Chapitre 3 193
3193 Le Pouvoir du Regret
Les jours se changèrent en semaines, et les semaines en mois.
Il ne fallut pas longtemps à l'âme éphémère pour se remettre complètement de ses blessures. Cependant, même après s'être soignée et avoir reconstitué son essence, la petite poupée ne semblait pas pressée de quitter le royaume sans lumière qui appartenait à l'ombre — elle en explora prudemment les environs, mais ne fit aucun effort pour s'aventurer dans le vaste monde au-delà.
C'était probablement parce qu'elle avait peur. Câlin conservait une attitude joyeuse, mais l'ombre devinait qu'un puits profond d'émotions plus sombres se cachait derrière sa façade lumineuse. Il était facile d'en comprendre la raison — elle ne s'était pas enfermée dans un cristal inéluctable sans motif, après tout.
Un nombre inconnu d'années s'était écoulé dans le monde réel, mais pour Câlin, ces événements ne remontaient qu'à quelques jours. Il n'était donc pas surprenant qu'elle ne fût pas pressée de se lancer dans une nouvelle aventure traumatisante.
De toute façon, elle n'en avait pas de bonne raison, pour autant que l'ombre pût en juger. L'âme errante semblait convaincue que quelqu'un viendrait la trouver un jour — elle croyait en cette personne de tout son cœur, ne laissant pas même la plus infime once de doute s'immiscer dans ses pensées.
Et si cela était vrai, il lui suffisait de rester en vie et d'attendre. L'ombre l'avait effrayée au début, mais à présent, elle semblait trouver sa compagnie rassurante. Il n'y avait d'endroit plus sûr que son royaume nulle part ailleurs dans cette contrée — ni même, peut-être, dans aucun royaume mortel. Alors pourquoi partirait-elle ?
L'ombre n'était pas dérangé par sa présence.
Son existence lente et sans histoire ne changea guère. Il était toujours vaste et dépourvu de désir, sa conscience étalée à travers les étendues silencieuses de son sombre royaume — dépourvu de vie, dépourvu de lumière, et peuplé uniquement d'une légion de spectres paisibles.
C'était juste qu'à présent, il y avait aussi une petite poupée vivant parmi les spectres.
L'ombre maintenait une incarnation humaine pour lui tenir compagnie, trouvant dans ses pitreries une distraction rafraîchissante face au poids écrasant de l'éternité. Il ne faisait pas grand-chose et parlait peu, mais l'âme éphémère s'en chargeait amplement pour eux deux.
D'une certaine manière, il doutait même qu'elle sût se taire. La petite poupée était une source constante de bruit, sans parler de lumière.
L'ombre continuait simplement de l'appeler Câlin. Elle ne semblait pas s'en offusquer — et malgré le lien de confiance naissant entre eux, elle ne paraissait pas non plus pressée de partager son véritable nom avec lui.
Les noms avaient du pouvoir, après tout, et tout particulièrement les Noms Véritables. Entre les mains d'un puissant sorcier, ils pouvaient causer votre perte... et entre les mains d'un être tel que l'ombre, ils pouvaient devenir une balise pour l'arme mortelle de sa Volonté.
L'âme errante ne semblait pas savoir ce qu'était la Volonté, mais elle en savait assez pour garder son Nom Véritable secret. Cela convenait très bien à l'ombre, puisqu'il se serait de toute façon senti maladroit d'appeler la petite poupée autrement que Câlin.
Câlin, quant à elle, développa une habitude extrêmement bizarre...
Elle se mit à parler aux spectres.
Tandis qu'ils parcouraient tous deux les rues de la cité sans vie, elle ressemblait à une fontaine de salutations à la voix aiguë.
« Oh, bonjour, Monsieur Miller ! »
« Quelle surprise de vous voir ici, Madame Ceinture ! » « Garde Séduisant ? Que faites-vous ici ? Ce n'est pas votre itinéraire de patrouille habituel ! » « Dame Coiffure ! Comment s'est passée votre journée ? »
Le spectre d'une matrone d'âge mûr coiffée d'un ornement complexe se contenta de la fixer en silence. Câlin sourit.
« Comme d'habitude, alors ! Eh bien, je ne vous retiens pas. On en reparle plus tard ! »
L'ombre dévisagea Câlin dans une incompréhension totale, se demandant si elle n'avait pas perdu l'esprit.
