Chapitre 3 883
Jue Rou baissa la tête, gênée, et son regard se mit à vagabonder.
Elle était loin d’être aussi douce qu’elle en avait l’air. Elle était pleine d’idées rebelles et avait beaucoup de charme, mais ses responsabilités envers la famille Jue l’entravaient lourdement.
Elle ne pouvait donc pas simplement quitter la famille Jue, mais elle ne trouvait personne à qui se confier non plus.
Depuis son enfance, seule Jue Qing avait compris Jue Rou.
La jeune femme elle-même ne savait pas pourquoi elle en avait tant dit à Lu Yin. Il ne faisait aucun doute que c’était leur première rencontre, et pourtant, elle n’avait pas réussi à se retenir : elle était devenue une véritable pipelette. En repensant au trajet en voiture, elle se sentit soudain terriblement gênée.
Le commentaire de Lu Yin ne sembla pas faire grand effet à Jue Ling. Elle échangea quelques banalités avec lui, puis s’enquit de sa visite à la famille Yu.
« Et Jue Qing ? » demanda soudain Lu Yin.
Jue Ling lui répondit d’un ton impuissant : « Cette fille contemple un paysage. Monsieur Lu, vous ne le savez peut-être pas, mais quand elle est absorbée par un paysage, personne ne peut la déranger. »
Lu Yin demanda, intrigué : « Pourquoi ? »
Jue Ling força un sourire amer, sans savoir comment expliquer la situation. Jue Rou murmura alors : « Ma sœur adore contempler les paysages plus que tout. Un jour, Mère l’a dérangée, alors ma deuxième sœur a demandé au Sancti supérieur Lotus Vert d’écrire un mot interdisant à Mère de la déranger lorsqu’elle regarde un paysage. »
Lu Yin en resta sans voix. « C’est vraiment arrivé ? »
Jue Ling soupira. « Cette fille est parfaite à tous les autres égards, mais elle a une obsession incompréhensible pour les paysages. Ne le prenez pas mal, monsieur Lu. Ce n’est pas une offense à votre égard. »
Lu Yin écarta ses excuses d’un geste, compatissant quelque peu avec elle.
Les Sept Fées étaient soutenues par la Mer du Karma et étaient, officiellement, les disciples du Sancti supérieur Lotus Vert. Sur le papier, cela paraissait absolument glorieux, mais chacune avait une personnalité vraiment unique.
Lu Siyu avait rendu son père, Lu Sizhan, complètement impuissant. Wan Lou s’était fait réprimander et mener à la baguette par Ming Xiaolong, au point que le maître de la secte n’osait même pas lui répondre. La famille Qiunan était incapable de contrôler Qiunan Hongye, et Lu Yin découvrait que la famille Jue ne parvenait pas davantage à maîtriser Jue Qing.
« Alors attendons qu’elle ait fini ce qu’elle fait avant de lui parler. »
Jue Ling était très perplexe. « Monsieur Lu, connaissez-vous ma fille ? »
Lu Yin répliqua : « Jue Qing ne vous en a pas parlé ? »
Jue Ling secoua la tête. Elle savait que Jue Qing connaissait Lu Yin en détail, mais sa fille s’était contentée de dire que le Sancti supérieur Lotus Vert avait tissé un lien entre Lu Yin et les Sept Fées grâce au karma. Elle avait même supposé que Lu Yin avait probablement compris le pouvoir du karma.
Quant à ce qui s’était exactement passé entre Jue Qing et Lu Yin, Jue Ling n’en savait rien.
Elle avait posé la question, mais Jue Qing ayant refusé de répondre, la matriarche n’avait rien pu faire.
Elle se sentait simplement incroyablement chanceuse que Jue Qing connaisse si bien Lu Yin. Qu’il ait ou non compris le pouvoir du karma, c’était leur crainte du karma qui avait empêché la famille Jue d’aider la famille Cheng, et cela seul était une bénédiction inestimable pour eux.
À côté d’eux, Jue Rou observait la scène avec une grande curiosité. Ma sœur ne m’a jamais parlé de ça…
« Dans ce cas, pourquoi n’avez-vous pas accepté de respecter le pacte des trois clans ? » demanda Lu Yin en fixant Jue Ling.
L’expression de la femme changea légèrement, puis elle se tourna vers Jue Rou. « Ma fille, laisse-nous. »
Jue Rou n’avait pas envie de partir, impatiente d’en entendre davantage, mais le regard sévère de Jue Ling ne lui laissa pas le choix.
