Chapitre 1
Merci pour vos retours. « La nuit, presque tout le monde rêve. Mais tous les rêves ne se valent pas. »
— Millow
Je venais de m'endormir après la fête du Nouvel An.
Les feux d'artifice éclataient encore lorsque je m'étais glissé sous mes draps.
Comme presque toutes les nuits depuis mes cinq ans, mes souvenirs remontèrent peu à peu : des visages, des voix, des lieux et surtout des images d'un monde inconnu.
Au début, je ne comprenais rien.
Quand j'avais cinq ans, je pensais simplement que je faisais des rêves bizarres.
Il y avait un homme.
Je voyais ce qu'il voyait, j'entendais ce qu'il entendait et, parfois, je pouvais même sentir ce qu'il ressentait.
Il s'appelait Marc Willems.
Il vivait en Belgique.
Il travaillait dans un bureau et avait une femme et des enfants.
Je ne comprenais pas vraiment comment je pouvais savoir tout ça.
Et à cinq ans, je n'avais surtout aucune idée de ce qu'était la Belgique.
J'avais fini par comprendre certaines choses en grandissant.
Marc était moi.
Enfin…
Une ancienne version de moi.
C'était difficile à expliquer.
Je savais que j'étais Nélio, que j'étais le fils du marquis d'Art et que ma vie était ici.
Mais certains souvenirs appartenaient à Marc.
Et parmi tous ces souvenirs, il y en avait un qui revenait beaucoup plus souvent que les autres.
Celui d'un jeu.
Maker of Heroes, Good or Evil.
Marc aimait beaucoup ce jeu.
Enfin, je crois.
Il avait surtout une très bonne raison d'y jouer.
Le studio avait promis un ordinateur gaming dernier cri à la personne qui réussirait à terminer le jeu dans tous les niveaux de difficulté.
Marc avait évidemment essayé.
Je me souvenais encore des quatre niveaux.
Facile : facile.
Normal : normal.
Difficile : beaucoup moins amusant.
Les ennemis pouvaient tuer le joueur très rapidement, même au début du jeu, et certains objets étaient tellement difficiles à obtenir qu'il fallait parfois attendre longtemps avant de les voir tomber.
Puis venait le mode Tyrannique.
Une seule vie.
Des ennemis encore plus difficiles.
Et surtout, aucune possibilité de recommencer après une erreur.
Presque tout le monde trouvait ce mode beaucoup trop difficile.
Mais Marc l'avait terminé.
Je ne savais toujours pas comment il avait fait.
Enfin, si.
Un peu.
Le mode Tyrannique possédait deux choses que les autres modes n'avaient pas.
La première concernait le carnet d'exploration.
Dans les autres modes, quand le joueur rencontrait un ennemi ou un PNJ, il ne connaissait pas immédiatement toutes ses informations.
Il devait les découvrir lui-même.
Observer l'ennemi.
Comprendre s'il était dangereux.
Regarder comment il se comportait.
Noter ses caractéristiques.
Puis remplir petit à petit son carnet.
Même chose pour les PNJ.
À part les informations concernant le personnage principal, presque tout le reste devait être découvert.
Mais le mode Tyrannique était différent.
Une fenêtre système permettait d'obtenir directement certaines informations sur les ennemis et les PNJ, notamment leur niveau.
C'était très pratique.
Surtout quand on n'avait qu'une seule vie.
La deuxième particularité était encore plus intéressante.
Une magie spéciale.
La magie d'illusion.
Elle n'existait que dans ce mode.
Pour l'obtenir, le héros devait rencontrer un PNJ qui avait passé des années à l'étudier avant de lui apprendre à la maîtriser.
Je me souvenais de ce PNJ.
Je me souvenais de son rôle.
Je me souvenais même de son visage.
C'était le mien.
Je me réveillai sans véritable sursaut, encore à moitié endormi.
La lumière pâle de l'aube passait entre les rideaux.
J'avais la gorge sèche et le cœur qui battait encore un peu trop vite.
Pendant quelques secondes, je regardai simplement le plafond.
Puis je me souvins de tout.
Marc.
Le jeu.
Le PNJ.
Moi.
J'avais sept ans maintenant.
Et depuis mes cinq ans, j'avais eu beaucoup de temps pour essayer de comprendre ces souvenirs.
Aujourd'hui, les morceaux s'étaient enfin assemblés.
J'étais dans le monde du jeu auquel Marc avait joué.
Et j'étais…
Nélio Côme Art.
Le fils du marquis d'Art.
Le PNJ le plus important du mode Tyrannique.
Je restai silencieux quelques secondes.
Puis une seule pensée me vint.
Ça sent mauvais.
Très mauvais.
Sans moi, une mauvaise fin était presque toujours inévitable.
La seule vraie exception était une route où le héros devenait l'allié du grand dragon.
Mais même là, ce n'était pas vraiment une bonne fin.
Le dragon pouvait sauver le héros et quelques compagnons, mais les survivants se souvenaient de ceux que le héros avait tués ou laissés mourir.
Je n'avais vraiment pas envie de voir ça.
Alors je devais faire quelque chose.
Mais quoi ?
Avant de réfléchir à ça, je devais déjà me rappeler l'histoire.
D'après mes souvenirs, elle comportait cinq grandes parties.
1. Le prologue
La mère du héros, troisième fille de la famille royale de Roiend, tombe amoureuse d'un roturier et fuit vers l'Empire d'Enrs.
Des chevaliers de sa famille la tuent pour préserver leur « honneur ».
Avant de mourir, elle confie son bébé à un serviteur loyal.
L'enfant est sauvé et élevé par cet homme comme son propre fils.
Après quelques affrontements, le héros finit par arriver à l'académie d'Horaft.
