Chapitre 484
Les vents nocturnes bruyants s’apaisèrent peu à peu, tandis qu’une épaisse brume commençait à se former près des herbes sauvages qui poussaient au sol.
L’armée de la tribu Ge battit lentement en retraite le long du lac en croissant.
Bien qu’ils eussent réussi à se retirer, ces hommes conservaient encore leur ardeur au combat.
Ils n’avaient certes pas réussi à vaincre la tribu Pei, mais ils s’étaient fait un nom dans cette bataille. Les membres de la tribu Ge en parlaient avec enthousiasme.
« Cette bataille était incroyable. Cette maudite alliance de trois tribus avait osé chercher des ennuis à notre tribu Ge ; elle ne faisait que courir à sa perte ! »
« Tss. Quelle tribu Zheng, quelle tribu Bei ou quelle tribu Pei ? Elles n’étaient pas de taille. »
« À présent, nous avons pris les camps des tribus Bei et Zheng, et la tribu Pei a subi de lourdes pertes. Après la bataille de cette nuit, la tribu Ge va devenir célèbre dans toutes les plaines du Nord ! »
Affronter trois tribus avec les forces d’une seule, un tel exploit et une telle bravoure rendaient les maîtres Gu de la tribu Ge fiers et sûrs d’eux.
« Tout cela, c’est grâce au Seigneur Chang Shan Yin », s’exclama un maître Gu.
Ses paroles provoquèrent aussitôt un grand tumulte.
« Oui, c’est vrai. Sans les loups qui ont chargé en tête et nous ont ouvert la voie, nous aurions subi de lourdes pertes et essuyé de nombreuses victimes. »
« Voilà toute la puissance d’un maître Gu de la voie de l’asservissement. Pas étonnant que tant de tribus veuillent en former un ou deux, même si elles doivent pour cela se serrer la ceinture. »
« Le Seigneur Chang Shan Yin est notre Ancien suprême. Nous sommes une seule famille. »
« Oui, c’est vraiment un honneur d’avoir le Seigneur Chang Shan Yin à nos côtés ! »
Après cette bataille, le prestige de Fang Yuan au sein de la tribu Ge atteignit des sommets absurdes.
Fang Yuan chevaucha de nouveau le loup aux yeux blancs, tandis que le chef de la tribu Ge et sa troupe d’Anciens l’escortaient.
En tant qu’Ancien suprême, Fang Yuan avait le pouvoir de destituer de force le chef de la tribu, Ge Guang. Celui-ci était bien sûr un pion docile ; Fang Yuan n’avait aucune intention de le remplacer.
La grande armée retourna d’abord au camp de la tribu Zheng. Les maîtres Gu qui y étaient restés avaient déjà rassemblé les ressources et les avaient chargées sur les trente limaces bleues de transport.
Ces limaces étaient des Gu à mucus, semblables à des escargots sans coquille.
De rang trois, elles étaient plus grandes que des éléphants. Bleues, elles portaient des cristaux d’eau de la même couleur qui poussaient sur leur corps.
Ces Gu Limaces bleues étaient faciles à utiliser.
Elles consommaient peu d’essence primitive, et les maîtres Gu n’avaient qu’à « fourrer » les objets dans leur corps.
Les Gu Limaces bleues n’avaient aucune capacité offensive ; après avoir « avalé » les objets, leur corps s’agrandissait.
Les trente Gu Limaces bleues faisaient désormais cinq fois leur taille initiale. Même un roi des myriades ne leur arrivait pas à la moitié.
Malgré cela, une petite partie des ressources de la tribu Zheng ne pouvait toujours pas être emportée et dut être abandonnée dans le camp.
L’Ancien qui était resté sur place remit la liste des gains, établie après leur inventaire.
Fang Yuan la parcourut : le butin était considérable.
« Nous sommes riches ! » s’exclama Ge Guang, ravi en voyant le résultat.
« C’est une fortune colossale ! »
« Et nous avons fait tant de prisonniers ! Notre tribu Ge va vite pouvoir devenir une grande tribu ! »
« Nous devons rester sur nos gardes ces prochains jours, renforcer nos défenses et empêcher les tribus voisines de convoiter nos biens. »
« Mais que faire des maîtres Gu qui se sont rendus ? Selon l’usage, ils deviendront des maîtres Gu esclaves. Or nous n’avons pas assez de Gu d’Asservissement. »
Les membres de la tribu Ge commencèrent à s’inquiéter.
La tribu Ge n’était qu’une tribu de taille moyenne, aux fondations fragiles. Si elle avait été une grande tribu, elle aurait mieux pu assimiler tous ces gains.
Ils laissèrent un groupe d’hommes pour défendre les lieux et leur ordonnèrent de battre en retraite si l’armée de la tribu Pei arrivait, afin de préserver leurs forces.
L’armée de la tribu Ge emmena les trente Gu Limaces bleues ainsi qu’un grand nombre de prisonniers, puis reprit sa route.
À leur arrivée au camp de la tribu Bei, les troupes s’arrêtèrent. Lorsqu’elles repartirent, leur nombre avait encore été multiplié plusieurs fois.
