Chapitre 1
Le premier signe que quelque chose n'allait pas, ce fut le silence des chèvres.
Kári s'en souviendrait plus tard, bien après avoir cessé de compter les jours, bien après avoir cessé de vouloir s'en souvenir du tout. Mais ce matin-là, tout ce qu'il savait, c'était que les chèvres de la veuve Hildr ne bêlaient jamais avant l'aube, et qu'elles bêlaient maintenant comme si le monde entier avait pris feu.
La nuit avait été longue. Il avait passé la plus grande partie à observer, tapi derrière le mur de tourbe qui séparait l'enclos du sentier, les habitudes de Torvald et de sa petite bande, mémorisant l'heure exacte à laquelle ils passaient chaque matin pour mener les bêtes au pré du bas. Trois jours qu'il préparait ça. Trois jours à convaincre tout le village, avec un sérieux qu'il n'avait jamais eu pour ses leçons, qu'un esprit rôdait la nuit près des enclos, une créature grise et hurlante qui avait, disait-on, dévoré la moitié du troupeau d'un fermier trois vallées plus loin. Trois jours à observer Torvald blêmir un peu plus à chaque histoire qu'il inventait au coin du feu, avec le concours enthousiaste de Sten et du petit Áli, qui n'avaient pas besoin de beaucoup d'encouragement pour ajouter leurs propres détails toujours plus effrayants.
Le plan était parfait. Le plan resterait parfait pour encore une bonne minute.
Il bondit de sa cachette en agitant les bras, le drap gris gonflé derrière lui comme une aile difforme, la cendre froide qu'il avait étalée sur son visage craquelant déjà sous la sueur, et poussa le cri le plus atroce qu'il avait travaillé la veille au soir dans la grange, quelque chose entre le loup et la vieille Hildr elle-même quand elle gueulait après ses poules égarées. Torvald hurla, un vrai cri, aigu et sincère, celui d'un garçon qui croyait réellement mourir. Sten et Áli hurlèrent aussi, par pur réflexe, avant même de comprendre ce qui se passait, et Áli tomba assis dans la boue avec un bruit si comique que Kári en perdit sa propre voix de fantôme pour éclater de rire, plié en deux, incapable de tenir plus longtemps son personnage.
Ce fut à ce moment précis, la main sur les côtes tant il riait, le drap encore de travers sur ses épaules, qu'il vit son père debout à l'entrée de l'enclos.
Björn ne disait jamais grand-chose quand il était vraiment en colère. C'était pire que les cris. Il resta là, les bras croisés, à regarder son fils déguisé en esprit se redresser lentement, la cendre coulant sur son menton avec la sueur, et il ne dit qu'une phrase.
« Tu vas expliquer ça à la veuve Hildr toi-même. Maintenant. »
Ce qui aurait dû être une humiliation devint, dans les mains de Kári, quelque chose comme un spectacle. Il traversa le village encore drapé du linceul gris, un genou dans la boue à chaque pas théâtral, en annonçant à qui voulait l'entendre qu'il rendait officiellement son titre d'esprit du Hörgr, faute d'expérience suffisante en matière de hurlements, et qu'il acceptait toute candidature pour lui succéder, à condition que le candidat sache mieux courir que Áli. Hildr, qui n'avait pas ri depuis que son mari était mort l'hiver précédent, faillit s'étouffer avec son thé en le voyant s'incliner devant elle, cendre et boue mêlées, comme s'il présentait ses excuses à une reine. Même Björn, qui avait pourtant l'intention de rester sévère jusqu'au bout de la punition, dut se détourner un instant, une main sur la bouche, avant de retrouver son sérieux de père.
La punition, en fin de compte, consista à réparer la clôture que Kári avait piétinée dans sa fuite théâtrale, et à porter de l'eau à chaque maison du village jusqu'à ce que ses bras tremblent et que ses paumes se couvrent d'ampoules qu'il porterait comme des trophées pendant une semaine. Le soleil déclinait déjà quand il rentra, les épaules douloureuses, l'odeur de la tourbe encore accrochée à ses cheveux, pour trouver sa mère qui l'attendait sur le pas de la porte.
