Chapitre 2 961
Chapitre 2961 – Léger comme une Plume
Traducteur/Checker : Gray
Alors qu’un vent froid se levait dans la Tour d’Ébène, Cassie recula jusqu'à ce que son dos vienne se presser contre la pierre sombre. Une expression funèbre marquait son visage ensanglanté, le rendant plus pâle encore qu’auparavant — son bandeau avait glissé, révélant son magnifique œil bleu... ainsi que le gouffre béant où aurait dû se trouver l'autre.
Il est fou...
Là, devant elle, Mordret était en train de briser ses Reflets.
Il avait déjà consumé la grande légion de ses vaisseaux, absorbant les fragments éparpillés de son âme singulière — des millions. Certains étaient minuscules, d’autres assez puissants pour habiter les corps volés de Saints et de Titans. Pour cette raison, son âme, déjà d’une immensité impossible, avait gonflé jusqu’à des proportions véritablement inconcevables, devenant aussi infinie et sans fond que Stormsea.
Et maintenant, il absorbait aussi les noyaux d’âme que ses Reflets avaient nourris.
Cassie le vit dans ses runes...
Rang : Suprême.
Classe : Titan.
Noyaux d’Âme : [7/7]... [9/7]... [13/7]... [16/7]... [21/7]...
Et plus encore.
C’était de la pure folie. Les âmes humaines n’étaient pas faites pour supporter plus d’un noyau d’âme — la charge de n'en soutenir qu'un seul était déjà tout ce qu'elles pouvaient supporter. Les créatures étaient différentes, capables d’évoluer vers des Classes plus élevées... mais même alors, sept était leur limite.
La seule raison à cela était que le monde avait été créé ainsi. Le nombre sept possédait, après tout, un pouvoir mystique, parce que c’était le nombre des dieux. Sept Divinités étaient nées de la Flamme du Désir, et ainsi, le nombre sept résonnait à travers toute l’existence.
Aucune âme ne pouvait accueillir plus de sept noyaux d’âme, tout comme aucun triangle ne pouvait posséder quatre coins. C’était simplement la loi de l’existence — ceux qui tentaient de la briser périssaient lorsque leur âme s’effondrait sous son propre poids.
Même à présent, le poids de l’âme de Mordret se faisait sentir dans le grand hall de la Tour d’Ébène. Il était devenu si écrasant que ce qui devait rester purement métaphysique se manifestait sur le plan physique — les vents hurlaient, et le mobilier autour de lui se déformait, ses débris brisés glissant lentement sur le sol tremblant.
Une myriade de petits objets s’élevait dans les airs, lévitant au-dessus de l’obsidienne noire comme s’ils étaient en apesanteur.
Et pendant tout ce temps, l’Île d’Ébène tremblait à cause de ce qui se produisait à l’extérieur de la tour, là où Asterion se frayait un chemin à travers la brume.
Il a perdu la raison.
Mordret devait être devenu fou pour tenter ce pari désespéré. Mais là encore...
Un frisson glacé courut le long de l’échine de Cassie, né de l’appréhension — ou peut-être de l’émerveillement.
Peut-être ne l’était-il pas.
Le squelette que Nephis avait trouvé dans l’Enfer d’Ariel, Eurys des Neuf, avait dit à Sunny que recourir à la force brute pour atteindre l’Apothéose était impossible. Mais Mordret était un être unique, et, par conséquent, son chemin vers la divinité pourrait très bien s'avérer d'une étrangeté sans pareille.
Aucun d’eux n’en savait beaucoup sur l’Apothéose, mais, de ce que Cassie en comprenait, deux conditions devaient être réunies pour s’y risquer. D’abord, l’âme devait être aussi vaste et infiniment profonde que celle d’un Esprit. Ensuite, la conscience devait se dépouiller de la coquille de l’humanité et renaître en tant qu’esprit d’une divinité.
Et Mordret...
Mordret avait un moyen de contourner au moins l’une de ces conditions.
Sa capacité à créer des Reflets, ainsi qu’à scinder des fragments de son âme pour habiter une myriade de vaisseaux, lui conférait une aptitude unique à accroître rapidement la profondeur de son âme — il lui suffisait de réabsorber ses créations en lui-même.
