Chapitre 1 184
Le grand maréchal Shui Chuanxiao avait délibérément laissé la Trame sans fin subir une défaite afin de créer une occasion de relancer la proposition de réseau universel. CyNet avait finalement remporté le marché, devenant du même coup la plus grande entreprise de réseau de tout l’univers.
Leur succès ne tenait pas seulement au prix élevé qu’ils avaient proposé : au fil des années, ils avaient aussi mis en place des réseaux pour différentes puissances de l’univers. Ils avaient donc pu les fusionner instantanément. On aurait même dit qu’ils avaient prévu depuis longtemps ce qui allait se produire et qu’ils n’avaient fait que patienter.
Quand Lu Yin avait interrogé En Ya à ce sujet, elle lui avait expliqué que de nombreux membres de CyNet avaient approché le grand maréchal Shui Chuanxiao et que les deux parties étaient parvenues à un accord. Shui Chuanxiao avait donc délibérément perdu dans la Trame sans fin.
Lu Yin avait toujours été intrigué par CyNet. Cette entreprise avait entrevu une possibilité, puis trouvé la bonne personne. Il ne s’agissait pas seulement d’une question de vision : qu’est-ce qui avait bien pu les convaincre que Shui Chuanxiao aurait les moyens de les aider ? Sur quoi reposait leur certitude qu’un jour, un réseau unique relierait tout l’univers ? Ces questions avaient piqué la curiosité de Lu Yin.
« Au fait, combien de Points d’Honneur avez-vous ? » demanda soudain Highsage Wudi.
Lu Yin répondit : « Vingt. »
Highsage Wudi hocha la tête. « Ça suffit. Les gens ordinaires n’ont même pas le droit d’entrer dans le Grand Monde de CyNet, mais avec vingt Points d’Honneur, vous pourrez y accéder. »
Sur ces mots, l’homme posa une main sur l’épaule de Lu Yin et leurs silhouettes vacillèrent. Lu Yin ne bougea pas, mais, en regardant autour de lui, il se rendit compte qu’ils se trouvaient dans un espace clos, près d’une silhouette humaine.
Highsage Wudi lui indiqua : « Allez-y, avancez tout droit. Je vais mettre un peu la pression aux neuf superviseurs. »
Lu Yin acquiesça et se dirigea vers la silhouette. Bientôt, l’espace devant lui ondula. Il prit appui et disparut.
Lu Yin s’était d’abord imaginé que le Monde de CyNet serait un univers de haute technologie. Après tout, c’était le siège de la plus grande entreprise de réseau de l’univers : il était logique qu’on y trouve des technologies de pointe. Mais, dès qu’il y entra, il constata que ses suppositions étaient complètement fausses : un paysage splendide, semblable à un paradis verdoyant, s’offrait à lui.
À peine eut-il pénétré dans ce monde qu’un rideau de lumière vertical le balaya, puis vira au vert. Lu Yin le traversa sans encombre et poursuivit son chemin.
De belles montagnes et des cours d’eau tumultueux l’entouraient. Le seul bâtiment en vue était une tour, au loin, qui s’élevait jusqu’aux nuages.
Le Monde de l’Arbitrage ne contenait qu’un ciel étoilé, tandis que le Monde de CyNet avait un sol et un ciel. Lu Yin sentit aussitôt la différence : c’était comme s’il passait d’un monde à un autre. D’après son estimation, le Monde de CyNet avait à peu près la taille d’une seule étoile du Grand Monde de l’Arbitrage.
Il ne déploya pas son domaine pour mieux observer les environs et se contenta de voler vers la tour.
En chemin, il croisa parfois d’autres personnes. Elles le regardaient avec une curiosité manifeste, mais aucune ne lui posa de question.
Plutôt qu’un vaste monde, le Monde de CyNet ressemblait à un espace clos. Le Grand Monde de l’Arbitrage comme le Grand Monde de CyNet comptaient peu d’habitants. Il semblait donc inexact de qualifier l’un ou l’autre de monde.