Une fois Jue Rou partie, Jue Ling répondit : « Ma deuxième fille pense que vous avez peut-être compris le pouvoir du karma. C’est pour cela que ma famille n’est pas intervenue. »
Elle ne chercha pas à cacher quoi que ce soit. Face à quelqu’un comme Lu Yin, cela n’aurait servi à rien.
Elle était également très désireuse de savoir si cet homme avait réellement compris le karma.
Lu Yin soutint calmement le regard de la femme. « Sans Jue Qing, votre famille aurait déjà disparu. »
L’œil de Jue Ling tressaillit. Elle ne protesta pas, car c’était vrai.
Dans le Domaine de l’Ouest, la Cité Skyveil était la faction la plus puissante, mais seulement lorsque ses trois grands clans s’alliaient. Pris séparément, aucun n’atteignait ce niveau.
Si les trois clans s’unissaient, combien de Dukkhans de sommet pourraient-ils mobiliser ? De quelles capacités de déverrouillage disposeraient-ils ? Ensemble, leur puissance deviendrait terrifiante, et c’était ce qui leur permettait de rivaliser avec la Faille de la Souffrance et le Dominion des Rêves.
Pourtant, aussi puissante que fût la Cité Skyveil, elle avait ses limites, et Lu Yin les avait dépassées.
« Elle a vu juste. J’ai compris le karma. »
Les yeux de Jue Ling s’écarquillèrent de stupeur. « Monsieur… vous avez vraiment compris le karma ? »
Lu Yin eut un léger sourire. « C’est exact. »
Jue Ling expira profondément, et sa peur passée la submergea de nouveau. Il a vraiment compris le karma… Heureusement que nous ne nous sommes pas dressés contre lui. Heureusement !
Cela signifiait que Lu Yin était la deuxième personne connue de tout le mégaverse des Neuf Odyssées à avoir compris le pouvoir du karma. De plus, il était si jeune. Même sans tenir compte de sa puissance au combat, dès que la nouvelle qu’il avait compris le karma serait connue de tous, personne dans le mégaverse n’oserait s’en prendre à lui.
La famille Cheng, et même toute la Cité Skyveil, ne pèseraient rien face à lui.
Le Sancti supérieur Lotus Vert était le plus puissant soutien de Lu Yin.
Il n’était donc pas étonnant que le Sancti supérieur tînt Lu Yin en si haute estime. Dire qu’il avait émergé de la Mer du Karma ne signifiait pas simplement qu’il en était sorti, mais qu’il avait toute la puissance de la Mer du Karma derrière lui.
Aux yeux du Sancti supérieur Lotus Vert, Lu Yin valait bien davantage que les Sept Fées réunies. Ces sept femmes ne pouvaient même pas prétendre jouer dans la même catégorie que lui.
Même tous les anciens disciples du Sancti supérieur Lotus Vert réunis ne pouvaient rivaliser avec la valeur de Lu Yin.
Baicha Tiancheng ne pouvait que se faire ridiculiser pour avoir essayé de comploter contre un tel homme. Pas étonnant que la famille Cheng ait été anéantie.
Il aurait suffi d’un seul faux pas, d’un seul, pour que la famille Jue connaisse le même sort que la famille Cheng.
Yu Jing était malin et rusé. Dès qu’il avait vu que la famille Jue hésitait à intervenir, la famille Yu avait elle aussi refusé de se manifester. Si son patriarche avait fait un autre choix, la famille Yu aurait également cessé d’exister.
On l’a échappé belle… et quel dommage.
Jue Ling eut besoin d’un bon moment pour retrouver son calme. Lorsqu’elle vit le léger sourire qui se dessinait dans les yeux de Lu Yin, elle dit d’un ton amer : « Monsieur Lu, vous venez du mégaverse de Tianyuan. Vous ne comprenez peut-être pas pleinement ce que signifie avoir compris le karma ici, dans le mégaverse des Neuf Odyssées. Voilà pourquoi j’ai perdu mon calme. »
Lu Yin but une gorgée de thé. « Beaucoup l’ont deviné, mais peu en sont certains. En fait, on peut les compter sur les doigts d’une main. »
Jue Ling répondit : « Merci de me l’avoir dit, monsieur Lu. »
« Parmi ceux qui le savent avec certitude, certains sont morts et d’autres sont mes prisonniers. »
Jue Ling se figea. Elle ne sut pas quoi répondre.
Le sourire de Lu Yin s’élargit. « Voulez-vous savoir qui ils sont ? »
Jue Ling soutint le regard de l’homme, sans parvenir à comprendre ses intentions. Sous la pression de ses yeux, son visage pâlit peu à peu.