Par ailleurs, le lien de Mordret avec l’humanité avait toujours été ténu, et son esprit n’était devenu que plus inhumain après qu’il l’eut brisé en un million de morceaux, tout en parvenant à conserver son sens de soi malgré cet état fragmenté et brisé. Ainsi, si quelqu’un pouvait demeurer entier en tentant l’Apothéose trop tôt, terriblement mal préparé, c’était bien lui.
Après tout, il existait une exception à chaque règle.
Kanakht avait voulu consumer son royaume pour alimenter son ascension vers la divinité... Asterion aussi. Mordret, lui, se consumait lui-même.
Alors...
Impossible de dire s’il réussirait ou échouerait.
S’il réussissait, impossible de dire ce qui adviendrait.
Les pensées de Cassie s’emballèrent.
Si l’Esprit de Rien naissait sur l’Île d’Ébène... l’Être Onirique cesserait très probablement d’être un problème. Cela ne signifiait pas pour autant un avenir radieux pour l’humanité — bien au contraire, en vérité. Mordret avait déjà projeté d’anéantir l’humanité pour détruire le Domaine d’Asterion, et ses intentions avaient peu de chances de changer même s'il devenait Sacré.
Sunny et Nephis étaient partis chercher un moyen de vaincre l’Être Onirique. À présent, il existait une possibilité — aussi infime soit-elle — qu’ils reviennent pour livrer bataille contre un Titan Sacré, Mordret de Nulle Part, à la place.
Devrais-je... l’arrêter ?
Cassie serra la poignée de sa dague si fort que ses doigts en blanchirent.
D’ordinaire, elle n’aurait eu aucune chance de blesser Mordret. Cependant, il était en pleine évolution périlleuse à ce moment-là, à peine capable de se retenir de se désintégrer.
Et il avait également détruit tous ses autres vaisseaux. Le seul corps qui lui restait était l’originel, et ce corps avait été malmené et brisé dans l’affrontement contre Asterion.
Bien sûr, Mordret était, en pratique, immortel. Cassie n’avait aucun moyen de détruire son reflet, donc elle ne pouvait pas le tuer en lui enfonçant son stylet dans le cœur. Elle n’aurait pas pu le tuer en temps normal... mais, à cet instant, il tentait l’Apothéose. Alors, si elle lui perçait le cœur maintenant, l’Apothéose le tuerait à sa place.
Cassie demeura immobile de longs instants, pénibles... puis fit un pas hésitant en avant.
Puis elle en fit un autre.
Mais après cela, elle s’arrêta.
Devant elle, Mordret venait d’absorber le dernier Reflet — son Reflet à elle — et gémit, vacillant légèrement.
Cassie baissa la tête et prit une petite inspiration.
Non... non, je n’en ai pas envie.
Elle en avait assez de la trahison. Assez des promesses brisées et des mensonges calculés... d’affirmer que la fin ne justifiait pas les moyens, tout en agissant comme si c’était le cas.
Elle ne savait pas si Mordret réussirait à devenir un dieu, ou non. Elle ne savait pas s’il choisirait de détruire l’humanité, ou non.
Le savoir était la chose la plus lourde au monde, et, en cet instant, Cassie se sentait légère comme une plume.
Alors, elle s’abandonna à l’ignorance et demeura là où elle se tenait, sa dague pointée vers le sol d’obsidienne.
Le dernier des Reflets ayant disparu, elle était de nouveau aveugle, entourée de ténèbres.
Tout ce qu’elle pouvait voir, c’étaient les runes de Mordret...
Et ainsi, elle pouvait imaginer ce qui se passait dans son âme comme si elle le voyait.
Là, dans l’étendue brumeuse de son Domaine Miroir, des dizaines de soleils éclatants se couvraient de fissures, le ciel sombre qui les entourait étant lentement dévoré par de profondes fractures. Les nuages qui obscurcissaient le ciel brisé étaient en proie à une tempête effroyable, et la vaste étendue de brume tourbillonnante en dessous était en tumulte, déchirée par des vents violents.
L’âme de Mordret était en train de se désagréger. Les noyaux qui la détruisaient se brisaient, eux aussi...
Finalement, la myriade de noyaux céda la première.
Ils se fracassèrent, explosant en millions d’éclats rayonnants.
Et sous la pression de sa Volonté inhumaine, ces éclats furent attirés vers un point unique — l’œil de la tempête — formant lentement une immense sphère radieuse...