Chapitre 1 974
« Souverain de la Création… Tu as perdu. »
Le temps, pour Eos, était un concept étrange aux yeux des mortels comme des immortels. Pour eux, il valait mieux ne pas chercher à comprendre comment son esprit pouvait se diviser dans des directions aussi impossibles tout en conservant une structure solide.
L'Abomination qu'il combattait évoluait rapidement. Eos savait que s'il fuyait ce combat, il laisserait derrière lui un ennemi grandissant si vite qu'il l'anéantirait avant même qu'il ne puisse le surpasser.
Ce n'était pas que le potentiel d'évolution au combat de l'Abomination fût supérieur au sien, mais là où Eos devait évoluer de manière cohérente pour préserver tous ses intérêts, l'Abomination, elle, ne suivait qu'une seule direction : le tuer.
Pourtant, sa décision de foncer vers le danger pour y mettre fin avant que la situation ne devienne incontrôlable était la bonne. L'explosion de puissance qu'il déploya en déchirant les défenses de la créature, sur le point de l'abattre, prouvait sa maîtrise totale du flux de la bataille.
Pourtant, tout commença à dérailler.
L'Abomination était encore dans son sac gestationnel. Sa forme nouvelle et évoluée dévorait rapidement cette membrane. Des yeux rouges fixaient sa forme descendante avec peur, rage et haine. Puis, Eos sentit une puissance inconnue, telle une brise légère effleurant ses oreilles, passer devant lui et emplir le corps de l'Abomination. Son évolution fut instantanément achevée.
En cet instant, beaucoup de choses se produisirent.
Son Incarnation dans le Temple de la Fin avait peut-être mis du temps à accepter toutes les informations de Lumen pour les lui transmettre, mais pour Eos, ce fut quasi instantané. Alors que l'Abomination hurlait sa victoire à son visage, il comprenait déjà l'essentiel du combat qu'il menait.
Cette force qui l'avait frôlé n'était pas celle d'Enoch ; c'était la Fin. Et même les mots « Souverain de la Création » ne venaient pas entièrement d'Enoch, mais de quelque chose d'autre.
Les ennemis qu'Eos affrontait n'étaient pas des êtres simples, et leurs racines plongeaient plus profondément qu'il ne l'avait imaginé.
Il sentit comme une brise fraîche traverser son esprit, dissipant ses doutes. Alors qu'il voyait son Incarnation fondre en une plume dorée et dériver vers les deux ailes lumineuses de Lumen, coupant ainsi leur connexion pour toujours, Eos stoppa son attaque plongeante et se figea, observant la forme évoluée de l'Abomination.
L'Abomination avait changé.
Ce n'était plus cette baleine boursouflée ou cet enchevêtrement de bouches et de bras ; elle ressemblait désormais… presque à une personne.
Elle possédait une silhouette grande et élancée. Une peau lisse et blanche, comme du papier neuf. Des cheveux qui ondulaient lentement, comme sous l'eau, et une simple robe blanche, ample.
Un visage de garçon, mais trop calme, curieux, presque bienveillant. Elle se tenait tranquillement dans le sac gestationnel déchiré, les mains jointes, un léger sourire aux lèvres.
« Ah, tu n'attaques plus. Tu penses qu'il est temps de fuir ? Tu peux le faire, mais d'abord, donne-moi cette fichue Incarnation. »
Eos plongea son regard dans les yeux de l'Abomination. Ordinaires au premier coup d'œil, ils se révélaient insondables à mesure qu'on les fixait, un abîme où l'on pouvait chuter éternellement. De plus, sa peau, d'une blancheur immaculée, était composée d'innombrables visages d'un blanc osseux, figés dans une agonie permanente. Eos s'était toujours demandé pourquoi Enoch avait adopté cette forme corrompue alors qu'il était à l'origine un être de lumière, mais il comprenait maintenant qu'il contemplait la Fin.
Ce pouvoir s'était toujours caché au grand jour, se nourrissant de la souffrance de l'Existence. Lumen pensait comprendre cette force, mais Eos voyait bien que ces ailes ne percevaient pas toute la réalité.
Ses racines venaient d'un lieu exalté ; elle ne pouvait imaginer certaines dépravations que l'on ne trouve qu'en creusant profondément dans la fange de la création.
Lumen voyait la Fin comme une puissance vaste dominant tout, ne désirant que la destruction pour alimenter sa croissance. Eos, lui, voyait que si cette force se souciait de son évolution, elle prenait aussi, par-delà cela, un plaisir manifeste.
Eos leva les yeux. Les ténèbres l'avaient recouvert, ne laissant aucune issue. Il était seul avec cette chose extraite des fissures cachées de l'histoire.
Il soupira et plaça son Destructeur en position de garde. « Non. J'ai vu tout ce qu'il fallait, et je ne fuirai pas. Tu n'es pas le seul monstre ici. »
La grande épée entre ses mains fit écho à ses mots par un bourdonnement sourd et affamé ; c'était le son de l'absence qui s'aiguisait.
Pendant trop longtemps, il n'avait pu combattre avec toute sa force car il ignorait la nature de son ennemi. Mais maintenant que ses yeux étaient ouverts, que les liens du passé s'étaient connectés au futur, Eos voyait enfin son adversaire. C'était tout ce dont il avait besoin.
Beaucoup avaient oublié qu'il était un guerrier né de la mort et de la dévastation. Si la nécessité l'exigeait, il n'en avait rien à faire des salauds qui devaient mourir.
Il expira.
Il laissa tomber la première couche de son masque et révéla sa Forme d'Éclipse.
Une immobilité indescriptible enveloppa soudain Eos, et son corps… se déploya.
Sa peau s'ouvrit comme des pétales, révélant une masse mouvante en dessous, trop d'articulations, et une chair qui semblait faite d'idées plutôt que de muscle.
La simple robe qu'il portait se dissout en fils de dimensions brisées lorsque ses Ailes de l'Omnivers jaillirent comme deux supernovas. Révélant leur vraie forme après qu'Eos les eut silencieusement fait croître tout ce temps, elles ressemblaient aux ailes des anges les plus purs. Comme s'il savait qu'une partie de son héritage était liée aux Lumineux, elles rappelaient celles de ces êtres, mais les ailes d'Eos étaient bien plus grandioses que n'importe quel Lumineux avant lui.
C'étaient désormais de vastes étendues de réalité repliée, où chaque « plume » était une fenêtre ouverte sur un cosmos mourant différent.
Un millier d'yeux jaillirent du centre de son corps, chacun étant une porte vers une autre Réalité ; la plupart n'existaient plus, mais sous cette forme, cela n'avait aucune importance.
Le halo de sa Couronne de Réalité s'embrasa, ressemblant à un anneau de royaumes fracassés orbitant autour de sa tête, chaque éclat hurlant silencieusement.
L'Abomination pencha la tête, curieuse. La forme qu'Eos venait d'adopter aurait poussé des Primordiaux inférieurs au bord de la folie. La bouche de l'Abomination commença à s'ouvrir, mais son mouvement fut trop lent face à Eos.
Il fit fi de sa vitesse, trop lente, et comme cette Abomination dépassait la vitesse elle-même, Eos utilisa le Broyage de Réalité.
L'espace entre eux cessa simplement d'exister : un instant, il y avait de la distance, l'instant d'après, plus rien.
Une fois de plus, il mena l'assaut avec son Destructeur, qui frappa comme la foudre.