Chapitre 1 579
Chapitre 1579 : La Porte de la Folie (2)
La brume rouge sécrétée par les créatures se nourrissant du Primordial lui était familière. Il l'avait rencontrée pour la première fois chez l'Ascendant Shisu ; il s'agissait de la Volonté de la Douleur, bien qu'ici, elle ait été amplifiée au huitième niveau dimensionnel. Rowan avait autrefois pensé que cette Volonté ne pouvait dépasser le septième niveau dimensionnel, mais il s'avérait que dans le trône du Chaos Primordial, ces créatures abondaient et qu'elles étaient toutes des Anciens.
Rowan se cala dans son trône et observa le Chaos, désormais entouré par des milliards de ces créatures. Elles le dévoraient vivant et sécrétaient une telle quantité de Volonté de la Douleur dans son corps que la peau de Rowan se rétracta là où il était assis.
Il connaissait la douleur, bien plus que la plupart ne pourraient l'imaginer, mais ce qui se passait ici était troublant, et Rowan ne se mettrait jamais dans une situation où il aurait à endurer une telle souffrance.
Néanmoins, il ne laissa pas cela le distraire ; tout ce que faisait ce Primordial avait une raison, et Rowan pensait que le Chaos lui avait donné assez d'indices pour le comprendre.
Rowan lui avait prouvé qu'il était digne d'être écouté car il possédait des secrets dépassant largement son niveau, et voici que venait la seconde épreuve.
Par sa démonstration horrifiante, le Chaos Primordial lui avait révélé qu'il était un être aux appétits sans fin. Il croyait fermement que rien de ce que faisait Rowan n'avait de réelle importance au bout du compte, car ils gagneraient ; les Primordiaux gagneraient toujours.
Comme il l'avait dit, Rowan s'adonnait à des forces dépassant sa compréhension, et puisque les Primordiaux s'étaient assurés qu'il n'aurait aucune opportunité de voir ce qui se cachait derrière le voile, il aurait toujours un train de retard.
Rowan sourit, presque avec autodérision : « Chaos, tu as honoré mon invitation parce que je suis une source d'amusement. Tu crois que mes actions ne sont, en fin de compte, que pour ton divertissement. Comment pourrais-je espérer blesser les Primordiaux en utilisant les armes qu'ils ont eux-mêmes créées ? »
Le Primordial gémit de plaisir, un sourire satisfait sur son visage en sang, ses bras s'étirant sur les côtés comme s'il sortait d'une sieste :
« Précisément, Rowan Kuranes. J'ai gardé beaucoup de tes secrets à l'abri des autres car, contrairement à moi, ils n'apprécient pas la merveille que vous êtes, vous les mortels. Les expériences que vous seuls êtes capables de vivre sont sublimes, et je me nourris de cette énergie. »
Les yeux de Rowan brillèrent d'une lueur écarlate : « Et n'as-tu pas peur qu'un jour, tu ne t'étouffes avec ? Je sais pertinemment que j'ai fait des mouvements que tu ne pouvais anticiper. »
Le Primordial se figea avant d'éclater soudainement de rire. Des vagues infinies de puissance jaillirent de sa bouche, déchirant sa peau et secouant cette dimension jusqu'au cœur. Des millions de statues vivantes s'effondrèrent alors que cet espace, conçu pour contenir le fragment de sa conscience, était poussé à ses limites par son simple rire.
« Laisse-moi te dire un secret que personne dans la Réalité, à part nous, les Primordiaux, ne comprend. Tu es un Briseur, et tu possèdes une Singularité, n'est-ce pas ? Ne réponds pas ; je connais son nom, et je sais aussi d'où elle vient. Veux-tu savoir pourquoi tu ne représenteras rien au final, si ce n'est pour mon amusement ? »
Il serait si facile de s'agacer des jeux de mots de ce Primordial, mais Rowan n'était ni assez stupide ni assez puissant pour cela, alors il se contenta de sourire et de hocher la tête. Sa rage et sa douleur étaient enfouies si profondément dans son cœur qu'elles étaient presque inexistantes.
Le Chaos Primordial soupira et appuya son dos contre son trône ; il semblait presque déçu que Rowan garde une telle clarté d'esprit dans ses réponses. Il agita la main avec dédain, projetant du sang à des kilomètres à la ronde.
« À en juger par ta croissance insensée ces dernières années, je sais que tu as dû dépasser le Néant, et tu as vu le Mur de l'Égide. Avec le temps, tu connaîtras les secrets derrière ce mur, il n'est donc pas nécessaire de te dire comment il est apparu. Je veux te dire la vérité que tu ne pourras jamais apprendre, à moins qu'elle ne vienne de nous. »
Il fit signe à Rowan avec un seul doigt ensanglanté, presque rongé jusqu'à l'os :
« Approche, Rowan. Ce que je m'apprête à te dire ne peut voyager bien loin au-delà de mes lèvres. Tu as bien fait de créer cet endroit, mais d'autres yeux observent, et ils sont avides. Ils voleraient mes mots pour en faire des trésors si je ne suis pas discret. »
Rowan hésita à peine un instant avant de tapoter l'accoudoir de son trône, qui glissa vers l'avant pour qu'il puisse se rapprocher du Primordial.
Cela pouvait paraître imprudent, mais ce moment d'hésitation représentait des mois de contemplation au sein de sa Terre d'Origine, et il avait finalement décidé que toute démonstration de faiblesse devant le Chaos Primordial ne ferait qu'éveiller la faim de cette entité, qui se nourrirait avec joie de ses doutes.
Leurs trônes étaient désormais visibles à quelques mètres l'un de l'autre, et Rowan pouvait entendre les sons émanant du corps du Chaos Primordial alors qu'il était dévoré vivant. L'odeur de douleur qui s'échappait de sa chair était ridiculement puissante, assez pour réduire toute la Réalité à néant.
Le Chaos Primordial sourit. Son cerveau visiblement pulsant, rempli de milliards de monstres en plein festin, son visage sans peau et ses yeux exorbités, encombrés par d'innombrables millions de monstruosités en train de les mâcher, étaient des visions que Rowan ne pourrait oublier de sitôt.
Il vit plus profondément en le Primordial, sa Volonté de Vérité déduisant qu'il s'agissait d'une créature ne connaissant aucun concept de peur, de douleur, de lumière, d'obscurité, de joie ou de tristesse... Tous ces concepts lui étaient totalement étrangers, et pourtant, il les recherchait.
Ce corps n'était pas le sien ; ce n'était qu'un réceptacle qu'il utilisait pour faire l'expérience de la douleur. Quel que soit le pauvre bâtard, la Volonté du Chaos Primordial chevauchait son corps, et il n'y allait pas de main morte. Rowan les plaignit. Aucun être vivant ne devrait avoir à subir ce que c'est que d'avoir l'esprit d'un Primordial en soi.
Pour le Chaos Primordial, tout était un jeu dont il serait toujours le gagnant, car rien ne comptait pour lui hormis l'expérience. Qu'il perde ou qu'il gagne, cela lui était égal.
Cette entité était folle.