Chapitre 590
« Nous nous retrouvons. »
J’inspirai profondément, réprimant la colère que sa seule voix suffisait à éveiller en moi.
Je tournai lentement la tête vers un homme de grande taille, dont le corps était identique à celui dont j’avais hérité.
Mêmes cheveux, même peau, même carrure : il dégageait l’éclat d’un dieu, alors qu’il n’était qu’une présence.
Le sourire d’Amon-Râ s’élargit encore lorsqu’il remarqua mon expression.
« Tu n’as pas l’air très heureux de me voir, dit-il d’un ton moqueur. Et moi qui pensais que tu serais soulagé. »
Je me retournai tout à fait et m’avançai vers lui. J’avais hérité de son corps, après tout ; il ne m’était donc pas difficile de soutenir son regard.
« Qu’est-ce que tu m’as foutu ? » demandai-je. Ma voix était bien plus furieuse que je ne l’avais prévu.
« Moi ? » Il se désigna d’un geste, l’air innocent. « Non. Non. Tu te trompes. »
Il tendit lentement le doigt jusqu’à me l’enfoncer dans la poitrine.
« C’est toi, gronda-t-il. C’est toi qui as échafaudé ce plan compliqué en risquant ta propre vie. »
Ses paroles ne firent qu’attiser la confusion qui s’accumulait au fond de moi.
« … Qu’est-ce que tu veux dire ? » ne pus-je m’empêcher de demander.
« J’aime bien à quel point tu es devenu naïf, dit-il avec un petit rire. Qu’est-ce qui te fait croire que je vais tout t’expliquer ? »
L’envie de lui faire ravaler son air suffisant grandissait de seconde en seconde.
Malheureusement, je n’étais pas du tout convaincu de pouvoir lui faire le moindre mal, même en utilisant son propre corps.
« … Calme-toi. »
J’inspirai profondément et tâchai de réfléchir posément. M’énerver et piquer une crise ne me mènerait nulle part.
« Le meilleur moyen de le faire parler, c’est de s’en prendre à ce que les dieux chérissent le plus… leur ego. »
Ayant trouvé par où commencer, je me lançai aussitôt, un sourire aux lèvres.
« Tu as passé un marché avec Azrael ? » demandai-je en penchant la tête. « Peut-être quand tu étais au bord de la mort ? »
Son sourire s’effaça à peine, et son regard se fixa sur moi.
« On dirait bien que j’ai vu juste. » Je décidai de poursuivre mon petit numéro. Les mains derrière le dos, je me mis à marcher comme si je flânais dans un parc.
« Hum… Tu avais quelque chose dont Azrael avait besoin ? Et comme tu étais à l’article de la mort, tu as accepté son marché : une partie de ton âme est restée attachée à son monde pour le surveiller, tandis qu’une autre s’est accrochée à moi sous la forme de ta Bénédiction ? »
« … »
« La Bénédiction d’Amon-Râ était une malédiction. »
C’est ce qu’Inanna m’avait dit il y a longtemps, et j’en étais arrivé à cette conclusion après avoir échoué, malgré de nombreux essais, à invoquer mes filles, qui faisaient partie de la Bénédiction.
« J’étais impuissant face à Morningstar, car son âme m’empêchait de les invoquer. »
Cette pensée me traversa l’esprit tandis que je fixais le véritable père de mes filles.
L’air satisfait et narquois qu’il affichait depuis le début disparut peu à peu.
« … Intéressant, marmonna-t-il. Tu as donc compris jusque-là. »
Il y avait toujours cette arrogance dans sa voix, que je ne supportais pas.
Le dieu du Soleil s’avança lentement et s’arrêta juste devant moi.
« Continue. Vas-y. »
« … »
Son sourire revint peu à peu lorsque je gardai le silence.
« Dis-moi les détails de notre marché, reprit-il. Vas-y, devine ce que j’avais et qu’Azrael voulait. Oh, et pourquoi Azrael a mis ta vie en jeu. »
« … »
Je gardai le silence, non parce qu’il m’intimidait, mais parce que je n’en savais vraiment rien.
Je n’avais réussi qu’à relier quelques morceaux épars.
« Il te reste encore beaucoup de chemin à faire, dit-il, son sourire s’élargissant. Et quand tu auras toutes les réponses, tu auras déjà perdu le Jeu. »
« … Tu crois que c’est un Jeu ? » Les mots m’échappèrent presque instinctivement.
Je ne comprenais vraiment pas l’homme qui se tenait devant moi.
C’était lui qui avait provoqué la mort d’une planète entière, qui faisait subir un lavage de cerveau à son peuple, et voilà qu’il souriait comme si tout ce qui s’était passé n’avait été qu’un divertissement.
Amon-Râ laissa échapper un petit rire.
Il me regarda, les yeux emplis de ressentiment.
« Qu’est-ce que tu crois que c’est, sinon ? Sa voix résonna dans le monde désert. Une guerre ? Un combat entre héros et méchants ? »
Il écarta lentement les bras, comme s’il me présentait l’univers tout entier.
« C’est un Jeu. » Son sourire s’élargit peu à peu.