Remarquant son regard, elle jeta un œil dans sa direction et demanda :
« Quoi ? »
L'ombre s'attarda quelques instants.
« Je n'arrive tout simplement pas à comprendre pourquoi tu leur parles. »
Câlin haussa les épaules.
« Pourquoi pas ? Qui sait, peut-être qu'ils répondront, un jour. »
L'ombre fronça les sourcils de perplexité.
« Ils ne le feront pas. Même s'ils le pouvaient, que crois-tu qu'ils diraient ? »
Câlin leva l'une de ses mains et soutint son menton, méditant sérieusement la réponse.
Puis, elle répondit :
« Quelque chose comme : "Oh, dieux ! Une poupée qui parle ! Fuyez pour sauver vos vies !" ? »
L'ombre cligna des yeux à plusieurs reprises.
Il fixa la petite poupée, puis les spectres qui les entouraient.
Finalement, il acquiesça.
« Une réponse raisonnable. »
Câlin éclata de rire et fila en avant, le forçant à suivre le rythme.
Avec le temps, il sembla qu'elle connaissait tout le monde dans la ville. Câlin passait pas mal de temps à observer la vie des spectres silencieux, posant de temps à autre des questions à l'ombre sur leurs actions. Elle s'intéressait tout particulièrement aux spectres Transcendants — il n'y en avait que quelques-uns dans son royaume, et tous occupaient des postes importants. Le seigneur de la ville, le grand prêtre, la chamane...
Câlin était fascinée par chacun d'eux.
« Des humains Transcendants... et trois, pas moins ! Chez moi, des gens comme eux n'existaient qu'en théorie. Et ceux-là ont conquis la Transcendance naturellement. Quel exploit ! »
Elle soupira.
« Je me demande quels étaient leurs Aspects... »
L'ombre l'étudia un instant.
« N'es-tu pas une humaine Transcendante, toi aussi ? Ou du moins l'âme de l'une d'entre elles. »
Câlin hocha la tête.
« Ouais. Mais je ne suis devenue Transcendante qu'après avoir atterri ici. C'est arrivé un peu tout seul pendant que j'essayais de survivre à l'effondrement du Premier Royaume. Les choses ont sacrément dégénéré quand divers prêtres et nobles se sont mis à se battre pour le contrôle... être une simple Ascensionnée ne semblait pas suffire, il a donc fallu que je passe à la vitesse supérieure. »
L'ombre la regarda d'un air dubitatif.
« D'innombrables personnes ont survécu à la chute du Premier Royaume, et la plupart d'entre elles étaient ordinaires, et non Ascensionnées. »
Câlin rit d'un air gêné.
« Ouais, mais... comment dire... la plupart des humains ne ressentent pas le besoin irrépressible de fourrer leur nez dans les affaires des autres, contrairement à moi. Quoi, pensiez-vous que j'allais rester là à ne rien faire pendant que ces prêtres et ces nobles faisaient des ravages, commettant des actes ignobles à tour de bras ? »
L'ombre haussa les épaules.
« Je le croirais, oui. »
Câlin ricana.
« N'avez-vous pas anéanti cette ville entière à cause d'un seul sacrifice humain ? »
L'ombre ne sut que répondre. Finalement, il se contenta de dire :
« Je l'ai fait. »
Le temps continua de s'écouler tandis que lui et Câlin s'habituaient peu à peu l'un à l'autre. Désormais, l'ombre n'était même plus surpris par ses conversations avec les spectres, considérant la chose comme normale.
Et cela, en retour, le poussa à accorder lui-même plus d'attention aux spectres.
Plus il étudiait les spectres, plus son cœur s'alourdissait...
C'était le poids de ce qu'il avait accompli, qui le rattrapait lentement.
Un jour, alors qu'ils se promenaient le long des limites extérieures de la ville, Câlin demanda soudain, sa voix aiguë teintée de prudence :
« Hé, Ombre, ne le... ne le regrettez-vous pas du tout ? »
Son regard était dirigé vers les spectres des fermiers qui faisaient semblant de cultiver les champs au loin.
L'ombre hésita.