Soudain, une silhouette blanche apparut au loin, passa devant Lu Yin et fila vers le sud.
Lu Yin n’avait pas croisé beaucoup de monde dans le Grand Monde de CyNet, mais il avait tout de même aperçu une dizaine de personnes. Il n’y avait pas prêté attention au début, mais, à la vue de la silhouette blanche, son regard se fixa sur elle. Une intuition lancinante, très troublante, lui soufflait qu’elle lui était familière.
C’était une femme voilée et, bien qu’il ne pût voir son visage, ses yeux lui rappelaient quelque chose. Rien que pour cette raison, il ne parvenait pas à détacher son regard d’elle.
Grâce à son niveau de cultivation, Lu Yin avait une confiance absolue en son excellente mémoire. Il était donc certain d’avoir déjà vu ces yeux quelque part. Ils lui paraissaient à la fois familiers et inconnus.
Lu Yin se fiait à son intuition et sentait qu’il avait forcément déjà rencontré cette femme.
Il se lança à sa poursuite, mais ne prit pas son envol : cela aurait trop attiré l’attention. Il la suivit plutôt au sol.
Elle était assez puissante et avait même atteint le rang de Croiseur. Mais elle n’était pas de taille face à Lu Yin et fut incapable de le sentir.
La femme en blanc traversa le ciel pendant plus d’une demi-heure avant de se poser dans les montagnes voisines, où elle disparut aussitôt.
Lu Yin franchit le sommet d’un bond. En baissant les yeux au passage, il vit quelque chose qui lui fit rétrécir les pupilles et prendre un air singulier.
Le sommet était un cratère, au centre duquel se trouvait une source chaude. Tandis que Lu Yin passait au-dessus, deux femmes se baignaient dans l’eau. Malgré l’épaisse vapeur, il distinguait encore une grande quantité de peau blanche et de cheveux noirs. Cette scène envoûtante occupa son esprit un instant, puis il reconnut le visage de l’une d’elles. Bai Xue ?
Lu Yin se figea. *Ce serait… ?*
Dans la source chaude, le visage de l’une des femmes se durcit et elle tourna vivement la tête vers le sommet. « Insolent ! » cria-t-elle en frappant l’eau du plat de la main. Une gerbe de gouttelettes fusa vers Lu Yin. En plein vol, l’eau gela et prit la forme d’une épée blanche comme la glace, qui fondit sur lui.
Surpris par la férocité de cette technique à l’épée, Lu Yin leva la main et fit claquer un doigt. Sa puissance écrasante brisa l’arme de glace.
Malgré son tranchant acéré, l’épée ne parvint pas à s’approcher de Lu Yin.
« Désolé ! C’est un malentendu ! » s’empressa-t-il d’expliquer en faisant volte-face.
Les deux femmes sortirent de l’eau et s’habillèrent debout à sa surface. L’une d’elles saisit une longue épée formée de glace condensée dans les airs, puis l’abattit sur Lu Yin. À mesure que l’attaque approchait, le vide se figea et des fleurs de glace s’épanouirent avant de se répandre. Lu Yin fut de nouveau surpris. *Cette épée… ?*
Boum !
Son domaine arrêta l’épée de la femme. Malgré son exceptionnelle maîtrise de l’arme, elle ne parvint pas à franchir le domaine de Lu Yin. Mais celui-ci ne s’était jamais attendu à ce que son domaine se mette à geler.
La glace de la femme possédait une puissance si insondable qu’elle parvenait à figer son domaine.
Le visage de Lu Yin changea. Il libéra la puissance de son domaine et fit éclater la glace.
La femme à l’épée le fixa d’un regard froid, puis son visage s’éclaira soudain de surprise. « C’est vous ? »
Lu Yin la dévisagea à son tour. Elle lui était bel et bien familière. Il l’avait d’abord prise pour Bai Xue, mais elle lui ressemblait seulement beaucoup : elles n’étaient pas identiques. Bai Xue était froide, mais sa beauté avait aussi quelque chose de doux. Cette femme était encore plus froide qu’elle, et sa beauté, plus saisissante.