Quand les guerriers furent enfin de retour au camp de la tribu Ge, tous les membres de la tribu leur réservèrent un accueil chaleureux.
Les acclamations retentirent tandis que les premiers rayons de l’aube éclairaient leurs visages. En contraste, les prisonniers, engourdis ou désespérés, semblaient vivre dans un autre monde.
Fang Yuan laissa échapper un léger soupir, évacuant son souffle vicié.
Durant le trajet du retour, il avait craint que la tribu Pei ne les attaque.
« Pei Yan Fei semblait préoccupé par la sécurité de sa tribu et voulait préserver ses forces ; c’est pourquoi il n’a pas attaqué. Autrement, le trajet aurait été bien plus difficile. Bien sûr, la principale raison, c’est que je leur ai montré le loup aux yeux blancs, en leur faisant croire qu’il avait la puissance d’un roi des myriades. »
Mais, en vérité, le loup aux yeux blancs de Fang Yuan avait grandi grâce au Gu de la Troisième Veille. Il n’avait pas un seul Gu sauvage sur lui.
Dans ce monde de Gu, sans aucun Gu sauvage, le loup aux yeux blancs ne pouvait même pas vaincre un roi des mille bêtes.
S’ils en venaient réellement aux mains, le loup aux yeux blancs ne serait qu’un énorme loup sauvage.
Mais si Pei Yan Fei et Bei Cao Chuan ne s’étaient pas laissé intimider et avaient continué à attaquer, Fang Yuan se serait retrouvé en difficulté.
Il avait déjà tiré cent vingt pour cent de ses forces de son groupe de loups. Quant à la voie de la force, il ne faisait que débuter et ne possédait que trente jun de force. Pour ce qui était de son âme, il n’avait pas encore atteint l’âme de mille hommes.
« Ma force actuelle est encore trop faible. Après trois batailles en une nuit, je sens clairement toutes mes faiblesses. »
À présent qu’ils étaient en sécurité, Fang Yuan observa le groupe de loups.
Le groupe comptait soixante mille loups, mais il avait subi de lourdes pertes : moins de la moitié avait survécu. Ses plus grandes pertes concernaient toutefois ses rois des myriades.
Fang Yuan en avait trois, mais le roi des myriades de loups nocturnes était mort au combat, et le roi des myriades de loups à carapace de tortue avait été grièvement blessé. Malgré les soins qu’il avait commencés à recevoir, il était toujours inconscient. Le roi des myriades de loups du vent, couvert de blessures, avait perdu beaucoup de ses Gu et sa force de combat avait considérablement diminué.
Pourtant, Fang Yuan n’éprouvait aucun regret.
Comparées à ses gains, ces pertes n’étaient rien.
Sans même parler de l’immense butin pris dans les deux camps, Fang Yuan avait atteint tous ses objectifs au cours de cette bataille.
En prenant l’initiative d’attaquer et en combattant seul trois tribus, le nom du Roi des loups Chang Shan Yin se répandrait de nouveau dans les plaines du Nord et deviendrait un sujet de conversation partout.
C’était là une preuve de sa force, qui l’aiderait grandement dans ses projets futurs : participer à l’assemblée des héros et s’occuper de Tai Bai Yun Sheng.
En outre, ces loups morts avaient une utilité bien plus importante.
Fang Yuan avait conservé leurs âmes pour fertiliser la montagne Dang Hun.
« Après cette bataille, je me suis fait un nom et j’ai montré ma férocité. Cela devrait intimider les forces voisines. La tribu Ge pourra ainsi se rétablir et se regrouper, tandis que je prendrai le temps de développer mon groupe de loups et de cultiver mon âme de loup-garou. Je pourrai aussi préparer mes Gu de la voie de l’asservissement de rang cinq. »
Allongé sur son lit, Fang Yuan laissa ses pensées vagabonder, puis s’assoupit peu à peu.
À l’extérieur de la Maison de Gu, les acclamations redoublaient : les membres de la tribu Ge fêtaient leur victoire comme s’il n’y avait pas de lendemain.
Fang Yuan ferma lentement les yeux.
Il était fatigué.
Trois batailles en une nuit, et le contrôle d’une telle quantité de loups en plein combat, avaient épuisé son énergie mentale. Une fatigue née de son âme se répandait dans tout son corps.
Pendant qu’il dormait profondément, un grand tumulte se répandit autour du lac en croissant. Au matin, presque tous les chefs des tribus voisines, ou leurs stratèges, avaient reçu des nouvelles de cette bataille.
Certains étaient méfiants, d’autres se sentaient menacés ou terrifiés, d’autres encore étaient furieux.
Quelles que fussent leurs réactions, la tribu Ge et le Roi des loups Chang Shan Yin devinrent aussitôt les sujets de conversation les plus brûlants de toutes les tribus.
« Je croyais qu’il n’était qu’un chat, mais c’est en fait un léopard ! » Le chef de la tribu Wang fixait intensément le rapport sur la bataille. Après un long moment, il soupira, accablé de regrets.