Le regrettait-il ? Il n'en était pas sûr. Il n'était pas certain de savoir ce qu'était le regret, ni s'il était encore capable de le ressentir.
Il voyait également la vie et la mort différemment des mortels.
Finalement, il déclara :
« Je ne regrette rien. Le regret... est dénué de sens. C'est un désir tourné vers le passé, et donc condamné à rester inassouvi à jamais. »
Cependant, après avoir prononcé ces mots, il s'attarda un instant et ajouta :
« Mais... quand je regarde l'avenir, j'éprouve de la réticence à commettre un jour une action similaire. C'est la chose qui se rapproche le plus du regret que je connaisse. »
Câlin soupira et se détourna des champs.
« Vous pensez donc aussi à l'avenir, parfois. »
L'ombre haussa un sourcil.
« Bien sûr que oui. »
Il pensait à l'avenir tout le temps. Il pensait surtout au fait qu'il y avait toujours un avenir, pour lui — pour quelqu'un à qui l'on refusait le droit de s'éteindre et de devenir une chose du passé.
Cette pensée le fatiguait.
Câlin leva les yeux vers lui et demanda, retrouvant son ton enjoué habituel :
« Alors, y a-t-il quelque chose que vous vouliez faire à l'avenir ? Quelque chose que vous désirez ? »
L'ombre sourit.
« Quelque chose que je désire ? »
Il s'attarda un instant, puis secoua la tête.
« Pas vraiment. Je ne crois pas qu'il me reste le moindre désir. »
Câlin secoua la tête.
« Non, non, ce n'est pas vrai ! Vous venez de dire que vous ne vouliez plus massacrer de villes. C'est aussi un désir ! Alors cherchez au plus profond de vous. Réfléchissez bien ! Si rien ne vous retenait, que voudriez-vous faire ? »
L'ombre aurait préféré ne pas répondre, mais quelque chose le poussa à le faire malgré tout.
Il regarda les spectres qui faisaient semblant de cultiver les champs, songeur.
Un sentiment de placide mélancolie s'installa lentement dans son cœur.
Finalement, il dit :
« Eh bien... en fait, je suppose qu'il y a une chose. »
Câlin tira sur l'ourlet de sa tunique.
« Qu'est-ce que c'est ? Allez, dites-le-moi ! »
Il soupira.
« Tu vois... je suis une créature de la mort. Toutes les choses que je tue deviennent une partie de moi. Alors, en un sens, mon existence est comme un barrage qui bloque l'entrée du Royaume des Ombres. À cause de moi, d'innombrables ombres sont condamnées à ne jamais atteindre le Royaume de la Mort — à rester en moi pour toujours. Elles forment un lac profond et sombre, dont la surface est calme et immobile. »
L'ombre resta silencieuse un moment.
« Il y a bien longtemps, j'avais une amie. C'était une mortelle, et je ne voulais pas me séparer d'elle — alors, je lui ai proposé de faire d'elle une partie de mon âme. Mais elle a refusé... elle a dit qu'une telle existence serait terriblement triste. Alors, elle est partie, et nous ne nous reverrons jamais. »
Câlin l'étudia, puis demanda de sa petite voix aiguë :
« Vous voulez donc revoir votre amie ? »
L'ombre secoua la tête.
« Non. C'est impossible. Même si je vis éternellement, je ne la reverrai jamais. Cependant... j'ai détruit cette ville parce que j'étais en colère, et j'étais en colère parce que ses habitants avaient profané sa mémoire. »
Il regarda ses spectres, son regard dissimulant une pointe d'abattement.
« Mais l'acte de détruire cette ville n'était-il pas, lui aussi, une profanation de sa mémoire ? Et le fait de garder ces innombrables ombres piégées en moi, pour toujours, ne la rendrait-il pas terriblement triste ? »
L'ombre eut un sourire mélancolique.
« Je ne peux pas revoir mon amie, car elle appartient au passé. Je ne peux pas non plus ramener la ville à la vie. Cependant... je peux encore libérer ces spectres, d'une manière ou d'une autre. C'est la seule chose que je puisse faire qui appartienne à l'avenir. »
Câlin inclina légèrement la tête.
« Vous voulez libérer vos spectres ? Faisons-le, alors ! Qu'est-ce qui vous en empêche ? »
L'ombre baissa les yeux, pris au dépourvu.
