Chapitre 436
Même en plein jour, la prairie empoisonnée restait sombre et lugubre. D’épais nuages noirs empêchaient la lumière du soleil d’y pénétrer.
Derrière une petite butte se tapissait un loup à deux bosses.
Il avait la taille d’un cheval de guerre. Son corps était couvert d’un long pelage noir, et deux bosses de chameau se dressaient sur son dos. Dans l’obscurité, ses yeux luisaient d’une lueur inquiétante.
Il était couché sur la butte, parfaitement immobile, telle une statue. Même sa respiration était lente ; au premier regard, on l’aurait pris pour un bloc d’acier.
Soudain, ses longues oreilles frémirent.
Sous son regard vigilant, un lapin gris bondit hors d’un terrier creusé dans la butte et se mit à chercher de quoi manger.
Bien qu’il y eût de l’herbe délicieuse près de son terrier, le lapin gris n’y prêta pas attention et s’élança au loin, en quête d’herbe.
Les lapins ne mangeaient pas près de leur terrier, de peur d’en révéler l’emplacement.
Le loup à deux bosses vit le lapin gris sortir. Ses paupières s’abaissèrent encore, dissimulant presque entièrement ses pupilles ; il n’en resta qu’une mince fente.
Tandis que le lapin gris broutait, ses oreilles demeuraient dressées. Au moindre signe de danger, il relevait vivement la tête et scrutait les alentours, sur ses gardes.
Le loup à deux bosses s’arma d’une patience extrême. Il regarda le lapin gris manger avec appétit sans bouger, comme s’il était mort.
Le lapin gris continua de manger, savourant son délicieux repas.
Une fois rassasié, il se mit en route pour rentrer.
C’est alors que le loup à deux bosses passa à l’attaque. Il bondit hors de la butte et fonça sur le lapin.
Le loup lui barrant le chemin du retour, le lapin gris, affolé, fit volte-face pour s’enfuir.
Il était rapide : tandis qu’il détalait, on aurait dit un éclair blanc filant dans l’herbe. Sa vitesse dépassait celle du loup à deux bosses, et il ne tarda pas à creuser l’écart.
Mais, après avoir couru un moment, il ralentit.
Le lapin gris avait une accélération fulgurante, mais son endurance était bien inférieure à celle du loup.
Les deux animaux coururent et se poursuivirent dans la prairie empoisonnée, engagés dans une lutte à mort. C’était là une scène des plus courantes dans cette prairie : le jeu de survie entre le prédateur et sa proie.
Le loup à deux bosses se rapprochait peu à peu. Voyant le lapin gris juste devant lui, il bondit pour l’attaquer.
Mais, à cet instant, le lapin accéléra brusquement et sauta de côté. Après avoir esquivé cette attaque fatale, il s’éloigna de nouveau du loup à deux bosses.
Ce lapin gris était rusé. Sa fatigue précédente n’était qu’une comédie ; il avait encore de quoi se défendre.
Son attaque ayant échoué, le loup à deux bosses dut continuer à poursuivre le lapin.
Bientôt, la distance entre eux se réduisit de nouveau.
Le loup à deux bosses bondit encore, mais le manqua une fois de plus.
Après trois ou quatre tentatives, le lapin fut à bout de forces et finit par succomber au loup à deux bosses.
Le loup haletait. Il s’affala au sol, puis ne se releva qu’après un long moment. Dans cette lutte cruelle, le prédateur n’avait pas toujours la vie facile ; il devait souvent affronter bien des difficultés et des souffrances.
Après avoir capturé ce lapin gris au prix de tant d’efforts, le loup à deux bosses ne profita pas de ce festin. Il le prit dans sa gueule et regagna son repaire.
Dans sa tanière se trouvaient une louve à deux bosses et de nombreux louveteaux nouveau-nés à nourrir.
Mais, lorsqu’il regagna sa tanière, le loup à deux bosses ne trouva que des traces de sang et des cadavres froids.
Houuu !
Il abandonna la carcasse du lapin gris et hurla de rage vers le ciel. Les poils de sa nuque se hérissèrent, et une haine intense lui rougit les yeux.
Une grande meute de loups à barbe empoisonnée l’encercla de toutes parts.
Au loin, sur une butte, Fang Yuan croisa les bras et contempla le champ de bataille.
« Héhéhé, comme prévu, un loup mâle est venu. » Il rit doucement, convaincu que sa chance venait enfin de tourner.
Les loups à deux bosses étaient d’excellentes montures dans les plaines du Nord. Fang Yuan possédait bien le Gu de Ruée du loup de rang quatre de Chang Shan Yin, mais son utilisation consommait une quantité non négligeable d’essence primitive. Il préférait chevaucher un loup à deux bosses, plus rapide et plus pratique.
Lorsqu’il avait découvert par hasard le repaire de ce loup, il avait tué la faible louve et ses petits, obtenant ainsi un Gu d’Asservissement des loups de rang deux.
Au lieu de partir précipitamment, il avait utilisé les loups à barbe empoisonnée pour tendre une embuscade et attendre le retour du mâle.
