Chapitre 1 688
Faisant apparaître le livre noir dans sa paume, Rowan sentit immédiatement la différence dans le Registre Primordial, et ce n'était pas parce que le livre avait changé ; c'était parce que Rowan lui-même était différent.
Auparavant, il n'était qu'un enfant, et il percevait donc le monde comme tel, un endroit simple écrit en noir et blanc. Il n'était plus un enfant désormais ; ses yeux avaient contemplé d'innombrables secrets et horreurs, et il pouvait enfin voir toutes les couleurs cachées de la Réalité.
En observant le Registre Primordial, il en vit la véritable forme pour la première fois, et Rowan s'immobilisa, plongé dans la contemplation.
Le livre noir s'agrandit jusqu'à occuper toute sa paume, et Rowan put en percevoir une vague attente, comme s'il l'appelait à ouvrir ses pages pour révéler les secrets qu'elles renfermaient.
Son apparence restait celle d'un livre noir, mais Rowan pouvait sentir un vide béant entre ses couvertures, et il comprit que c'était l'enveloppe du Registre Primordial qui protégeait toute l'existence de ses mystères.
S'il avait pu conserver une entité aussi puissante au sein de son âme en tant qu'être mortel, c'était uniquement grâce à cette couverture noire, si efficace qu'il n'avait jamais ressenti l'effroi contenu dans le Registre Primordial jusqu'à cet instant.
Rowan passa un doigt sur la couverture du Registre Primordial. La surface du livre semblait étrange sous son contact, ni cuir ni pierre ; elle évoquait simplement une antiquité immense.
Pourtant, grâce à sa connexion avec le Registre Primordial, il savait que cette couverture était faite d'un matériau inconnu ; elle était simplement si vieille que son nom avait été oublié.
Alors que le doigt de Rowan parcourait la couverture, des symboles cachés gravés dessus commencèrent à se révéler. Tels des êtres vivants, les symboles oscillaient entre des langues mortes et d'autres qui n'existaient pas encore, entre des géométries impossibles capables de brûler l'esprit des Anciens, et des murmures ténus qui s'agrippaient à ses doigts, tentant de prendre le contrôle avant de se briser contre ses défenses.
Rowan ne se laissa pas distraire par ces changements ; son esprit déchiffrait frénétiquement cette langue inconnue, poussant ses sens dimensionnels et ses capacités à leurs limites. Lorsque la signification percuta son crâne, il tressaillit, ses yeux s'écarquillèrent de surprise et une goutte de sang s'échappa de ses narines.
Comprendre cette langue l'avait blessé !
Rowan savait qu'il n'était pas invincible, mais il était toujours surprenant de rencontrer des pouvoirs capables de lui nuire, surtout ceux auxquels il ne s'attendait pas.
Cette langue devait être la plus ancienne et la plus puissante qu'il ait jamais rencontrée, mais son nom était perdu, et Rowan comprit que sans sa connexion au Registre Primordial, il lui aurait été presque impossible de la déchiffrer.
Secouant la tête pour chasser la douleur surprenante qui commençait à irradier son crâne, Rowan se remit à tracer les symboles mouvants avec son doigt, tel un enfant apprenant à lire.
« Tu as toujours fait partie du Registre. Tu en feras toujours partie. »
Les yeux de Rowan s'assombrirent et il toussa ; du sang noir coula de ses yeux et de son nez. En toussant, il expulsa une grande quantité de sang noir de sa gorge.
Ce sang noir signifiait une énergie de mort intense. Une partie de Rowan avait été tuée si rapidement et si efficacement par la compréhension de cette langue que même sa résilience innée et son facteur de régénération n'avaient pu stopper les dégâts, et la partie de son corps qui était morte avait dû être expulsée.
Une vive lumière blanche jaillit de son corps, éradiquant toute matière morte, tandis que Rowan considérait le livre noir dans ses mains avec une prudence renouvelée.
« C'est un avertissement », murmura-t-il pour lui-même.
Ouvrir le Registre Primordial avait un prix, et peut-être que s'il avait eu un maître à sa naissance, on lui aurait conseillé de ne pas ouvrir cette singularité avant de comprendre correctement le prix à payer pour utiliser ses pouvoirs.
Mais Rowan n'avait pas de maître, et tout ce qu'il avait obtenu, il avait dû le conquérir au prix de grands risques. Il n'avait pas le luxe de considérer ce qui pouvait être dangereux, car il était seul et tout autour de lui était recouvert d'un voile de tromperie et de danger.
Rowan devait agir, conscient qu'il pouvait commettre des erreurs menant à des dangers capables de l'anéantir, lui ou ses proches. Cependant, il savait que l'indécision et l'attente de réponses parfaites le mèneraient à sa perte bien plus rapidement.
