Chapitre 12
Chapitre 12
Traductrice : Karameruhime
Elle se leva de son lit, s'approcha du miroir et contempla longuement son visage amaigri.
Tout à fait le genre de rat de cloaque qu'on mettrait dans un ragoût.
Cette pensée lui arracha un sourire amer, et c'est dans cet état d'esprit que la servante chargée de sa toilette matinale entra dans la chambre.
« Vous êtes déjà réveillée. Venez, je vais vous aider à vous laver. »
« Inutile. »
Cette réponse cinglante fit tressaillir légèrement la servante. Celle-ci la toisa d'un regard autoritaire et entreprit de la sermonner.
« Son Altesse est tenue, selon les règles de la famille impériale, de maintenir en toute circonstance une tenue irréprochable. Ces caprices d'enfant… »
« Nounou ! »
Le cri tranchant cloua la servante sur place. Thalia l'ignora superbement, passa devant elle et tira à plusieurs reprises sur la sonnette accrochée au bord du lit.
« Nounou ! Nounou ! »
De la pièce voisine, la gouvernante qui dormait encore fit irruption en trébuchant à moitié.
Thalia la désigna d'un geste impérieux et lui dit avec hauteur
« Désormais, c'est toi qui te chargeras de ma toilette. Mère a dit hier que c'était tout à fait convenable. Alors toi, tu peux disposer. »
« Mais… »
« Tu comptes désobéir aux ordres de l'Impératrice ? »
Sous le regard acéré que Thalia braquait sur elle, la servante sortit avec une mine renfrognée. Il était clair qu'elle n'avait aucune intention de se donner du mal pour quelqu'un qui lui causait des ennuis.
Thalia se tourna vers sa gouvernante aux yeux encore bouffis de sommeil, et lui lança d'un ton sans réplique.
« Tu as entendu ? Désormais, c'est toi qui t'occupes de me laver et de m'habiller. C'est compris ? Alors au travail. »
« Bien, Mademoiselle… »
La gouvernante répondit d'un bâillement bougon.
Thalia leva le bras et lui pinça sans prévenir la joue rebondie. La gouvernante, qui n'avait rien vu venir, la regarda avec des yeux ronds.
Thalia imita alors à la perfection l'expression que sa mère arborait lorsqu'elle était d'une humeur massacrante.
« Combien de fois faudra-t-il que je le dise avant qu'on m'appelle "Votre Altesse" ? »
Les yeux marron de la gouvernante vacillèrent.
Thalia soutint son regard sans ciller et articula chaque mot comme si elle le crachait.
« Dorénavant, si tu m'appelles "Mademoiselle", attends-toi à recevoir une gifle. »
Puis elle se tourna vers la gouvernante, qui affichait une mine stupéfaite, et la laissa commencer sa toilette.
Comme la gouvernante était particulièrement maladroite, il fallut plusieurs heures avant que tout soit terminé. Thalia n'avait presque rien mangé depuis des semaines et aurait pu s'effondrer d'un moment à l'autre, mais elle quitta sa chambre le dos bien droit.
Devant sa porte se tenait un homme au visage sombre, vêtu de noir. Surprise de trouver un inconnu en faction devant sa chambre, Thalia se figea un instant, puis se souvint des paroles de sa mère. Cet homme sinistre comme un fantôme devait être le fameux garde du corps « qui en vaut la peine ».
Thalia lui adressa un bref signe de tête pour lui signifier de la suivre, puis se dirigea vers la salle à manger. Plusieurs servantes qui semblaient l'avoir attendue un bon moment lui lancèrent des regards contrariés.
Thalia ignora leurs coups d'œil et s'installa au bout de la longue table. Puis elle eut un geste hautain du menton.
« Apportez à manger. »
Les servantes qui avaient accueilli l'ordre avec des mines renfrognées finirent par apporter une à une des assiettes garnies de toutes sortes de mets.
C'est une servante d'une trentaine d'années qui supervisait le tout. Sous ses instructions, les domestiques disposèrent les couverts en argent dans l'ordre, et en dernier lieu, un bol de soupe fut posé devant Thalia.
Thalia fixa le bol avec attention. Le bouillon clair regorgeait de haricots et de morceaux de viande. L'aspect était présentable, mais le contenu, à n'en pas douter, ne l'était pas.
Thalia saisit sa cuillère et remua l'épais liquide blanc. Lorsqu'elle racla le fond du bol, il en émergea un moineau mort, le cou brisé.
L'oiseau devait être mort depuis un bon moment, car on pouvait voir quelques vers grêles comme des fils se tortiller dans les cavités oculaires de la charogne ramassée et jetée là.