« Un Jeu préparé personnellement par Azrael, où deux joueurs se tiennent de part et d’autre du même plateau. »
Tout mon instinct me disait qu’il ne mentait pas.
Sa façon de parler, l’assurance dans son regard…
Il croyait sincèrement que tout se déroulait exactement comme il le voulait.
« Toi et moi, poursuivit-il en se désignant d’abord, puis en pointant mon torse, nous ne sommes que des joueurs. »
Il tourna lentement autour de moi, les mains derrière le dos.
« Il y a des règles, et chacun des deux joueurs a déjà reçu ses propres conditions de victoire. »
Je saisis aussitôt l’occasion. « Quelle est ta condition ? »
À peine avais-je posé la question qu’Amon-Râ s’arrêta.
Il me regarda par-dessus son épaule, puis laissa échapper un nouveau petit rire.
« Tu me déçois, dit-il. Tu as vraiment cru que je te le dirais ? »
Aussi agaçant qu’il fût, je devais lui reconnaître une chose.
Il n’avait pas nié qu’il avait une condition, ce qui signifiait qu’il existait bel et bien un moyen de le battre.
Il s’approcha lentement, jusqu’à ce qu’un seul pas nous sépare.
Ses yeux d’or plongèrent dans les miens.
« Mais comme je suis d’humeur généreuse, laisse-moi te révéler la finalité du Jeu. »
Sans prévenir, il me tapota la joue du doigt. Ça ne me fit pas mal, mais l’insulte était pire qu’un coup de poing.
« Le vainqueur héritera de tout, poursuivit tranquillement Amon-Râ. Un réceptacle dont le potentiel atteint le rang de demi-dieu extérieur. L’autorité que j’ai accumulée au fil d’innombrables âges, et même mes connaissances. »
Il baissa le bras, puis fit un pas de plus vers moi. « Qui ne voudrait pas d’un tel prix ? »
Avant que je puisse répondre, la chaleur quitta son visage.
« Quant au perdant… autrement dit, toi… il restera scellé ici pour l’éternité. »
Je compris enfin pourquoi il appelait ça un Jeu : un seul joueur pouvait en sortir.
Il se pencha vers moi, si près que je crus sentir son souffle.
« Je vivrai ta vie. » Sa voix résonna dans mon esprit. « Et je baiserai tes femmes. »
La soif de meurtre qui jaillit de mon âme déforma le monde vide autour de nous.
Des flammes dorées jaillirent de mon corps tandis que l’espace sous mes pieds se fissurait.
Je ne désirais rien d’autre que le mettre en pièces.
Amon-Râ applaudit et recula lentement.
« Voilà ! L’homme partagé entre amour et haine ! Le désespéré qui se débat et qui divertit !! »
Il me lança un dernier regard.
« Lutte, Himmel, lança-t-il en riant. Mobilise toute ton intelligence et toute ta force, fais tout ce qui est en ton pouvoir pour m’arrêter. »
Son corps se dissout lentement en une multitude de particules dorées.
« Mais souviens-toi… » Sa voix résonna longtemps après la disparition de son corps. « … Dès que tu perdras, je deviendrai Himmel et tu ne seras plus rien. »
CRAC !
Le monde autour de moi se brisa comme du verre fragile.
Des fissures sans fin se propagèrent dans les ténèbres. L’espace tout entier s’effondra en d’innombrables fragments.
« Hff ! »
J’ouvris brusquement les yeux et me retrouvai dans la chambre royale.
Le matelas moelleux était sous moi, et des objets luxueux remplissaient toute la pièce.
La lumière du soleil inondait les fenêtres, comme si rien ne s’était passé.
Je restai assis sans bouger, la respiration toujours irrégulière.
Mes poings étaient si serrés que le sang coulait de mes paumes.
Depuis les profondeurs de mon âme, un petit fragment s’échappa lentement et prit la forme d’un oiseau bleu.
Liraz s’éleva lentement jusqu’à ce que sa tête touche ma joue.
Je fermai les yeux et tâchai de maîtriser mes émotions, qui partaient dans tous les sens.
La chaleur émanant du petit corps de Liraz pénétra lentement ma peau et apaisa la tempête qui faisait rage dans mon cœur.
« … Merci », murmurai-je.
L’oiseau se frotta encore joyeusement contre ma joue, puis se posa sur mon épaule.
Je restai assis au bord du lit pendant de longues minutes.
Mais comme mes pensées haineuses recommençaient à m’envahir, Liraz me tapota doucement la tempe du bec.
Un souvenir, une vision qui ne m’appartenait pas, se déversa dans mon esprit.
Elle montrait la surface du Soleil. La chaleur qui s’en dégageait aurait suffi à tout faire fondre.
À la surface du Soleil poussait un arbre d’apparence étrange, dont les branches s’enroulaient autour d’un corps.
… Mon corps.
Juste à côté se tenait une femme aux cheveux olive, striés de mèches cendrées.
« … Quoi ? »
La vision était si soudaine que ma respiration s’interrompit.
Soudain, les paroles d’Amon-Râ et d’Amunet me revinrent en même temps.
« … Ils sont vraiment en train de reconstituer mon corps… »