Il avait voulu rester à l’écart et, si les circonstances le permettaient, tirer quelques bénéfices du conflit.
Mais voilà que, sous la conduite de Fang Yuan, la tribu Ge avait affronté trois tribus en une nuit et porté un coup terrible à la tribu Pei. Le chef de la tribu Bei, Bei Cao Chuan, était devenu un vagabond, et Pei Yan Fei, général redoutable des plaines du Nord, avait perdu un petit royaume de cultivation !
« Il est beaucoup trop audacieux et féroce, d’une cruauté démesurée ! » Même Wang De Dao, le stratège du chef de la tribu Wang, parcourut le rapport en s’exclamant ; son expression avait changé.
« La tribu Ge a attaqué sans prévenir, frappant la première et prenant les trois tribus au dépourvu. Deux ont été détruites et la troisième à moitié anéantie. Ils ont dépassé les limites et enfreint notre règle tacite. Ne craignent-ils pas que nous les condamnions tous ? » s’indigna Wang De Dao. L’invasion effrénée de la tribu Ge le mettait mal à l’aise.
À cet instant, le maître Gu posté à l’extérieur entra avec une autre lettre.
La tribu Ge l’avait envoyée à toutes les forces voisines du lac en croissant.
La lettre, écrite de la main de Ge Guang, détaillait les intentions malveillantes des trois tribus et expliquait que la tribu Ge avait dû riposter pour se défendre. Elle évoquait la tribu Yan et présentait toutes les raisons et justifications possibles, notamment la rancune que Chang Shan Yin nourrissait depuis de nombreuses années.
« En vérité, à l’époque, Chang Shan Yin était une victime ; c’est pour cela qu’il avait dû affronter seul Ha Tu Gu et ses bandits. À présent qu’il est de retour, il veut venger sa tribu.
« Or, la tribu Chang fait déjà partie des forces du Jeune maître Liu Wen Wu. La tribu Yan est la belle-famille de Liu Wen Wu, mais elle ignorait l’existence de cette rancune et a demandé de l’aide à Chang Shan Yin. C’est ainsi que tout a commencé. » Wang De Dao parcourut la lettre, l’expression indécise, puis s’emporta davantage : « Chang Shan Yin mêle des innocents à ses querelles personnelles ! Quel genre de héros des plaines du Nord est-il donc ?! »
Le chef de la tribu Wang resta calme et alla droit au but : « Mais ainsi, la tribu Ge a une raison d’attaquer. Même si elle est tirée par les cheveux, elle lui permet au moins de se justifier. La tribu Ge est protégée par Chang Shan Yin ; après avoir vaincu trois tribus, sa force va forcément augmenter et elle va s’étendre.
« Après avoir vu dans quel état se trouvent ces trois tribus, il y a peu de chances que les autres se rassemblent pour s’occuper de Chang Shan Yin. »
Wang De Dao acquiesça : « Que faisons-nous, alors ? »
« Le Roi des loups a agi trop vite. Maintenant que c’est fait, nous ne pouvons plus intervenir. Soupir… J’ai sous-estimé le Roi des loups. » Le chef de la tribu Wang soupira.
À ce moment, quelqu’un vint l’informer que le chef de la tribu Bei, Bei Cao Chuan, était arrivé avec ses Anciens pour le rencontrer.
« Bei Cao Chuan ? Que vient-il faire ici ? » Le chef de la tribu Wang fronça les sourcils.
Wang De Dao le lui rappela : « Seigneur chef de la tribu, avez-vous oublié ? La tribu Bei nous avait envoyé un Ancien pour nous inviter à rejoindre son alliance. Cet Ancien est toujours chez nous. »
Le chef de la tribu Wang se tapota le front : « Ah, j’avais presque oublié. J’avais dit que je l’hébergerais trois jours, et nous sommes au troisième. Non, je ne dois pas rencontrer Bei Cao Chuan. Va le voir et dis-lui que j’ai un Gu important à raffiner aujourd’hui et que je ne peux pas quitter ma cultivation isolée. »
Bei Cao Sheng avait été traité avec tous les égards par la tribu Wang ces derniers jours, mais il n’avait pas oublié sa mission. Il avait demandé à plusieurs reprises à rencontrer le chef de la tribu Wang, mais celui-ci avait refusé.
En voyant Bei Cao Chuan, il fut très surpris : « Seigneur chef de la tribu, Anciens, pourquoi êtes-vous venus en personne ? »
Avant même d’avoir reçu une réponse, Bei Cao Sheng poursuivit, l’air coupable : « Je vous ai déçus. Le chef de la tribu Wang n’a cessé de rejeter ma proposition et refuse de rejoindre l’alliance. Mais ne vous inquiétez pas : avec les forces de nos trois tribus, nous pouvons facilement nous occuper de la tribu Ge ! »
À ces mots, certains Anciens de la tribu Bei frémirent des sourcils, tandis que les autres prirent un air sombre.
Bei Cao Chuan sentit l’amertume l’envahir. Sur le moment, il ne sut ni quoi dire ni comment expliquer la situation à cet Ancien.