Ses entrailles se soulevèrent. Elle faillit vomir sur-le-champ. Mais Thalia se concentra de toutes ses forces pour dissimuler le moindre signe de dégoût, et cria d'une voix acérée en direction de la servante qui lui avait apporté la soupe.
« Toi ! Viens t'asseoir là. »
La femme prit un air désemparé, puis adressa aussitôt à Thalia un regard méfiant.
Elle marqua une légère pause avant de répondre d'un ton sec :
« Je vous prie de m’excuser, Votre Altesse, mais j'ai beaucoup à faire. »
Et elle s'apprêta à quitter la salle à manger.
Cette femme qui, d'ordinaire, restait toujours à proximité après avoir servi les repas comme pour savourer la réaction de Thalia, aujourd'hui, elle se dépêchait de partir, ce qui signifiait qu'elle avait senti que quelque chose allait mal tourner.
Thalia bondit de sa chaise et empoigna la lourde cuillère en métal posée sur la table. Puis, de toutes ses forces, elle l'abattit sur la tête de cette servante insolente qui avait osé lui tourner le dos sans permission.
Certes, c'était la force d'une enfant chétive, mais recevoir un objet en métal sur le crâne n'était pas rien.
La servante poussa un cri perçant et s'effondra sur le tapis.
La scène pétrifia non seulement la servante concernée, mais aussi les quelques domestiques présents dans la salle à manger, tous frappés de stupeur. Certaines bonnes se couvrirent la bouche pour étouffer un cri.
Mais Thalia ne prêta aucune attention aux regards atterrés braqués sur elle. Elle adressa un signe de tête hautain à l'homme qui se tenait dans un coin de la pièce, immobile comme une ombre.
« Fais asseoir cette femme à côté de moi. »
L'homme qui se tenait là sans bouger, l'air de percer Thalia du regard, s'avança d'une démarche lente et redressa la femme à moitié évanouie.
Revenues à elles trop tard, ses tentatives de résistance ne pouvaient rien contre la poigne d'un homme entraîné. La servante fut traînée jusqu'à la table et forcée de s'y asseoir.
Thalia regagna sa place et dévisagea la femme assise à côté d'elle. La cuillère avait entaillé la peau au niveau de la tempe, et du sang sombre coulait le long de sa paupière, traçant deux longues rigoles sur sa joue blême.
Sans se laisser impressionner par ce spectacle, Thalia poussa le bol de soupe au moineau mort devant la femme. Celle-ci, les yeux affolés, laissa son regard descendre vers le bol puis remonter vers Thalia.
Thalia força de force la cuillère dans ses doigts moites et crispés.
« En guise de remerciements pour ton labeur quotidien à me préparer mes repas, je partage aujourd'hui mon repas avec toi. Vide ce bol jusqu'à la dernière goutte, en songeant à ma générosité. »
« V-Votre Altesse, je… »
« Mange. »
Thalia lui saisit la main et la guida de force vers le bol.
« C'est toi qui me l'as apporté. Qu'est-ce qui t'empêche d'y goûter ? »
« J-je ne peux pas… »
La femme lança des regards éperdus autour d'elle, cherchant du secours. Mais tous les autres, tétanisés par la brutalité soudaine de la scène, ne savaient comment réagir.
Thalia la pressa sans ménagement.
« Mange, j'ai dit ! »
La servante sursauta violemment et repoussa brusquement la main de Thalia. Elle voulut se lever et fuir, mais l'homme derrière elle la tenait fermement, et il lui était impossible de bouger d'un pouce.
Le regard alternant avec terreur entre le visage sinistre du garde et celui de Thalia, la femme fondit en larmes et se mit à supplier.
« J-je… j'ai… j'ai eu tort… Je ne recommencerai plus jamais… plus jamais, je vous jure… Alors, je vous en supplie, pardonnez-moi cette fois… »
« Si tu ne vides pas ce bol, tu ne sortiras pas d'ici sur tes deux jambes. »
Le visage de la femme vira au vert. Ses yeux glissèrent vers la ceinture du garde qui la retenait. Elle y avait distinctement vu une épée.
Elle haleta, désespérée.
« Pitié, pitié… ayez pitié de moi… ! »
« C'est exactement ce que je suis en train de faire. »
Thalia dit cela d'une voix parfaitement calme.
« Je pourrais te tuer sur-le-champ. Mais je te donne une chance de vivre. »
Le corps de la femme fut parcouru d'un tremblement incontrôlable.
Thalia fit glisser vers elle le bol de soupe au moineau en putréfaction.
« Si tu as compris, avale tout. »