2. Bienvenue à l'académie d'Horaft : première année
Le héros réussit les tests d'entrée et commence les cours.
Il se fait des alliés, mais certains le détestent parce qu'ils sont jaloux de sa puissance ou méprisent ses origines roturières.
Malgré tout, il reste dans le haut du classement.
Ça, je m'en souvenais assez bien.
Après ça…
C'était beaucoup plus flou.
Je me souvenais de certaines choses, mais pas de tout.
Il fallait donc faire avec ce que j'avais.
3. Affrontement lors de l'élection des élèves : deuxième année
« L'ancien président du conseil des étudiants vient d'obtenir son diplôme. Vous êtes en deuxième année maintenant. Qui dit grand âge, grande responsabilité. Soutenez un candidat ou devenez candidat et découvrez les complots et la rude course à l'élection des élèves. »
Une élection étudiante.
Avec des complots.
Pourquoi les étudiants avaient-ils besoin de ça ?
Les examens ne suffisaient-ils pas ?
4. Folie professorale : troisième année
« À la suite de l'apparition d'un objet maudit, tous ceux qui se trouvent dans la salle des professeurs sont devenus fous ! Protégez les plus faibles de vos camarades et montez une équipe pour arrêter les professeurs. Vous serez accompagné des professeurs non infectés, mais, à cause de la malédiction de l'objet maudit, “la malédiction des forts”, tous les professeurs sont très affaiblis. Vous, en revanche, l'êtes beaucoup moins. Sauvez l'académie ! »
Je m'en souvenais très bien.
C'était probablement le moment le plus important de l'histoire.
5. Apocalyptic Nightmare : quatrième année
Tous les portails cèdent brutalement.
Les monstres envahissent le monde tandis que des fragments de l'âme du grand dragon ancestral apparaissent.
Avec son équipe, le héros doit l'affronter et le vaincre pour sauver le monde.
Ou perdre.
Dans ce cas, tout le monde meurt avec lui.
Je n'avais pas besoin de me rappeler chaque petit événement.
Il fallait déjà que je me souvienne de l'essentiel.
Maintenant que tout était un peu plus clair dans ma tête, je pouvais réfléchir à ce que j'allais faire.
Enfin…
J'aurais pu.
Toc, toc.
Une voix familière me tira de mes pensées.
« Seigneur Nélio, puis-je entrer ? »
« Oui, Évy. »
Évy entra.
« Seigneur Nélio, je vais préparer l'eau du bain. »
« D'accord. »
Pendant qu'elle s'occupait du bain, je continuai à réfléchir.
Je ne pouvais pas vraiment vivre tranquillement sans le héros.
Lui seul possédait la magie de tous les éléments primaires à un niveau d'affinité maximal.
Grâce à ça, il pouvait utiliser la magie originelle et vaincre le grand dragon.
C'était embêtant.
Très embêtant.
Ma survie dépendait donc en partie d'un garçon que je n'avais même jamais rencontré.
Je n'aimais pas ça.
Mais chaque fois que j'essayais d'imaginer ce qui arriverait si je ne faisais rien, les mêmes images me revenaient.
Des villes en flammes.
Des monstres partout.
Des gens qui criaient.
Et un énorme dragon dans un ciel sans étoiles.
Je préférais éviter tout ça.
Mais je ne voulais pas non plus attendre tranquillement que le héros fasse tout à ma place.
Je ne voulais pas être un simple PNJ.
Si je connaissais déjà une partie de l'histoire, autant essayer de m'en servir.
« Seigneur Nélio, le bain est prêt. »
La voix d'Évy me ramena à la réalité.
« Merci, Évy. Tu peux partir maintenant. »
Une fois seul, je retirai mes vêtements et entrai lentement dans la baignoire.
La vapeur embuait les vitres, tandis qu'une odeur de lavande et de plantes séchées flottait dans l'air.
La chaleur détendit mes muscles.
Pas mes pensées.
Dans le jeu, c'était moi qui devais faire découvrir au héros la magie d'illusion.
Mais comment ?
D'après mes souvenirs, je l'avais découverte après des années de recherches.
Ma théorie était simple : le mana possédait son propre attribut.
Le problème, c'était que j'avais besoin de l'académie pour mener ces recherches.
Et l'académie n'acceptait les élèves qu'à partir de seize ans.
Moi, j'en avais sept.
Dix ans.
C'était beaucoup trop long.
Je devais trouver une autre solution.
Peut-être attirer l'attention des mages.
Mais comment faire ?
J'avais sept ans.
Je pouvais apprendre vite, mais je n'étais pas magique non plus.
Mes souvenirs de Marc ne faisaient pas de moi un adulte.
Je restais un enfant.
Alors je devais commencer petit.
Apprendre.
M'entraîner.
Devenir assez doué pour que les mages me remarquent.
Peut-être même devenir un prodige.
Je ne savais pas si j'en serais capable.
Mais j'avais au moins quelque chose que les autres enfants n'avaient pas.
Je savais déjà certaines choses que je n'aurais normalement jamais dû connaître.
Autant m'en servir.
Je serrai les poings sous l'eau chaude.
Je ne pouvais pas contrôler le héros.
Ni les portails.
Ni le dragon.
Mais je pouvais décider de ce que j'allais faire aujourd'hui.
La peur était toujours là.
Mais maintenant, elle avait un peu de compagnie.
Une petite détermination commençait à prendre sa place.
C'est ainsi que Nélio sortit de son bain, se fit habiller et coiffer par les serviteurs, puis se dirigea vers la salle à manger pour prendre son petit déjeuner avec ses parents.
Les serviteurs, eux, furent surpris par la détermination inhabituelle du jeune garçon.