Chapitre 2 877
Chapitre 2877 – La Sorcière du Roi
Traducteur/Checker : Gray
Quelque temps plus tard, Mordret était adossé au mur de la salle circulaire où se trouvait l'arcade de pierre. La Princesse des Ombres se trouvait aux étages inférieurs de la Tour d'Ébène, à inspecter les lieux. Il avait nettoyé le sol, si bien qu'il était aussi impeccable qu'auparavant.
Il y avait désormais, dans la salle, un lit de camp pliant, sur lequel Chant des Déchus était allongée, inconsciente.
"Vraiment... cette femme va dormir jusqu'à la fin du monde."
Enfin, peut-être pas la fin du monde. Mais la fin du Domaine du Désir, ça, à coup sûr.
À cet instant, enfin, la voyante aveugle remua. Mordret ne pouvait pas voir si elle avait ouvert l'œil, à cause du bandeau ensanglanté qui le couvrait, mais il était à peu près certain qu'elle était réveillée, désormais.
Chant des Déchus... Cassia... se redressa lentement et s'adossa au mur, face à lui. Son visage demeurait impassible.
"Combien de temps ai-je été inconsciente ?"
Son ton, lui aussi, était égal.
Mordret esquissa un rictus.
Elle parle comme Étoile Changeante maintenant...
L'incapacité à exprimer la moindre émotion était-elle contagieuse ?
Il haussa les épaules.
"Quelques heures."
Lisible comme une question muette sur son visage immobile, il ajouta :
"C'est terminé. Nightingale a livré Ravenheart à Seishan et à ses sœurs... il est torturé en ce moment. Ce n'est pas beau à voir. Élevée par les Loups, elle, est enchaînée dans une cellule de pierre sous le Château Mirage. Je crois qu’ils ont l’intention de la laisser mourir de faim. Ça, ce sera probablement encore plus difficile à avaler."
Mordret sourit, amusé par son propre jeu de mots, puis secoua la tête.
"Il y a, ici et là, quelques personnes qui se sont révélées très résistantes, voire immunisées, au fléau — elles sont en train d’être purifiées au moment même où nous parlons. Mais celles qui ont trop de valeur, comme tes amis, n'ont pas cette chance. L'Être Onirique va d'abord les affaiblir et les pousser au bord du gouffre, afin de compromettre leur résistance et de les cueillir quand ils seront prêts à abandonner."
Il soupira.
"La bonne vieille torture ne se démode jamais, on dirait. Mais toi, tu es bien placé pour le savoir. Pauvre Thane... parmi tous les Saints qui existent, il fallait qu'Étoile Changeante s'en prenne au plus inoffensif."
Cassie baissa la tête et se tut, comme si elle cherchait à supporter l'écrasant poids de la défaite.
Mordret eut un petit rire et leva les mains, applaudissant lentement.
"Waouh. Et moi qui me croyais bon acteur... tu as vraiment du talent, Chant des Déchus. Mais, s'il te plaît, arrête la comédie. Inutile de jouer les surprises."
Cassie soupira.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
Mordret lui offrit un sourire éclatant, même si elle ne pouvait pas le voir.
"Oh, c'est juste que je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer la manière dont tu es arrivée à la Tour d'Ébène. Cette arche a été bâtie par Nether, tu sais ? Et Nether était un daemon d'un genre très pratique. Au lieu de construire une Passerelle entre son atelier temporaire et la Tour d'Ivoire, il s'est simplement raccordé à un réseau existant de voies locales que Hope avait créé dans son royaume. Local, c'est le mot-clé... cette arche était censée rester inopérante tant que la Tour de Hope se trouvait loin des Îles Enchaînées, mais pour une raison quelconque, ce n’était pas le cas."
Il secoua la tête.
"Ce qui signifie que tu as modifié le cercle runique de l'arche sur l'Île d'Ivoire, à un moment donné, bien à l'avance. Ce qui signifie que tu avais déjà prévu ce qui arriverait si Étoile Changeante et le Seigneur des Ombres échouaient à accomplir je ne sais quoi, et que tu avais préparé une issue de secours. Ce qui signifie que tu savais déjà que le Domaine du Désir tomberait. Alors, aussi bon que soit ton jeu, cet air surpris... n'a vraiment rien de convaincant."
Mordret la regarda avec un sourire amusé.
"Au fait, que font-ils ? Étoile Changeante et le Seigneur des Ombres."
Cassia demeura immobile quelques instants, faisant glisser sa main sur le lit de camp pour comprendre sur quoi elle était assise.
"Je ne sais pas. Je ne m'en souviens pas."
Mordret eut un petit rire.
"Oh ? Je vois... tu as donc effacé tes propres souvenirs de ce que tu savais. Quelle minutie. Enfin, ça n'a plus vraiment d'importance. Quoi qu'ils aient espéré accomplir, il est déjà trop tard."
Cassia ne semblait pas d'accord, mais elle ne dit rien pour le contredire.
Mordret cessa de sourire.
"Tu es vraiment une sorcière terrifiante, tu sais ? Plus aucun devin, pas même toi, ne peut voir l'avenir désormais. Et pourtant, tu as tout prédit, au détail près."
Elle resta silencieuse un court moment, puis dit à contrecœur :
"Pas tout."