Elle ne dit rien sur l'histoire de l'esprit, ce qui, chez elle, valait tous les reproches du monde. Elle se contenta de lui tendre un linge humide pour qu'il se débarbouille, et de secouer la tête d'un air qui n'était pas tout à fait de la désapprobation.
« Torvald a pleuré devant tout le monde, » dit-elle enfin, sans lever les yeux du pain qu'elle pétrissait.
« Torvald pleure quand le lait tourne. »
« Kári. »
« Je sais, je sais. » Il s'assit lourdement sur le banc, laissant le linge tomber autour de son cou. « Je lui présenterai mes excuses. Avec beaucoup de sincérité. Et peut-être un peu de cendre encore sur le visage, pour l'ambiance. »
Elle ne put retenir un sourire, vite dissimulé derrière son avant-bras couvert de farine, et lui jeta un quignon de pain de la veille qu'il attrapa au vol et dévora avant même qu'elle n'ait fini de le réprimander pour avoir mangé avant le repas.
Björn revint de la grange à la nuit tombée, sentant le bois fraîchement coupé, et s'assit près du feu sans un mot pendant un long moment. C'était une chose que Kári avait apprise très tôt à ne jamais interpréter comme de la colère : son père pouvait rester silencieux une heure entière simplement parce qu'il pensait à quelque chose, et personne dans la maison ne savait jamais tout à fait à quoi. Sa mère prétendait parfois, en plaisantant, qu'il tenait des conversations entières avec des gens que lui seul pouvait voir, quelque part loin derrière ses yeux.
Ce soir-là, en réparant à la lueur du feu une lanière de cuir sur ses propres bottes, Björn regarda longtemps son fils sans rien dire. Puis il posa la main sur son épaule, presque distraitement, et murmura quelque chose que Kári ne comprit pas sur le moment et qu'il ne chercherait à comprendre que bien plus tard, quand il n'y aurait plus personne à qui demander.
« Ris tant que tu peux, » dit-il. « Il viendra un temps où l'Örlög ne te laissera pas le choix. »
Kári, treize ans, encore barbouillé de cendre malgré le linge, ne retint que la première partie de la phrase.
« Alors un jour, » dit-il avec un grand sourire, « je le briserai. Mon Örlög. Je ferai ce que je veux, pas ce qu'on m'aura décidé avant même que je sache marcher. »
Son père ne rit pas à ça. Pas tout à fait. Quelque chose passa sur son visage, vite refermé, comme une porte qu'on referme avant qu'un courant d'air n'entre dans la pièce. Il retourna à sa lanière de cuir sans ajouter un mot, et Kári, qui n'avait jamais vu son père garder longtemps un visage aussi grave, préféra changer de sujet plutôt que d'insister.
« Tu ne m'as jamais raconté comment tu connais autant de choses sur l'Örlög, » dit-il à la place, à moitié en plaisantant. « Les autres pères d'ici ne parlent que des récoltes et du prix du sel. »
« Les autres pères n'ont pas vécu ce que j'ai vécu, » répondit Björn, sans lever les yeux de son travail.
C'était le genre de phrase qu'il disait parfois, jamais développée, jamais expliquée, et que Kári avait fini par ranger avec toutes les autres petites étrangetés de son père : la façon dont il vérifiait la porte trois fois avant de dormir certaines nuits sans raison apparente, l'objet enveloppé dans un vieux tissu qu'il gardait sous une latte du plancher et dont Kári n'avait jamais eu la curiosité sérieuse de percer le secret, les silences qui tombaient parfois quand un étranger traversait le village et que Björn, sans jamais rien dire, trouvait toujours une excuse pour observer d'un peu plus près que nécessaire.
Personne, dans le petit hameau accroché aux confins boueux du Sárland, ne posait beaucoup de questions sur le passé des uns et des autres. C'était une terre où l'on venait souvent finir sa vie plutôt que la commencer, une terre marquée par une guerre plus ancienne que la mémoire des plus vieux, dont on ne parlait qu'à voix basse et seulement l'hiver, quand le vent semblait porter les vieilles histoires jusque sous les portes. Björn n'était certainement pas le seul à porter, sous son silence, quelque chose qu'il ne racontait à personne. La moitié du village avait cette même façon de regarder l'horizon un peu trop longtemps, certains soirs.
