Chapitre 26
Chapitre 26
Traductrice : Karameruhime
Gareth, qui observait d'un œil méfiant le comportement de sa demi-sœur, se détourna soudain, agacé de se surprendre à accorder trop d'attention à cette créature insignifiante.
Qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ce qui se passait dans sa tête. De toute façon, le jour où il monterait sur le trône, elle serait une existence destinée à disparaître de ce monde pour toujours. Il lui suffisait de patienter jusque-là.
Il chassa la présence de sa demi-sœur de son esprit comme on écarte une gêne, et vida d'un trait son verre de vin.
* * *
Thalia s'efforçait d'afficher une expression ennuyée tout en portant le verre de vin à ses lèvres. Puis, sentant que ses mains tremblaient légèrement, elle le reposa aussitôt. Elle s'appliqua à paraître aussi naturelle que possible, glissa les mains sous la table pour les dissimuler, et pinça ses lèvres séches.
L'endroit où Varkas l'avait touchée la brûlait comme si on y avait mis le feu. Pourtant ce n'était pas sa peau à lui qui l'avait effleurée, à travers l'épaisseur du gant de cuir froid, la chaleur dense de ses os et de sa chair semblait s'être glissée jusqu'à elle.
Elle rassembla ses forces dans ses épaules pour les empêcher de se contracter, et frotta sa paume moite contre le bas de sa robe. L'humidité qui s'y attardait lui donnait l'impression désagréable de coller au tissu.
Soudain, une sensation de froid l'envahit. La tenue qu'elle avait choisie pour contrarier Gareth lui serrait maintenant le cou.
Elle sentait ses épaules et son dos dénudés picoter, et serra instinctivement le poing. Elle savait pertinemment que cet homme ne la regardait pas, et pourtant, ses nerfs étaient à vif à ce point.
Thalia dut ravaler à grand-peine l'envie irrépressible de tourner la tête par-dessus son épaule pour voir où il posait les yeux. Des années de pratique lui permettaient de composer une expression neutre, mais elle ne pouvait rien contre la fine pellicule de sueur qui perlait sur sa peau.
Sentant le fin tissu se coller légèrement contre elle comme une membrane poisseuse, Thalia mordit sa lèvre inférieure. Avoir choisi cette tenue était une vraie stupidité, une décision parfaitement idiote.
« La nourriture n'est pas à votre goût ? »
La voix soudaine fit tressaillir Thalia. En face d'elle, un jeune moine la regardait avec timidité.
Le supérieur du monastère, c'était bien ça ? Thalia haussa légèrement les épaules.
« C'est un peu modeste, comparé à ce qu'on sert au palais. »
À ces mots balancés sans ménagement, le visage du moine se décomposa légèrement.
Pour couper court à toute tentative de la retenir dans la conversation, elle saisit machinalement un petit morceau de gâteau. Si elle mangeait, personne n'oserait lui adresser la parole inutilement. Avec cette pensée en tête, elle l'enfouit dans sa bouche et le mâcha mécaniquement. C'était comme avaler du carton.
Elle réprima une nausée et porta le vin à ses lèvres. Puis elle remarqua que quelques moines la dévisageaient avec insistance et fronça les sourcils. Ces regards collants lui pesaient plus lourd que la nourriture grasse.
Elle se leva de sa chaise.
« Quelle soirée décevante. Je vais aller me coucher. »
Gareth lui lança un regard irrité. En temps normal, elle lui aurait balancé quelques mots de plus pour lui ronger les nerfs, mais là, avec cette nausée qui remontait du fond d'elle-même, elle ne pouvait tout simplement pas rester en place.
Elle s'échappa rapidement. En quittant cette salle chargée d'odeurs de graisse, de vin et de cire de bougie, elle sentit son estomac se calmer un peu.
Thalia inspira profondément, essuya son front moite de sueur froide d'un revers de main, et s'engagea dans le couloir d'un pas vif.
L'air nocturne frais lui glissait le long du dos. Frissonnant légèrement, elle resserra les bras autour d'elle et ralentit un peu le pas.
Il lui arrivait parfois de ne plus savoir pourquoi elle se donnait tout ce mal. Quel sens cela avait-il de s'exposer ainsi aux regards des gens et de semer le trouble ?