Il ne faisait que penser à voix haute. En vérité, il n'avait jamais sérieusement envisagé de libérer ses spectres auparavant.
Comment s'y prendrait-il, seulement ?
Au bout d'un moment, il haussa les épaules.
« Je ne sais pas vraiment comment les libérer. Je pourrais les consumer... mais ils feraient toujours partie de moi. Il faudrait que je les conduise jusqu'au Royaume des Ombres, j'imagine — et que je laisse le Dieu des Ombres s'en occuper. »
Câlin déglutit, mais sembla ensuite retrouver son courage.
« Eh bien, et alors ? Si c'est votre seul désir, allons toquer à la porte du Dieu des Ombres ! Arrivons et disons : "Tenez, voici vos clients. Signez pour la livraison !" »
L'ombre la dévisagea, perplexe.
« Ce n'est... pas si simple. »
Câlin agita les mains en l'air.
« Pourquoi pas ? »
Il ne sut que répondre.
« Eh bien, tout d'abord... je ne sais même pas comment me rendre au Royaume des Ombres. Il nous faudrait une carte, ou mieux encore, un guide. Quelqu'un qui connaît bien les royaumes mortels et qui peut nous mener jusqu'aux Montagnes Creuses. »
L'ombre fronça les sourcils.
Même s'ils atteignaient les Montagnes Creuses, ils devraient braver le Monde Souterrain et l'Abîme. Et ensuite, ils entreraient dans l'âme du Dieu des Ombres, ce que l'ombre n'avait pas vraiment envie de faire.
Mais peut-être, peut-être bien...
Peut-être que s'il rencontrait le Dieu des Ombres, il pourrait lui aussi obtenir quelques réponses.
Malgré tout, l'idée même était insensée.
Quitter son royaume paisible ? Plonger dans le chaos sans fin des royaumes mortels ? Braver des dangers inconnus et entrer de son plein gré dans le Royaume des Ombres ?
Pourquoi voudrait-il jamais faire cela ? Regardant Câlin, l'ombre soupira.
« Écoute. Tu n'as pas l'air de t'en rendre compte, mais le monde extérieur est rempli de choses que même moi, un Titan Suprême, ne peux affronter facilement. Il y a de puissantes Créatures de la Corruption, d'anciennes divinités, des êtres de la Flamme qui peuvent me réduire en lambeaux d'une simple pensée, et toutes sortes d'horreurs. Sans oublier les gens ! Les gens sont les... »
Mais avant qu'il n'ait pu terminer, un sifflement étouffé s'échappa soudain de sa bouche.
C'était parce qu'à une certaine distance, le silence paisible de son royaume venait d'être soudainement déchiré par une explosion aveuglante de lumière pâle et éthérée.
L'obscurité qui enveloppait ces terres depuis d'innombrables années fut bannie, et une petite portion de la ville fut soudainement révélée sous le ciel nocturne.
Le clair de lune se déversa des cieux obscurs comme une cascade, peignant le paysage sans lumière d'un pâle ton argenté.
« C'est quoi ce délire ? »
L'ombre se tourna dans cette direction, réprimant la douleur fulgurante. Il fronça les sourcils.
« Qui ose ? »
Câlin fit volte-face, elle aussi.
C'est à ce moment-là qu'une voix juvénile et arrogante leur parvint au loin.
« Sors de là et affronte-moi, créature ! »
L'ombre fronça les sourcils, puis poussa un profond soupir.
« Malédiction. »
Il semblait que l'Âge des Héros s'était abattu sur ses terres, après tout.
Un humain imbécile avait finalement décidé de venir l'importuner.
« C'est aujourd'hui que tu meurs ! »
Et cet imbécile était particulièrement odieux, à ce qu'il semblait.
« Quel genre d'idiot m'attaquerait dans mon propre domaine ? »
Alors que l'ombre grimaçait et se penchait pour ramasser Câlin, le vent leur porta une fois de plus la voix du prétendu héros.
« ... Parce que c'est aujourd'hui que tu m'as rencontré, moi, la Bête Cramoisie du Crépuscule ! »
Comme si cela ne suffisait pas, l'intrus ajouta :
« Le plus grand — et le plus séduisant — héros de tous les royaumes mortels ! »