Lu Yin pensa soudain à quelqu’un. « Vous êtes Bai Qian ? »
La femme rengaina son épée sans perdre son expression glaciale. « Que faites-vous ici ? »
« Vous êtes vraiment Bai Qian ? La sœur de Bai Xue ? » s’étonna Lu Yin.
En observant Bai Qian, l’autre femme prit la parole : « Vous le connaissez ? »
Bai Qian répondit froidement : « Je l’ai déjà vu, mais je ne le connais pas. »
Lu Yin fut surpris : c’était bien Bai Qian. Elle était une légende, la première Terrienne à avoir atteint Neptune. Elle avait aussi découvert Nightking Qingyu avant de le ramener sur Terre. Sans elle, la Terre n’aurait peut-être jamais connu l’Apocalypse, et encore moins tout ce qui avait suivi.
On pouvait dire que cette femme avait changé la vie d’innombrables personnes.
Lu Yin se souvenait encore de ce que Bai Xue lui avait raconté : sa sœur Bai Qian avait un visage capable de faire pâlir l’arc-en-ciel, mais c’était aussi une femme au cœur solide, animée d’une ambition ardente de régner.
Cette femme avait dû quitter la Terre vers la fin de l’Apocalypse, après avoir reçu une invitation de Starsibyl. À l’époque, elle était déjà devenue Exploratrice et avait surpassé tous ses pairs terriens.
Lu Yin l’avait en fait oubliée. Il s’était contenté de supposer qu’elle avait probablement péri parmi les étoiles. Il n’aurait jamais imaginé la recroiser, encore moins ici. Il s’agissait du Grand Monde de CyNet, situé dans la Salle de l’Honneur du Neoverse. Comment cette femme avait-elle bien pu parvenir jusqu’ici ?
« Que faites-vous ici ? » demanda encore Lu Yin. Sa curiosité était trop forte : il voulait savoir ce qu’elle avait traversé.
Bai Qian le fixa froidement. « Ce n’est pas une raison pour m’espionner. »
Lu Yin se sentit gêné. « C’était un accident, je vous assure ! »
« Vous avez un domaine. Comment cela aurait-il pu être un accident ? » demanda la femme près de Bai Qian en l’observant d’un air intrigué. Sa voix était pleine de reproches, mais son regard était moins sévère que celui de Bai Qian. Elle dévisageait Lu Yin avec une vive curiosité et une intention indéfinissable.
Lu Yin s’expliqua : « On ne peut pas utiliser son domaine n’importe comment, ce serait impoli. »
« Mais l’espionnage, ce n’est pas impoli ? » lança la femme avec un sourire en coin.
Lu Yin pinça les lèvres.
« Pourquoi êtes-vous venu ici ? » demanda Bai Qian froidement, sans cesser de le fixer.
« L’Alliance des Néohumains m’a capturé. Après mon évasion, le grand juge m’a fait comparaître et m’a déclaré libre. Ensuite, je voulais venir ici, chez CyNet, pour appeler la Trame extérieure », expliqua Lu Yin.
Bai Qian se calma et ne posa plus de questions.
« Lu Yin, je vous connais », dit la femme près de Bai Qian.
Lu Yin la regarda, intrigué. « Et vous, qui êtes-vous ? »
La femme sourit. « Zi Jing. Vous feriez bien de retenir ce nom. »
« Pourquoi ? » Lu Yin resta stupéfait.
La femme haussa les sourcils. « Vous devez vous souvenir des personnes que vous avez rencontrées. Si je ne parviens pas à me marier un jour, je viendrai vous trouver. »
Lu Yin eut un rire gêné. Ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait dans une situation pareille : il était déjà tombé dans la baignoire de Ming Yan, et il avait aussi vu Wendy Yushan une fois en utilisant son domaine. Cette expérience avait poussé Wendy à lui interdire de se servir de son domaine pour espionner les autres, surtout pour éviter qu’une telle situation se reproduise. Pourtant, après avoir tenu compte de son avertissement, il venait de revivre une expérience similaire. Il ne savait pas si la chance lui souriait ou non.