Dans cette vie, il pouvait soit marcher sur un chemin jonché de lames, soit nager dans un océan d'acide. Il n'y avait pas de bon choix pour lui, et sa seule option était de choisir son poison et de vivre avec, même si cela devait le tuer ; au moins, il aurait été celui qui choisit sa propre mort.
L'avertissement du Registre Primordial était simple : lorsqu'il ouvrit le Registre, son Destin et celui du livre ne firent plus qu'un, et ils ne pourraient jamais être séparés. Accepter cette Singularité les avait liés si étroitement qu'il était impossible pour quoi que ce soit dans la création de défaire ce lien.
Rowan ne pensait pas que ce fût une mauvaise chose. Peu importaient les dangers découlant de ce lien avec le Registre Primordial ; il était déterminé à les affronter à l'avenir.
Sans le pouvoir du Registre Primordial, même ses os seraient retournés au néant depuis longtemps, et il ne serait pas ici, sur le point de combattre les Primordiaux eux-mêmes.
Il n'y eut aucune hésitation dans son cœur alors qu'il ouvrait la couverture du Registre Primordial, sachant qu'il était sur le point d'être témoin de sa véritable forme.
L'air autour de lui s'épaissit, comme si la Réalité s'était figée, et un sentiment de malaise envahit l'espace. Rowan put sentir le château trembler de détresse jusqu'à ce que des vagues infinies de puissance de la Nouvelle Lumière entourent et isolent l'espace autour de lui.
Envoyant une note mentale de réconfort au château et une vague de gratitude à la Nouvelle Lumière, Rowan se prépara et ouvrit ses sens.
La première page se révéla, et elle s'ouvrit comme un abîme — puis il n'y eut plus de pages, plus de livre, plus de lui.
L'espace convulsa. La Réalité autour de lui se dissout dans un vide hurlant où les couleurs brûlaient sans lumière, où les formes se mouvaient de manières défiant les dimensions. Sans la protection de la Nouvelle Lumière, un vide supermassif aurait érupté depuis cette position, capable de briser un tiers de la Réalité.
En l'état, la Nouvelle Lumière était poussée dans ses derniers retranchements pour maintenir le vide sous contrôle.
Rowan ne savait rien de tout cela ; il avait disparu. Désormais un avec l'abîme qu'il avait ouvert.
Le livre n'était plus un objet mais une entité, une ouverture vers l'aube non enregistrée de l'existence, avant que le temps ne reçoive un nom, avant que les lois de la forme et du vide ne soient sculptées par les mains qui, les premières, osèrent imposer l'ordre à l'infini.
Des mots se déployèrent dans son crâne — non pas en séquence, mais tous à la fois, un chœur de vérités si vastes qu'elles brisèrent sa compréhension du langage. Il vit la naissance et la mort des Réalités, non pas comme des événements, mais comme un cri éternel et unique. Il contempla les architectes de la création, sans visage et légion, tissant et détissant la tapisserie de tout ce qui est et n'est pas. Et pire que tout, il se souvint — il se souvint des instants précédant sa propre naissance, avant la naissance des Limbes, lorsqu'il faisait partie du chaos infini et bouillonnant, au-delà de toute signification.
Son corps avait disparu, ou peut-être n'avait-il jamais existé. Il n'y avait que le Registre, et le Registre était lui, était tout, était la vérité indicible qui rôdait sous tous les mensonges de l'ordre et du sens.
Et puis —
— le silence.
Le vide s'évanouit, et Rowan réapparut, hurlant. Une ligne unique fut gravée dans son âme :
« Tu as toujours fait partie du Registre. Tu en feras toujours partie. »
C'était un témoignage de la résilience mentale déraisonnable de Rowan qu'il fût capable de retrouver un état mental lui permettant de penser par lui-même après quelques heures.
Ce qu'il avait vu et vécu était si grandiose et impossible que la simple pensée de cela brisait activement son esprit.
Un rire ténu s'échappa de sa gorge, qui se transforma bientôt en un cri.
Au loin, la Nouvelle Lumière l'observait, des émotions ténues éruptant des profondeurs de ses yeux qui ne devraient pourtant contenir que la froideur d'un Primordial.
On ne sut jamais quand elle s'approcha de Rowan, mais s'agenouillant derrière lui, elle prit ses mains et les enroula autour de son corps.
Une vibration ténue, plus tranchante que des rasoirs, déchira chaque centimètre de sa peau, les faisant saigner de lumière divine, mais elle ne lâcha pas prise ; la Nouvelle Lumière maintint Rowan alors même qu'il hurlait sa douleur et sa folie.
« Je suis là », dit-elle, « je suis là. »