Chapitre 714
« Une attaque ? » Le colosse porta la main à son arme et scruta le ciel tourmenté, le sol qui tremblait, la direction d’où venaient les cris des bêtes. « Quelqu’un attaque le pavillon ? Il en a après le boss ? »
Les secousses s’intensifièrent. La foudre frappa de nouveau, assez près pour que son éclair illumine tout le pavillon. Au loin, dans les Terres Désolées, les bêtes poussèrent des cris plus stridents encore, tandis que la pression écrasante ne cessait de monter, toujours plus lourde.
Talan prit sa décision. Il sortit son appareil de communication et le porta à sa bouche. « Tous ceux qui patrouillent autour du pavillon, rentrez immédiatement et tenez vos positions défensives. Nous sommes peut-être attaqués ! »
Les capitaines de patrouille répondirent aussitôt, et tous se mirent en route vers le pavillon.
Talan se tourna ensuite vers le colosse. « Il faut le prévenir. Quoi que ce soit, il doit le savoir, et tout de suite. Allez, avant que la situation empire ! »
Tous deux se précipitèrent vers la Chambre du Roi, où se trouvait leur boss, sans se douter que le cataclysme qui ébranlait le ciel et la terre n’était pas une attaque.
Mais la naissance d’une créature de Rang Suprême.
Et, derrière les portes protégées par des runes, à l’abri du chaos qu’il avait déclenché sans le savoir sur toute l’Île flottante, Moon était agenouillé devant un œuf de Rang Suprême qui se fissurait, parfaitement inconscient de la tempête qui faisait rage dehors.
Quelques instants après leur départ, Talan s’arrêta net. « Attends… Les runes. Les portes sont insonorisées. On pourrait cogner dessus toute la journée, il ne nous entendrait pas. Utilise l’appareil de communication. »
« Merde… Comment on a pu oublier ? » Le colosse s’empressa de prendre son appareil et d’ouvrir le canal prioritaire, réservé aux plus hauts gradés de l’Île flottante.
« Boss ! Boss, vous m’entendez ? Il se passe quelque chose dehors. Le ciel est devenu noir, la foudre s’abat partout sur le pavillon, le sol tremble et toutes les bêtes hurlent en même temps. On pense que le pavillon est peut-être attaqué. La pression vient de votre direction. Quels sont vos ordres ? »
Dans la chambre, l’appareil de Moon grésilla et interrompit sa concentration sur l’œuf qui se fissurait.
Il écouta le rapport, puis répondit : « Restez calmes, tous les deux. Ne sortez pas et empêchez les autres de s’aventurer dehors. Gardez vos positions et maintenez les patrouilles près des murs. Si une attaque survient, prévenez-moi. Tenez-moi au courant de tout changement. »
Un bref silence suivit, puis la voix de Talan retentit de nouveau, plus assurée à présent que le boss semblait imperturbable.
« … Compris, boss. Nous montons la garde et nous vous tenons au courant. Nous resterons ici. »
« Bien. »
Moon coupa la communication et reporta son attention sur l’œuf, l’esprit en ébullition.
*C’est donc l’éclosion qui les agite.*
Le ciel qui s’assombrissait, la foudre, les secousses qui parcouraient les fondations de l’île, les cris de toutes les bêtes à des kilomètres à la ronde… Rien de tout cela n’était une coïncidence, et personne ne les attaquait. Tout émanait du réceptacle devant lui, de l’œuf qui s’y fissurait.
Une créature Suprême. Avant même d’avoir pris son premier souffle, sa seule présence suffisait à faire réagir toute l’île. Les bêtes le ressentaient : leur instinct reconnaissait l’arrivée au monde d’un être qui les dépassait de loin. Toutes se soumettaient ou hurlaient de terreur. Le ciel lui-même réagissait à cette naissance.
Il savait que la tortue était de Rang Suprême. Mais il n’avait pas vraiment mesuré ce que cela signifiait avant cet instant, alors qu’il voyait le ciel s’assombrir et la terre trembler en réponse à une créature qui n’avait même pas fini d’éclore.
*Si sa naissance provoque un tel phénomène, songea Moon, partagé entre émerveillement et impatience, de quoi sera-t-elle capable une fois adulte ?*
La lueur de l’œuf s’intensifia de nouveau. Les fissures s’élargirent, et la lumière qui en jaillissait flamboya. Moon se pencha, concentrant toute son attention sur la coquille qui se brisait devant lui.
Dehors, la tempête faisait toujours rage. Dans la chambre protégée par les runes, la créature Suprême était sur le point d’apparaître.
Pendant les quelques minutes qui suivirent, les fissures continuèrent de s’étendre sur toute la coquille, jusqu’à ce que l’œuf émette sa lumière la plus éclatante.
Moon dut plisser les yeux. S’il avait été plus faible, la lumière aurait probablement endommagé sa vue, voire rendu ses yeux blancs.
Soudain, toutes les fissures convergèrent et, dans un bruit de cristal qui éclate, la coquille entière se fendit.
Les fragments de la magnifique coquille de jade et d’or tombèrent dans le réceptacle désormais vide.
Et, en son centre, se trouvait la tortue.
Sa carapace était d’un or pur et profond, parcourue de lignes irisées. Longue d’un mètre à un mètre vingt, elle était bien plus grande que Moon ne l’avait imaginé. Ses bords étaient striés et cuirassés, et chaque écaille était parfaite.
Elle leva les yeux, passa en revue les débris de sa coquille, puis fixa Moon droit dans les yeux.
À son regard, Moon ne douta pas un instant de son intelligence.
La tortue Suprême venait de naître.
Et elle le regardait comme si elle savait déjà exactement qui il était.
Moon resta agenouillé devant elle, pétrifié, le souffle coupé, à contempler la créature dorée qui venait de faire trembler tout le pavillon.
Il entrouvrit la bouche. Pour une fois, depuis bien longtemps, Moon n’avait pas le moindre mot à dire.
La tortue, elle, ne semblait pas du même avis. Elle s’avança lentement vers lui et grimpa sur son corps.
Pour une raison qui lui échappait, ce geste lui réchauffa le cœur. Il la prit dans ses vêtements et la souleva dans ses mains.
*Elle est lourde… Elle doit bien peser une centaine de kilos, même si ça ne se voit pas…* songea Moon en plongeant son regard dans les yeux de jade de la tortue.
Au fond de lui, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un peu de peine pour elle. Après tout, il avait tué sa mère de ses propres mains avant de l’obtenir.
Mais ce sentiment ne dura pas. C’était ainsi que les choses se passaient. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était bien la traiter et devenir celui en qui elle aurait confiance.
[Œil de la Vérité]