Le combat entre le loup à deux bosses et les loups à barbe empoisonnée venait de s’intensifier.
Le loup à deux bosses avait un physique imposant et, furieux, il se battait avec encore plus d’acharnement. Ses griffes faisaient des loups à barbe empoisonnée ordinaires des adversaires incapables de lui tenir tête.
Mais, sous les ordres de Fang Yuan, les loups à barbe empoisonnée se montrèrent très rusés. Ils évitaient l’affrontement direct, coopéraient parfaitement et se relayaient pour épuiser le loup à deux bosses.
Au bout d’une heure, le loup à deux bosses haletait à perdre haleine et avait perdu toute la férocité dont il avait fait preuve au début.
Autour de lui gisaient une soixantaine de loups à barbe empoisonnée. C’était là son plus grand exploit. Bien sûr, si Fang Yuan avait voulu le tuer, son talent dans la voie de l’asservissement lui aurait permis de n’y sacrifier qu’une trentaine de loups à barbe empoisonnée. Mais il le voulait vivant ; il dut donc se retenir de bien des façons pendant le combat.
« C’est le moment. » Fang Yuan observa les membres tremblants du loup à deux bosses, agités par le vent, puis descendit lentement vers lui.
À présent, la plupart de ses Gu avaient été renvoyés dans la terre bénie de l’Immortelle Hu grâce au Gu Coupe à perspective mobile.
Arrivé à deux cents pas du loup à deux bosses, Fang Yuan pointa le doigt et un Gu d’Asservissement des loups de rang deux s’envola.
Le Gu d’Asservissement des loups éclata et se transforma en une fumée lumineuse qui enveloppa le loup à deux bosses.
Le loup bondit aussitôt en arrière pour l’éviter, mais la fumée lumineuse le poursuivit. Il hurla et chargea Fang Yuan. Toutefois, la meute de loups à barbe empoisonnée l’arrêta de toutes ses forces.
En quelques respirations, la fumée se fondit entièrement dans son corps.
Le loup à deux bosses s’affaissa, épuisé. Son corps était couvert de plaies sanglantes ; ses yeux rouge vif ne lançaient plus de regards haineux à Fang Yuan, mais exprimaient sa soumission.
« Une âme de cent hommes est vraiment utile. Sans le Gu des Entrailles, j’aurais dû fournir bien des efforts pour capturer ce loup à deux bosses. » Fang Yuan soupira intérieurement, puis activa le Gu Fumée de loup dans son ouverture.
Le Gu Fumée de loup s’envola et se transforma en une épaisse fumée qui enveloppa le loup à deux bosses ainsi que la plupart des loups à barbe empoisonnée blessés.
Un instant plus tard, la fumée se dissipa. Les blessures du loup à deux bosses étaient entièrement guéries et son pelage avait même repoussé. Les loups à barbe empoisonnée blessés retrouvèrent eux aussi leur vigueur.
Cependant, même sans blessures, leur force de combat n’était pas à son maximum.
La force de combat des bêtes dépendait non seulement de leurs blessures, mais aussi de leur faim.
Pour que les loups donnent toute leur mesure, ils ne devaient être ni trop affamés, ce qui les aurait affaiblis, ni trop rassasiés, ce qui les aurait rendus apathiques.
Plus tôt, quand le loup à deux bosses chassait, pourquoi avait-il attendu patiemment que le lapin gris soit rassasié ? Pour la même raison.
Ce n’était que lorsque les loups avaient le ventre à moitié plein et à moitié vide qu’ils avaient la volonté de combattre avec le plus d’acharnement et de férocité.
Après un si long combat, qu’il s’agisse du loup à deux bosses ou des loups à barbe empoisonnée, ils avaient perdu beaucoup d’endurance et étaient affamés.
Fang Yuan donna un ordre, et les loups à barbe empoisonnée se mirent à dévorer les cadavres de leurs congénères. Le loup à deux bosses mangea le lapin gris et, sur l’ordre de Fang Yuan, se mit aussi à dévorer la louve morte et ses petits.
Fang Yuan resta sur place, sortit ses provisions et les mangea.
Trois jours s’étaient écoulés depuis qu’il avait tué Ge Yao.
Ge Yao devait mourir. Dès l’instant où elle avait vu le Gu Voyage immortel fixe, sa mort était inévitable.
De plus, elle avait d’abord vu Fang Yuan entrer nu dans les plaines du Nord, puis l’enterrer le Gu immortel et utiliser le Gu Coupe à perspective mobile.
Elle en savait trop ; dans l’esprit de Fang Yuan, elle était une cible à éliminer à coup sûr.
À son arrivée, toutefois, sa force de combat était faible. Pour se déplacer dans la prairie empoisonnée, il avait besoin de son aide.
Mais il ne pouvait pas laisser Ge Yao en vie. Si Fang Yuan pouvait exploiter sa naïveté, d’autres le pourraient tout autant. Elle était un tel fardeau qu’il suffisait qu’on utilise sur elle le Gu de Lecture de l’esprit ou le Gu du Souvenir, avec son âme ordinaire, pour dévoiler entièrement les plans de Fang Yuan et révéler ses secrets au monde entier.