Les jours suivants, Torvald refusa de parler à Kári, ce qui dura exactement jusqu'à ce que Kári lui offre la moitié de son repas de midi trois jours de suite, moment où l'orgueil de Torvald céda enfin devant l'estomac de Torvald, sous le regard amusé de Sten qui n'avait jamais vraiment été fâché et qui trouvait toute l'affaire hilarante depuis le premier jour.
« Tu aurais pu me prévenir, au moins un peu, » grommela Torvald, la bouche pleine du pain que Kári venait de lui céder.
« Et gâcher trois jours de préparation ? Jamais. »
« Un jour, quelqu'un te fera la même chose, et tu comprendras. »
« Impossible, » répondit Kári avec un sérieux parfaitement feint. « Je connais déjà toutes mes propres peurs. Il faudrait qu'on m'en trouve de nouvelles. »
Sten faillit s'étrangler de rire dans son gobelet, et même Torvald, malgré lui, finit par sourire, ce petit sourire résigné qu'il réservait aux moments où il savait avoir perdu une bataille qu'il n'avait de toute façon jamais eu de chance de gagner. C'était ainsi, la plupart du temps, entre eux : Kári semait le chaos, récoltait les conséquences avec un enthousiasme déroutant, et parvenait toujours, d'une manière ou d'une autre, à faire rire ceux-là mêmes qu'il venait de terroriser. Le village retrouva son rythme habituel, celui des champs, des chèvres, du sel qu'on faisait venir de la côte à dos de mulet, des histoires qu'on se racontait le soir en écoutant le vent cogner contre les volets.
Ce fut un matin, à peu près deux semaines plus tard, alors que Kári aidait sa mère à étendre le linge, que le petit Áli vint le trouver en courant, essoufflé, les joues rouges d'avoir traversé tout le village.
« Des cavaliers, » dit-il, entre deux respirations. « Sur la crête du Nord. Ils regardent. »
Kári laissa tomber le drap qu'il tenait et grimpa avec lui jusqu'au sommet du talus qui dominait les dernières maisons. Ils étaient trois, immobiles, trop loin pour qu'on distingue leurs visages, assez proches pour qu'on remarque qu'ils portaient des couleurs sombres que Kári ne reconnaissait pas, ni celles d'un marchand, ni celles d'aucun voyageur qu'il avait vu passer auparavant. Ils restèrent là un long moment, sans descendre, sans bouger, comme s'ils comptaient les maisons, ou comptaient autre chose que Kári n'aurait pas su nommer, avant de finalement rebrousser chemin et disparaître derrière la crête aussi silencieusement qu'ils étaient apparus.
Quand il le rapporta à son père, ce soir-là, Björn s'immobilisa au milieu du repas, la cuillère suspendue à mi-chemin de sa bouche, et pendant une seconde, une seule, quelque chose dans son regard ressembla à de la peur.
« Trois cavaliers, » répéta-t-il doucement, comme pour être sûr d'avoir bien entendu.
« Oui. Sur la crête du Nord. Ils sont restés un moment, puis ils sont repartis. »
Björn reposa sa cuillère très lentement. Il ne dit rien d'autre pendant tout le reste du repas, mais plus tard cette nuit-là, à travers le mur de sa chambre, Kári entendit ses parents parler à voix basse, si basse qu'il ne put saisir que des fragments épars, des mots qui ne voulaient rien dire assemblés ainsi, sans les phrases qui les reliaient.
« ... trop tôt... » disait sa mère.
« ... n'aurions jamais dû rester si longtemps au même endroit... » répondait son père.
Et puis, juste avant que Kári ne finisse par s'endormir, une dernière phrase de sa mère, plus claire que les autres, qui resterait gravée bien plus longtemps qu'elle n'aurait dû, pour un garçon de treize ans qui ne comprenait encore rien à ce qu'elle signifiait vraiment.
« S'ils nous retrouvent ici, Björn, ce ne sera pas seulement notre vie qu'ils prendront. »