Lu Yin n’avait jamais sous-estimé la famille Jue. Il était sûr d’avoir la puissance nécessaire pour l’anéantir, mais tant qu’il ne l’attaquait pas, toutes les possibilités restaient ouvertes. Il était vrai que la famille Jue était dirigée par des femmes, mais cela ne la rendait en rien inférieure aux familles Cheng et Yu. Sans quoi, elle ne serait jamais devenue l’une des trois puissances qui contrôlaient la Cité Skyveil.
Il fallait reconnaître que l’ombre de la famille Jue se profilait derrière le chaos qui régnait actuellement dans la Cité Skyveil.
Qui ne voulait pas s’emparer de l’héritage de la famille Cheng ?
De plus, la famille Jue avait autrefois participé aux efforts déployés contre Li Guo. Elle n’avait jamais fait preuve de mansuétude.
Lu Yin ne se souciait pas du passé du clan. Il était normal que les factions et les cultivateurs recourent à des méthodes douteuses au début de leur ascension. Il profitait simplement de l’occasion pour avertir la famille de ne pas employer ces méthodes contre lui. Comme lorsqu’elle avait envoyé Jue Rou le chercher dans une voiture fermée.
Au départ, Lu Yin avait cru qu’un trajet seul avec Jue Rou dans une voiture fermée nuirait aux perspectives de mariage de la jeune femme et ternirait sa réputation. Mais, dans son innocence, Jue Rou lui avait annoncé qu’elle ne se marierait jamais. Cela signifiait que l’envoyer le chercher avait eu un autre objectif : utiliser sa réputation à lui pour améliorer la sienne.
À l’avenir, si quelqu’un voulait s’en prendre à Jue Rou, il devrait d’abord réfléchir au lien qu’elle pouvait avoir avec Lu Yin.
Que s’était-il passé dans cette voiture ? Le mieux aurait été qu’il ne s’y soit rien passé, mais si quelque chose était arrivé, s’en prendre à Jue Rou aurait été une véritable gifle pour Lu Yin.
Même si les autres étaient certains que rien ne s’était passé, si la famille Jue traversait un jour une crise, elle pourrait exagérer l’incident, faire hésiter ses ennemis, voire entraîner Lu Yin dans la mêlée.
C’était une toute petite manœuvre. Lu Yin ne pouvait même pas être sûr que Jue Ling l’avait mise en œuvre dans cette intention, mais elle pouvait tout de même offrir un répit à la famille Jue.
Quant à Lu Yin, le fait que Jue Rou soit venue l’accueillir en personne était bel et bien une marque de respect, et il ne pouvait vraiment rien y redire.
C’était une petite ruse, inoffensive, mais très efficace.
À cet instant, une silhouette gracieuse s’approcha et attira le regard de Lu Yin.
Une beauté sans pareille, pareille à une fée sortant d’un jardin fleuri : telle fut la première impression que Jue Qing donna à Lu Yin.
Elle était comme un paysage vivant : tantôt froide comme la neige hivernale, tantôt ardente comme le soleil flamboyant. Parfois, elle semblait couler comme un ruisseau qui ondule ; d’autres fois, elle était aussi immuable que les montagnes et les rivières. Chaque regard révélait un aspect entièrement différent d’elle.
Lorsqu’elle s’approcha et que Lu Yin put distinguer clairement son visage, il eut l’impression de contempler une déesse préservée du monde des mortels, comme si elle venait de sortir d’un tableau.
La femme ne cessait de changer.
« Monsieur Lu, cela fait longtemps », le salua-t-elle d’une voix douce et tendre.
Le cœur de Lu Yin s’agita. « En effet, cela fait un moment. »
Jue Ling poussa un soupir de soulagement. Enfin, la voilà. Ce Lu Yin n’est pas facile à gérer, et il peut devenir hostile à tout moment.
« Monsieur Lu, pouvez-vous me montrer le plus beau paysage qui soit ? » demanda Jue Qing.
Jue Ling resta stupéfaite. « Le plus beau paysage qui soit ? Ma fille, n’est-ce pas ce que tu demandes à tous tes prétendants ? »
Elle se tourna ensuite vers Lu Yin, l’air partagé comme jamais. Elle semblait à la fois pleine d’espoir et terriblement anxieuse.
Lu Yin sourit. « Ce n’est qu’une tâche, Ancienne. Inutile de paniquer. »
Jue Ling reporta son regard sur Jue Qing, qui lui adressa un léger signe de tête.
Jue Ling ne savait pas si elle devait se sentir soulagée ou regretter la situation.
Si Lu Yin devenait le gendre de la famille Jue, plus personne ne lui ferait peur. Cependant, Lu Yin s’était révélé totalement imprévisible et, comme il venait de Tianyuan, son statut était unique. De plus, il agissait avec beaucoup trop d’arbitraire. Qui savait s’il n’allait pas offenser un jour l’un des Sancti supérieurs ?
