
Lorsqu'il remarqua le corps brisé de ses frères, il esquissa un sourire, et en voyant celui de la Mort, il éclata de rire. Son rire dément résonna dans le Vide, déchiquetant de petites poches de réalité alors qu'il touchait enfin le sol.
Les trois Primordiaux se dispersèrent, leurs ailes déployées, les yeux fixés sur Eos. Pendant un instant, une pensée étrange traversa l'esprit d'Eos. Il trouva qu'ils ressemblaient à des paons, et il fronça les sourcils ; il aimait les paons, et les associer à ces êtres immondes était une erreur.
L'espace même du Vide s'épaissit sous leur puissance combinée. Eos songea une dernière fois à son plan, puis il dévoila la véritable étendue de sa gloire.
㉫
Ils avaient voyagé à travers les artères du temps, Fury, Circé, la Genèse Victorieuse, accompagnés des dix mille Anciens qui leur servaient d'ancres, les ramenant vers le présent.
Il était stupéfiant qu'ils aient réussi à préserver la vie de tous les Anciens durant ce périple impossible. Ils avaient vu des choses qui auraient conduit des Primordiaux moindres à la folie, et ils avaient survécu à tout cela.
À ce stade, ils étaient tous au sommet du niveau Primordial, et parmi les dix mille Anciens qui les suivaient, vingt-trois étaient sur le point d'atteindre le niveau Primordial… un résultat qui laissait toujours les trois Primordiaux sous le choc. Mais en repensant à tout ce qu'ils avaient vécu et vu en voyageant à travers le temps, il était étonnant que davantage d'entre eux ne soient pas devenus des Candidats Primordiaux.
Les trois Primordiaux avaient protégé l'esprit des Anciens autant que possible, sinon plus d'entre eux seraient devenus des Candidats Primordiaux, mais le prix à payer aurait été la mort d'un plus grand nombre.
Dans toute autre situation, cela aurait été un échange équitable, et n'importe quel Ancien ici aurait volontiers pris le risque pour la chance de devenir un Candidat Primordial, mais leur mission était de servir d'ancres vers le présent.
Les trois Primordiaux étaient désormais extrêmement familiers avec les mouvements du temps, et ils savaient qu'ils approchaient du présent. Avec tout ce qu'ils avaient vu, des scènes de bataille qui ébranlaient l'esprit, les pertes et les sacrifices dont ils avaient été témoins, ils croyaient avoir tout vu, mais ils n'avaient jamais rien vu de tel.
Ils voyageaient à travers ce qu'ils appelaient le flux du temps, et ils commençaient à reconnaître que cette variation temporelle appartenait strictement au Chronomancien Prime, cet individu étrange qu'ils avaient croisé en chemin.
Cependant, le flux du temps devant eux n'était pas une rivière… c'était une plaie.
La Genèse Victorieuse fut le premier à remarquer ce changement, et il articula : « C'est quoi ce bordel ? »
Fury, le Primordial de la Résurrection, discutait et riait avec Circé, la Primordiale de l'Allumage Infini, lorsqu'il vit le visage de la Genèse Victorieuse. Il se retourna en demandant : « Oh, quelqu'un a la langue bien pendue maintenant », mais son regard se tourna vers le lointain, et il se tut.
Circé suivit leur regard et se figea. Un instant passa, puis elle murmura : « Ce n'est pas normal. »
La Genèse Victorieuse plongea la main dans la rivière du temps et toucha ses eaux violettes. Un regard sombre passa dans ses yeux, et il retira sa main : « Le temps ne s'écoule pas, il hurle. Quelque chose de grave est en train d'arriver. »
Circé eut soudain un hoquet : « Je crois… je crois qu'ils s'entretuent. Eos et les Primordiaux Anciens, c'est le moment, c'est là qu'il meurt. »