Mordret l'étudia d'un air sombre.
"Alors, tu as dû prévoir ce que je ferais, moi aussi ? Sinon, tu n'aurais pas osé te réfugier sur mes terres. Je ne sais pas si tu es stupide ou simplement si sûre de toi... j'ai failli te tuer, tu sais."
Cassie lui fit face calmement, puis haussa les épaules.
"Bien sûr. J'ai aussi prédit tes actions et tes réactions."
Le sourire de Mordret se fit un peu plus cruel. Il n'aimait pas du tout son attitude arrogante... toutefois, il se contint.
"Oh ? Je suis si prévisible que ça ?"
Son ton était froid et menaçant.
Cassie s'attarda un moment, puis lui offrit à son tour un sourire.
"Évidemment. Il n'y a personne de plus prévisible que toi."
Toujours assise sur un lit bas, elle releva légèrement la tête pour mieux lui faire face et ajouta :
"Tout ce qui t'importe, c'est la survie. C'est ainsi que sont les bêtes, pas les humains. Qu'y a-t-il de si difficile à prévoir, dans les actions d'une bête ?"
Mordret rit.
"Tu te rends compte que tu n'es qu'une Transcendante, n'est-ce pas ? Et une si faible, en plus... oh, ne te méprends pas, je sais à quel point tu es redoutable. Mais seulement quand tu as largement le temps de te préparer, et quand tu n'es pas face à un adversaire écrasant. C'est moi, au fait, l'adversaire écrasant. Je peux mettre fin à ta vie d'une pensée, Chant des Déchus. En fait, j'en ai plutôt envie."
Elle inclina légèrement la tête.
"Mais tu ne le feras pas, n'est-ce pas ? Parce que tu as besoin de moi... tu as besoin de moi si tu veux survivre."
Mordret laissa échapper un soupir exaspéré.
"Tu dois te dire... "Écoute, je suis la seule à pouvoir effacer l'influence de l'Être Onirique de ton esprit. Donc, je suis forcément en sécurité." Mais, Cassia... crois-tu vraiment que je vais te laisser approcher mes souvenirs ? Que je vais simplement t'inviter dans ma tête et te laisser y faire ce que tu veux ? Réfléchis, vraiment. De mon point de vue, tu ne vaux pas mieux que l'Être Onirique. Pourquoi échangerais-je un esprit manipulé par lui contre un esprit manipulé par toi ?"
Il secoua la tête.
"Je me suis toujours méfié de toi, pour être honnête. Enfin, peut-être pas au début... quand tu es arrivée pour la première fois au Temple de la Nuit, jeune Éveillée, j'étais assez fasciné, à vous observer, toi et ta cohorte, depuis ma cage miroirs. C'était un remède à mon ennui, et un remède particulièrement agréable. Mais quand j'ai compris que tu avais manipulé les événements pour m'aider à me libérer, je suis devenu soupçonneux quant à l'étendue de ce que tu semblais savoir."
Mordret expira lentement.
"Plus tard, en regardant tout le monde danser sur ton air sans même s'en rendre compte, encore moins soupçonner la douce et effacée Dame Cassia, j'ai trouvé ton existence de plus en plus troublante. Tu as peut-être aveuglé tous les autres quant à ta vraie nature — Étoile Changeante, les Grands Clans, le gouvernement, et tout le reste — mais moi, je voyais toujours à quel point tu étais retorse, et d'une efficacité glaçante pour manipuler les choses. Et c'était avant même le Tombeau d'Ariel ! Après... eh bien, même si personne d'autre ne semble le voir, moi, je sais ce que tu es. Je sais ce que tu caches."
Cassia l'avait écouté avec nonchalance, mais, à cet instant, elle montra enfin une réaction.
Haussant un sourcil, elle demanda :
"Oh ? Et que suis-je ?"
Mordret eut un petit rire.
"Je suis le Roi de Rien, après tout, alors commençons par ce que tu n'es pas. Tu n'es même plus une personne, pas vrai ? Tu n’es qu’une coquille vide, enveloppée d’un joli nœud."
Cassia resta simplement là, sans émotion, face à lui, silencieuse.
Finalement, elle dit :
"Il faut être comme ça pour le reconnaître."
Mordret rit.
"En effet... mais nous sommes un peu différents, n'est-ce pas ?"
Elle haussa les épaules.
"En quoi ?"
Il se pencha légèrement en avant.
"Mon état est le résultat de mon Défaut. Le tien, en revanche... le tien est auto-infligé, je me trompe ?"
Cassia fronça légèrement les sourcils — plus par politesse, pour afficher une réaction quelconque, que par réelle inquiétude.
"Qu'est-ce que tu veux dire ?"
Mordret l'étudia un instant, puis se renversa de nouveau contre le mur.
"Allons. Il ne faut pas être un génie pour deviner quelques choses au sujet de ce que nul d'entre nous ne parvient à comprendre. Je parle de ce qui nous est arrivé dans le Tombeau d'Ariel... de ces vastes pans de nos souvenirs qui manquent. Nous avons tous subi une perte de mémoire, mais toi, tu as été la plus touchée. N'est-ce pas ?"
Il la regarda avec un étrange mélange de dégoût et de pitié.
"Il ne reste presque plus rien de toi, derrière ce bandeau."