Dans le monde de Terramyr, il y a bien longtemps, avant que l’ombre de la guerre ne dévore tout, se trouvait sur le continent occidental une ville appelée Greentoon. Stratégiquement située dans l’étroite bande frontalière séparant les domaines elfiques des territoires humains, juste à la lisière de la forêt ancestrale des elfes, la ville n’était au départ qu’un modeste lieu de rencontre rural.
À l’époque, toutefois, la possibilité inhabituelle de commercer librement dans une zone neutre attirait chaque jour des foules d’elfes et d’humains, qui franchissaient la frontière pour procéder à des échanges privés.
Cette convergence privilégiée de cultures et de ressources fit ainsi prospérer la ville à l’excès, la transformant en une enclave animée et grouillante, toujours bondée, bien avant que l’invasion du Roi Démon, venu d’un autre monde, ne commence et ne dévaste le fragile équilibre de la région.
Grâce à cette effervescence commerciale sans entraves, Greentoon ne proposait pas seulement des produits elfiques raffinés et les surplus agricoles des humains : la ville devint aussi l’épicentre d’un marché noir très prisé, où l’on se procurait régulièrement des marchandises clandestines, notamment des groupes d’esclaves elfes de grande qualité, obtenus par des transactions douteuses et des captures à la frontière.
Cette dangereuse dualité fit donc de Greentoon, sans conteste, le marché le plus populaire et le plus lucratif du continent occidental pour l’achat et la vente de marchandises légales comme illégales. La ville conserva fermement ce statut jusqu’à ce que l’invasion du Roi Démon déstabilise la région et que sa réputation soit tragiquement éclipsée par l’ouverture ultérieure du grand marché souterrain dirigé par les grandes sorcières.
Il n’était donc pas rare qu’un groupe restreint de nobles humains — qui dissimulaient le trafic d’êtres humains sous le couvert d’un strict anonymat et soudoyaient les autorités locales — se procure clandestinement des esclaves elfes de haut rang.
« Acheter une noble elfe au marché aux esclaves… Ce genre de chose ne se produit probablement que dans les rêves, pas vrai ? »
Profitant de ces renseignements, le duc Gurum avait donc tout préparé et coordonné avec minutie, un verre de vin vieux à la main. Il avait choisi en apparence une esclave qualifiée sur le marché pour fournir de l’énergie magique à son manoir, simple prétexte pour justifier sa présence.
« Si tout se passe comme prévu… Adeline devrait être ici. »
Car le véritable objectif du riche noble Gurum avait été tout autre depuis le début.
« Waouh ! C’est vraiment la société humaine ! »
Pour atteindre son véritable but — s’emparer de la princesse elfe Adeline —, Gurum avait conclu un pacte ténébreux avec un seigneur démon venu d’un autre monde, utilisant comme monnaie d’échange les failles dans les défenses du monde.
« C’est tellement… vivant ! »
Pourtant, ignorant tout de ces machinations, la princesse Adeline avait réussi à échapper de justesse à l’encerclement des gardes du royaume elfique. Vêtue d’habits ordinaires et dépouillée de ses titres distinctifs, elle était arrivée à Greentoon, la ville dont elle avait tant rêvé.
« J’ai bien fait de venir incognito ! »
Le spectacle chaotique et coloré des marchands installés partout, qui vendaient des en-cas exotiques et des produits de première nécessité dans un vacarme assourdissant, l’avait profondément émerveillée.
« Qu’est-ce que je devrais aller voir ensuite ? »
Adeline, l’elfe, avait passé trop longtemps recluse dans la cité royale impeccable, figée et immaculée du royaume elfique, où la monotonie et l’ennui rendaient la vie d’une jeune noble choyée profondément insipide.
Mais ce profond vide, nourri par l’ennui et la curiosité qui l’habitaient, était justement devenu la faille idéale par laquelle la magie de manipulation mentale du Roi Démon — discrètement implantée par les agents de Gurum — pouvait s’infiltrer et orienter ses décisions. Elle ne se doutait pas que sa liberté n’était qu’un chemin tracé vers un piège.
« Mademoiselle, vous aimez les sucreries ? »
La jeune princesse elfe s’approcha d’un pas de plus du piège, qui se refermait furtivement sur elle et l’enveloppait d’un filet invisible tissé avec une précision millimétrique.
« Des sucreries… ? »
À cet instant, comme par hasard, un marchand de bonbons qui l’avait observée à chaque instant la vit s’attarder devant son étal. Face à cette jeune femme d’une beauté indéniable et exotique, il se redressa soudain, affichant une amabilité calculée et factice à la perfection.
« Oui, c’est ça, je vends les meilleures sucreries ! »
En jetant un regard furtif par l’ouverture du manteau léger qu’Adeline portait pour passer inaperçue, l’agent engagé par le duc Gurum distingua la dentelle discrète du soutien-gorge en soie blanche qu’elle portait dessous. Il confirma aussitôt que sa tenue correspondait à la perfection à la description qu’on lui avait donnée de sa cible.
« … Je vois… Dans ce cas, j’aimerais bien en goûter. »
Après avoir remarqué cela, le marchand suivit le plan établi à l’avance et garda une maîtrise parfaite de lui-même.
« Merveilleux ! Dans ce cas, prenez ceux-ci et ceux-là. S’ils vous plaisent, je vous les donne tous. »
Il s’adressa ainsi à Adeline avec un sourire aussi travaillé que feint, menant la conversation avec un naturel stupéfiant.
« Ils sont vraiment si bons ? Je suis désolée, je me sens un peu mal de vous en prendre autant. »
Tout se déroula exactement comme les espions et les guetteurs l’avaient prévu. Gurum avait dépensé une fortune pour obtenir des rapports détaillés sur les goûts, la psychologie et les faiblesses de la princesse elfe, afin de ne laisser aucune place à l’erreur. Chaque rouage du plan tourna sans accroc.
« Aucun problème, aucun problème. Mais en échange, pourriez-vous aller chercher quelque chose à la taverne juste en face ? Je ne peux pas quitter mon poste pour m’occuper de cette commande… »
Grâce à tous les renseignements rassemblés, ils avaient pu prévoir et estimer à l’avance chacune des réactions possibles d’Adeline, concevant un parcours invisible pour la guider vers un seul objectif sans éveiller le moindre soupçon dans son esprit protégé par l’innocence.
« En fait, ce n’est pas que je ne puisse pas vous aider. Après tout, ça ne doit pas être facile de tenir un commerce comme celui-ci. »
Ainsi, guidée par sa bonté et une curiosité stimulée artificiellement, la princesse elfe innocente marcha d’elle-même droit dans la gueule du monstre.
« Alors, dites-leur que le marchand de bonbons vous envoie. Le tavernier vous offrira sûrement un joli cadeau quand il l’apprendra ! »
Et ce soir-là, après avoir mis dans sa bouche le premier bonbon pour en savourer l’étrange douceur, elle se fraya gaiement un chemin dans la foule qui remplissait les rues de Greentoon…
« Pas de problème. Et puis, je suis très curieuse : quel genre d’endroit passionnant est une taverne humaine ? Au fait, l’enseigne est vraiment jolie ! »
… Ce fut la dernière fois que l’on vit la princesse Adeline en public, avant qu’elle ne disparaisse sans laisser de trace dans les profondeurs du monde humain.