Cette pensée lui rappela ce qu’il avait très clairement vu à l’époque. C’était un spectacle magnifique…
*Non, plus j’y pense, plus je vais avoir du mal à résister à la tentation.* Lu Yin changea vite de sujet et se tourna vers Bai Qian. « Pourquoi êtes-vous ici ? Cela fait des années qu’on n’a pas eu de vos nouvelles. Bai Xue croyait même que vous étiez morte. »
L’expression de Bai Qian se tordit sous le coup d’émotions complexes, mais elle retrouva rapidement son air glacial. « Est-ce qu’elle va bien ? »
Lu Yin secoua la tête. « Elle ne va pas bien. D’abord, certaines personnes l’ont manipulée, puis elle a disparu. Personne ne sait où elle se trouve. »
« Où a-t-elle disparu ? » demanda Bai Qian, perplexe.
Lu Yin regarda Zi Jing et garda le silence.
Zi Jing sourit. « On dirait que c’est un secret. Discutez tous les deux. »
Puis, comme si elle venait de se souvenir de quelque chose, elle se retourna vers Lu Yin. « Je peux lire l’avenir. »
Lu Yin ne comprit pas. « Qu’est-ce que vous voulez dire ? » La Secte des Starsibyls lui vint d’abord à l’esprit.
Zi Jing rit. « Je prédis que vous aurez bientôt besoin de me demander quelque chose. »
Lu Yin resta interdit, mais Zi Jing lui sourit simplement et s’en alla.
Les yeux de Lu Yin brillèrent et il se tourna vers Bai Qian. « Quel est son lien avec CyNet ? »
Bai Qian répondit froidement : « C’est la patronne. »
« La patronne ? Elle ? » s’exclama Lu Yin.
Bai Qian fronça les sourcils. « Où Bai Xue a-t-elle disparu ? »
Lu Yin répondit d’un ton désinvolte : « Sur Jupiter. »
Il regardait toujours dans la direction où Zi Jing était partie : elle s’était dirigée vers la haute tour.
Cette femme était la patronne de CyNet ? À un si jeune âge ? Comment avait-elle pu bâtir une entreprise aussi colossale, au point que la Salle de l’Honneur elle-même doive la superviser ?
Elle n’était peut-être pas si jeune et avait simplement l’air juvénile. Dans l’univers, ce genre de personnes ne manquait pas.
Bai Qian fixa Lu Yin. « Jupiter ? Elle est allée sur Jupiter ? »
Lu Yin acquiesça. « Elle et Zhang Dingtian ont tous deux été aspirés dans Jupiter. Je voulais les faire sortir, mais je n’ai pas pu y entrer. »
Bai Qian se plongea dans ses pensées.
Lu Yin mit provisoirement de côté ses interrogations sur le poste de Zi Jing et regarda Bai Qian droit dans les yeux. « Bon sang, où êtes-vous passée pendant toutes ces années ? D’après ce qu’on m’a dit, vous êtes partie après avoir reçu une invitation de Starsibyl, c’est bien ça ? »
Bai Qian répondit sans détour : « Je suis allée à l’Académie de Combat Astral. »
Lu Yin s’étonna. « À l’Académie de Combat Astral ? Laquelle ? »
« Astral-1 », répondit froidement Bai Qian.
Lu Yin dut demander : « Alors, pourquoi ne vous ai-je jamais vue ? »
« J’avais de mauvaises notes, j’étais faible et je me fondais dans la masse », répondit Bai Qian sans émotion. Elle retourna ensuite sur la terre ferme. « Je veux continuer à profiter des sources chaudes. Vous comptez rester là à regarder ? »
Réflexions de l’équipe OMA
Traduit par : OMA
Révisé par : Neshi/Nyxnox
Relu par : OMA