Il pourrait faire monter la famille Jue jusqu’aux cieux sur son dos, ou la précipiter dans l’abîme.
Jue Ling préférait que sa famille conserve une position stable. Elle choisissait la stabilité et la monotonie plutôt que de prendre un risque aussi immense.
Elle n’avait rien voulu provoquer lorsque Jue Rou était allée inviter Lu Yin seule. Jue Rou hériterait de la famille Jue ; le meilleur résultat aurait donc été de simplement créer une jolie histoire à laisser derrière eux. Ainsi, quel que soit le sort de Lu Yin, la famille Jue ne serait pas entraînée dans sa chute, mais tant qu’il vivrait, elle pourrait profiter de son prestige.
Croisant le regard de Jue Qing, Lu Yin demanda : « La destruction de la famille Cheng compte-t-elle comme le plus beau paysage qui soit ? »
Jue Qing se figea, et l’expression de Jue Ling changea radicalement. « Monsieur Lu, qu’entendez-vous par là ? »
Lu Yin sourit. « J’ai entendu dire que les trois grands clans de la Cité Skyveil s’entendaient mal et qu’ils étaient même hostiles les uns aux autres. Dans ce cas, la destruction de la famille Cheng devrait être un magnifique spectacle pour la famille Jue, non ? »
Jue Ling s’empressa de répondre : « Les trois grands clans ne sont pas en conflit. Monsieur, ne vous méprenez pas sur la situation. Ce genre de choses… ne se dit pas à la légère. »
Elle craignait que les propos de Lu Yin ne soient entendus par d’autres et que l’on commence à prétendre que la famille Cheng avait été détruite à cause de la tâche confiée par Jue Qing à Lu Yin. Cela changerait la façon dont les gens percevaient l’affaire et ferait de Cheng Gong autre chose que le seul responsable des actes de Lu Yin. La famille Jue porterait alors directement une part de responsabilité dans la destruction de la famille Cheng. Et le fait qu’elle n’ait pas respecté le pacte des trois clans ne ferait qu’aggraver les choses. Elle ne pourrait jamais s’en expliquer.
Si la famille Jue avait eu une puissance suffisante, elle n’aurait pas vu d’inconvénient à détruire la famille Cheng, mais elle était trop faible pour porter un tel blâme.
Comment la famille Yu la verrait-elle ?
Les autres se méfieraient encore davantage d’elle.
De plus, la famille Cheng avait des alliés hors de la Cité Skyveil. Ceux-ci n’oseraient pas s’en prendre à Lu Yin, mais ils n’hésiteraient pas à créer des ennuis à la famille Jue. La situation pourrait vite devenir très compliquée.
Jue Qing secoua la tête. « La destruction de la famille Cheng n’a rien à voir avec moi. Ça ne peut pas être considéré comme le plus beau paysage qui soit. Non, ce n’est même pas un paysage.
« J’ai bien promis à Septième Sœur que j’essaierais de vous aider à accomplir cette tâche, monsieur Lu, mais vous ne devriez pas prendre les choses à la légère. »
Jue Ling fixa Lu Yin avec attention, redoutant qu’il ne leur fasse porter la responsabilité de la destruction de la famille Cheng.
Lu Yin avait parlé sans y réfléchir. Puisque la destruction de la famille Cheng ne comptait pas, peu importait. Il réfléchit un instant, puis sortit quelque chose de son anneau cosmique et le tendit à Jue Qing. « Ceci… voilà le paysage que je vous offre. »
Jue Ling et Jue Qing regardèrent l’objet qu’il tenait. « Un fruit ? »
Lu Yin expliqua : « C’est un fruit du Givre Céleste. Il vient de la Secte du Givre Céleste, dans le Monde Perpétuel, sur le Cinquième Continent du mégaverse de Tianyuan. Pendant la première moitié de ma vie, la Secte du Givre Céleste a été mon pire ennemi. Elle m’a privé de toit et m’a abandonné dans un endroit inconnu. Elle m’a contraint à recommencer ma cultivation de zéro et a failli me tuer à plusieurs reprises. Elle m’a forcé à devenir quelqu’un de différent.
« J’ai entendu dire que, lors de ma percée au rang d’Ortuser, le caractère de la vengeance (仇) était apparu ici, dans la Cité Skyveil, et vous avait permis d’entrevoir certains épisodes de mon passé. Parmi les rancunes révélées figurait celle qui m’opposait à la Secte du Givre Céleste. Avec ce fruit du Givre Céleste, diriez-vous que cela fait le plus beau paysage qui soit ? »