Fang Yuan avait prémédité son meurtre.
À mesure qu’ils avaient surmonté les obstacles l’un après l’autre — la mer de tournesols à visage fantomatique, les rats à épines terrestres, les corbeaux de l’ombre —, puis trouvé Chang Shan Yin et utilisé sa peau, avant de découvrir le Gu de Lavage des neiges et d’enterrer le Gu roi fleur du Trésor terrestre, la valeur et l’utilité de Ge Yao avaient diminué. Dans le même temps, la menace qu’elle représentait avait lentement grandi.
L’amour qu’elle portait à Fang Yuan donnait aussi à celui qui se faisait passer pour Chang Shan Yin l’impression d’avoir une dague sous la gorge, et lui inspirait un profond sentiment de danger.
Une jeune fille amoureuse ferait tout pour connaître celui qu’elle aime, non seulement dans le présent, mais aussi dans son passé et son avenir.
Que se passerait-il si elle découvrait la vérité ?
En outre, une tribu se tenait derrière elle : elle était la jeune demoiselle de sa tribu.
Être aimé d’une telle personne aurait placé Fang Yuan au centre de l’attention, aussi discret fût-il.
Il ne fallait pas oublier que de nombreux jeunes maîtres de la tribu Man étaient épris de la beauté de Ge Yao.
Si Fang Yuan revenait avec Ge Yao, les deux tribus le surveilleraient de très près. Pourquoi s’attirer tant d’hostilité à cause de ce fardeau ?
Fang Yuan ne craignait pas l’hostilité, mais il n’était pas venu dans les plaines du Nord pour prendre des vacances. Le temps lui était compté, il courait contre la montre. La montagne Dang Hun approchait de sa fin, la Cigale du Printemps et de l’Automne récupérait lentement, et sa cultivation n’était encore qu’au stade de pointe du rang quatre.
Il devait tout mettre en œuvre pour réussir, il ne pouvait pas échouer. S’il échouait, il tomberait dans l’abîme et n’aurait plus aucun espoir.
Sur cette route, la solitude lui était destinée ; deux issues seulement l’attendaient : la réussite ou la destruction !
Ainsi, lorsque tous deux approchèrent de la lisière de la prairie empoisonnée, Fang Yuan profita d’un moment où ils étaient seuls et où il pouvait la tuer sans difficulté pour mettre fin à ses jours !
Après avoir tué Ge Yao, Fang Yuan ordonna aux loups de dévorer son cadavre. Il ne ménagea évidemment pas son âme : il la fit avaler par le crapaud enterre-âme, puis l’envoya dans la terre bénie, où la montagne Dang Hun la broya.
Les environs du feu de camp avaient déjà été soigneusement fouillés ; il n’y restait aucune trace ni preuve.
En somme, Ge Yao avait été effacée de la surface de ce monde. Ses seuls restes étaient peut-être les excréments rejetés par les loups à barbe empoisonnée.
Héhéhé.
Cette beauté dont on parlait tant n’était plus, en fin de compte, qu’un tas de merde.
De la cendre à la cendre, de la poussière à la poussière.
Une belle jeune fille n’était, dans ce ciel et sur cette terre, qu’une fleur. Elle finissait piétinée au bord de la route ou, son heure venue, se fanait et devenait un engrais répugnant pour la terre.
« Sans la vie éternelle, même la plus belle chose n’est que le reflet de la lune dans l’eau. Sa valeur ne tient qu’à cette seconde d’élégance. » Plus Fang Yuan avait vécu d’expériences, mieux il comprenait la cruauté de ce monde. Sans immortalité, même ce qu’il y avait de plus précieux finissait par perdre toute valeur.
« Les louanges qui durent cent ans ou l’infamie qui perdure dix mille ans : voilà des idées superficielles de lâches. La prétendue immortalité de l’esprit n’est qu’un outil dont les descendants se servent. Est-il vrai que l’existence des hommes ne peut être confirmée que par les autres ? Qu’il en soit ainsi sur Terre.
Mais dans ce monde, s’il existe la moindre possibilité, je veux la poursuivre ! »
« Même si je meurs en chemin, en poursuivant mon but, même si je meurs un million de fois plus atrocement que Ge Yao, je n’aurai absolument aucun regret… »
Dès le départ, Fang Yuan s’était résolu à mourir.
Mais ce n’était qu’en déployant tous ses efforts et en consacrant tout ce qu’il avait à poursuivre son rêve qu’il pourrait mourir sans l’ombre d’un regret.
Héh.
Qui pouvait comprendre le cœur de Fang Yuan, cet homme à la fois transmigré et réincarné ?
La route qu’il empruntait était vouée à s’enfoncer dans des ténèbres sans fin ; il était condamné à rester seul pour toujours.
La direction qu’il suivait menait à la lumière qui brillait dans son cœur — l’immortalité —, une possibilité si infime qu’elle en devenait presque irréalisable.
Dans ce monde, personne ne le comprenait.
Mais lui…
N’avait besoin de la compréhension de personne.