« Le prince héritier semble vraiment ne pas pouvoir te supporter. Parfois, j'ai l'impression qu'il te tolère encore moins bien que moi. »
La voix de Senevier, murmurée autrefois comme en passant, lui revint à l'oreille.
C'était sans doute le jour de la cérémonie commémorative de l'impératrice Bernadette.
Entraînée par sa mère dans la salle de réception, Thalia avait fait perdre à Gareth toute raison à sa seule vue.
Des nobles avaient regardé avec stupéfaction le prince héritier serrer la gorge d'une jeune princesse, mais personne n'avait osé intervenir. Il avait fallu deux chevaliers pour le maîtriser à grand-peine.
À peine libérée des mains brutales, Thalia s'était traînée jusqu'aux pieds de sa mère et s'y était recroquevillée. Senevier l'avait alors enveloppée dans ses bras pour la protéger.
Un instant, Thalia avait failli fondre en larmes de soulagement, puis elle avait vu passer sur le visage de Senevier quelque chose d'indéfinissable.
C'était à partir de ce jour-là qu'elle avait commencé à provoquer Gareth à chaque occasion.
Même si sa réputation en prenait un coup, peu importait. Celle du prince héritier en souffrirait aussi, et sa mère serait contente.
Un rire creux lui monta soudain du ventre. Elle se trouva elle-même ridicule à se débattre ainsi pour obtenir ne serait-ce qu'une miette d'affection de cette femme, même à ce stade.
Même si je traînais le nom du prince héritier dans la boue, Senevier ne m'aimerait pas pour autant.
Maman n'aime personne. Pas l'Empereur, bien sûr, et pas davantage Arthros, qu'elle chérit pourtant en apparence.
Pour elle, tout n'est qu'outil et moyen. Peut-être que je le sais trop bien, et c'est pour ça que je recommence encore et encore. Si je ne prouve pas mon utilité, je ne serai vraiment rien pour elle…..
« Votre Altesse. »
La voix soudaine tira Thalia de sa rêverie.
Elle se retourna dans l'obscurité, d'un côté du couloir, une silhouette se dressait. Reconnaissant en elle le moine qui l'avait dévisagée avec insistance pendant le repas, Thalia se raidit imperceptiblement.
Il m'a suivie ?
Elle jeta un regard discret autour d'elle. Le long couloir qui menait au jardin était désert, pas même un rat. Réalisant qu'il l'avait silencieusement suivie jusqu'ici, dans cet endroit isolé, une pensée folle lui traversa l'esprit.
« Qu'est-ce que vous me voulez ? »
Thalia s'efforça de ne pas laisser paraître la moindre crainte et prit une voix délibérément hautaine.
Par chance, le moine sembla hésiter. Elle le fixa d'un regard froid et souverain, s'attendant à ce qu'il fasse demi-tour et reparte.
« Je vous ai demandé ce que vous me vouliez. »
« C'est à cause de ce que vous avez dit tout à l'heure… »
Le moine bredouilla.
Elle fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que j'aurais dit ? »
« Eh bien… tout à l'heure, pendant le repas… »
L'homme, au visage constellé de taches de rousseur, devint cramoisi et lui lança des regards en coin, à la fois furtifs et équivoques.
Thalia contracta les jambes pour ne pas reculer d'un pas. Montrer sa faiblesse ne ferait qu'enhardir l'autre. Elle releva le menton avec arrogance.
« Je ne vois pas du tout de quoi vous parlez. Si vous n'avez rien d'important à me dire, je vous souhaite le bonsoir. »
« Vo…… vous avez dit que vous souhaitiez répondre aux attentes de Son Altesse le prince héritier…… c'est bien ce que vous avez dit, non ? »
Le moine lâcha ces mots précipitamment.
Thalia, qui s'apprêtait à faire volte-face vers le jardin, s'arrêta net et se retourna vers lui. Se pouvait-il vraiment que ce moine l'ait suivie jusque-là, enhardi par les mots qu'elle avait lancés à Gareth comme une provocation ?
Un froid soudain lui parcourut les os.