Chapitre 2 010
Eva, la Primordiale de la Révélation, sentit son cœur se briser.
Il était si facile de voir la puissance et la majesté de l'être qui se tenait devant elle, puis d'oublier les sacrifices qu'il avait dû faire pour en arriver là. Elle était autrefois Ève, et elle s'était détachée de cette ancienne coquille pour devenir Eva ; elle savait à quel point ce choix avait été difficile. Eos, lui, avait perdu ce qu'il était à maintes reprises, et en l'observant, elle comprit qu'il était prêt à se perdre encore bien davantage.
Il était une force de la nature qui ne s'arrête jamais, avançant sans relâche, sans égard pour personne ni pour rien. Elle avait oublié que cet ouragan de changement possédait un cœur… et que ce cœur était en train de se briser.
Eos avait enduré tant de pertes et de souffrances. Si son corps et son âme étaient infiniment puissants, son cœur, lui, portait tout ce poids, et cela semblait ne jamais devoir finir.
Un nuage de mélancolie planait sur lui, qu'il ne laissait paraître que lorsqu'il était seul. Eos avait appris à pleurer ses pertes dans le silence, car ceux qu'il chérissait avaient disparu.
Elle se souvenait de l'époque où Eos portait encore le nom de Rowan. Il s'asseyait dans un champ, entouré de sa famille et de ses amis, et elle avait eu le privilège d'être parmi eux. Ils riaient, racontaient des histoires qui auraient pu durer des centaines d'années… ces moments étaient magiques, et les yeux d'Eos brillaient d'une telle lumière que tout le reste semblait dérisoire.
Elle n'avait jamais voulu que ces instants s'achèvent, mais aussi fort qu'elle ait voulu retenir ces souvenirs, ils avaient glissé entre ses doigts comme le sable du temps. Oh, que ne donnerait-elle pas pour retourner à cette époque où elle n'avait pas encore vu le visage du mal, où elle croyait que le monde recelait de la clarté au sein même de l'obscurité éternelle.
Eva se détestait pour ce qu'elle s'apprêtait à faire, mais elle savait qu'Eos avait enduré tant de souffrances pour élever une nouvelle génération de Primordiaux, non seulement parce qu'il pourrait avoir besoin de leurs pouvoirs, mais parce qu'en ces temps, seuls des Primordiaux pourraient l'atteindre.
Une part de lui avait peut-être anticipé le danger et les changements que cette guerre lui imposerait. Ils étaient là pour prendre les décisions difficiles et le pousser dans la direction nécessaire.
« Viens avec moi, Eos. » Elle lui tendit la main. Il la regarda avec surprise, les yeux écarquillés, et Eva dut s'efforcer de calmer les battements de son cœur. Ses désirs pouvaient attendre que tout cela soit terminé ; ce qui comptait, c'était de résoudre ces tourments intérieurs. Il était la clé de leur survie, et le cœur de leur sauveur vacillait.
Eos tendit le bras, puis hésita avant de l'étendre complètement : « Où allons-nous, Eva ? La guerre est imminente, nous devons nous y préparer. »
« Fais-moi confiance, Eos. Là où nous allons, ce sera la meilleure préparation pour cette guerre », répondit-elle. « Je sais que nous n'avons pas beaucoup de temps, alors donne-moi… trois cent mille ans. Nous pouvons nous permettre ce laps de temps. Je vais te faire traverser l'Existence, Rowan, vers des lieux que tes Archai n'ont jamais vus. Je vais te montrer les ossements des immortels déchus, la poussière des espoirs éteints. Mon souhait est que tu vois cette bataille à travers mes yeux et que tu acceptes que, pour tout sauver, il faut parfois sacrifier une chose. Laisse ce voyage t'enseigner l'arithmétique sinistre de la divinité, telle que je la perçois. »
Eos marqua une pause. Eva l'ignorait peut-être, mais il avait vu bien plus de l'Existence qu'elle ne pourrait jamais l'imaginer. Ses Archai avaient fouillé les ossements de l'Existence et vu la dévastation semée par les Primordiaux sur soixante-cinq millions d'Ères Cosmiques. Il l'avait vu.
Les Limbes étaient un musée d'atrocités s'étendant à l'infini. Il avait vu la Carcasse du Chœur, une suite de Réalités où chaque espèce sensible chantait sa propre évolution pour exister. Désormais, les chanteurs étaient figés en pleine note, la bouche étirée dans des proportions impossibles, la gorge remplie d'un son cristallisé qui ne pourrait jamais s'achever.
Il avait vu les Royaumes du Sablier Brisé, les Nébuleuses du Cœur, la Plaine des Enfants Inachevés, où il entendait leurs cris résonner dans son âme : « Ne nous oubliez pas », lui disaient-ils.
Eos avait vu la Bibliothèque des Histoires Terminées, la Montagne de la Mère qui se Lève ; il avait vu un amas de Réalités pliées comme des grues en origami, puis dépliées de travers, leurs dimensions inversées si bien qu'à l'intérieur, elles saignent éternellement.
Ces Réalités étaient mortes, mais, d'une manière ou d'une autre, on les avait condamnées à ressentir la douleur pour l'éternité.
Tout cela n'était que des calamités mineures à l'échelle des Limbes, même si la vue d'un seul de ces lieux aurait rendu Eva folle. Pourtant, il avait vu pire. Eos avait vu l'un des Concepts de la Création, la Miséricorde, brisée et crucifiée sur une croix faite de sa propre négation.
Autour de cette origine crucifiée se trouvait tout le panthéon des dieux et des immortels, empalés au pied de la miséricorde, leurs visages hurlants condamnés à contempler sa lumière vacillante pour toujours.
C'est là qu'il avait vu pour la première fois le vrai visage de la Fin, sans pour autant le comprendre. Il n'avait pas saisi la véritable nature de ce Mal avant d'atteindre le Temple de la Fin et de voir le visage de son ennemi.
La Miséricorde n'était pas le seul concept à avoir été crucifié ; il y en avait eu d'autres… la Charité, la Patience, la Bonté, l'Humilité…
Que pouvait bien lui montrer Eva qui surpasse un mal d'une telle ampleur et qui puisse le faire changer d'avis sur le chemin qu'il avait choisi ? Trop de douleurs et de sacrifices avaient déjà été consentis, et Eos ne voulait pas bâtir ses fondations sur davantage de souffrance.
Pourtant, il se surprit à tendre la main vers la sienne… peut-être allait-elle lui montrer quelque chose qu'il n'avait pas encore vu. Les Limbes, après tout, étaient infinis.
« Je ne peux pas t'accorder trois cent mille ans, Eva. Je ne peux t'offrir qu'une seule année ; montre-moi tout ce que tu souhaites en ce court laps de temps. »