Chapitre 56
« Il fait froid ici. »
Je marmonnai pour moi-même, assis au sol, le dos contre le mur, les yeux clos tandis que je laissais reposer ma tête.
« El ? »
Pensai-je en l'appelant dans mon esprit.
[...]
« Désolé d'avoir ignoré tes paroles. »
Pendant mon combat contre Tristan, il n'avait cessé d'essayer de m'arrêter avant que je ne fasse quelque chose que je regretterais, mais—
[... Tu appelles ça un combat ? Il ne t'a même pas fallu une minute pour le mettre à genoux.]
« Ouais, peu importe comment tu appelles ça. »
[... Es-tu... Azariah ?]
Au lieu de répondre, j'ouvris les yeux et fis apparaître mon écran de statut.
Nom : Azariah Noah Aljanah [25], Inder Sephtis [75]
« Je... je ne sais pas. »
Répondis-je en refermant les yeux.
« Je ne sais pas qui je suis. »
Peut-être suis-je Inder, peut-être suis-je Azariah, ou peut-être qu'à cause de cet écran de statut, mon cerveau me perd entre différentes personnalités.
Je pourrais être la même personne, ou quelqu'un de totalement différent.
« Pour l'instant, considère-moi comme Inder avec les souvenirs d'Azariah. »
[... Que s'est-il passé tout à l'heure ? Pourquoi as-tu réagi comme ça ?]
« J'ai ressenti de la colère, la colère d'Azariah, quand ce type a commencé à les insulter et à les traîner dans la boue. »
[La colère d'Azariah ?]
« Ouais. »
[... Qu'est-ce que tu veux dire ?]
« Je n'ai pas beaucoup de... mes propres souvenirs...
Mes propres émotions ont disparu... Je suis vide. »
En ce moment, je ne ressens ni colère, ni haine, ni amour, ni tristesse, ni joie... Je ne ressens rien.
C'est comme si mes émotions s'étaient engourdies.
En moi, il ne reste que le vide...
« Tu sais, El, quel est le pire ? Je ne peux pas ressentir mes propres émotions, mais je peux ressentir celles d'Azariah très clairement. »
[... C'est pour ça que tu as essayé de tuer ce gamin ?]
« Ouais, et je suis content qu'ils m'aient arrêté. Les choses auraient mal tourné pour moi s'il était mort. »
Si Tristan était mort à cause de moi, j'aurais été renvoyé de l'Académie, ne me laissant qu'un seul endroit où aller... Aux côtés d'Esmeray.
« Je suis content qu'il ne soit pas mort. »
Massant mes tempes, je réfléchis à nouveau...
Vivre à ses côtés est pire que de vivre en enfer, et dès qu'elle trouvera quelque chose d'anormal chez moi, elle n'hésitera pas à me tuer.
[Tu as peur d'elle aussi ?]
« Tu ne comprends pas à quel point elle est dangereuse, El...
... Elle est comme une marionnettiste, contrôlant tout et tout le monde depuis l'ombre. »
Et comme tous les autres, je suis l'une de ses marionnettes.
Une marionnette spéciale, dont Esmeray a pris grand soin pour s'assurer qu'il reste le même pour le restant de ses jours, vivant comme...
Sa marionnette.
[Tu ne prévois pas de t'enfuir ?]
« Encore une fois, tu la sous-estimes...
... Il n'y a aucun endroit dans ce monde où Esmeray ne peut pas me trouver. »
Les membres de son organisation [ECTO] sont dispersés à travers le monde, agissant comme ses yeux et ses oreilles.
Et ils lui sont tous extrêmement loyaux, au point de mourir sans la moindre hésitation si nécessaire.
Et si elle le veut, elle peut trouver n'importe qui dans ce monde sans trop de problèmes.
« Soupir... De tous les êtres dans ce monde, il a fallu que je sois son fils. »
Dans un soupir las, je levai la main et pressai doucement la petite coupure sur ma gorge, causée par la faux de Shyamal.
[... Hais-tu Azariah ?... Te hais-tu toi-même ?]
« ... Comment pourrais-je haïr un gamin brisé mentalement et torturé physiquement qui veut juste protéger ceux qu'il aime ? »
Répondis-je en ouvrant les yeux, touchant mon alliance du doigt tandis que mon regard se posait sur Shyamal et Arianell.
« ... Ce n'est qu'un gamin brisé, manipulé pour sacrifier sa vie afin qu'ils puissent continuer à sourire. »
[... Les hais-tu ? Ceux qui vivent heureux pendant que tu portes tout le fardeau.]
Nom : Azariah Noah Aljanah [50], Inder Sephtis [50]
« ... Azari—j'ai fait trop de choses pour qu'ils me haïssent ; tu ne peux pas les blâmer pour tout. »
Est-ce que je ressens de la colère envers eux pour m'avoir laissé ?
Oui.
Je veux dire, je suis resté à leurs côtés pendant leurs mauvais jours, quand ils étaient au plus bas, en ignorant mes propres problèmes.
Mais... à la fin, ils m'ont laissé seul quand j'avais le plus besoin d'eux.
« Au moins, elle a essayé de m'aider autant qu'elle le pouvait. »
Pensai-je en posant mon regard sur Arianell.
Si ce n'avait pas été moi qui avais voulu qu'elle me laisse tranquille,
Si sa situation avait été un peu meilleure...
Elle n'aurait peut-être pas abandonné.
Tout comme Christina.
[... Qu'en est-il du Réceptacle ?]
« Shyamal ? ... Je la hais, tout simplement. »
[Pourquoi ?]
« ... »
[... Alors, hais-tu la situation dans laquelle tu te trouves ? La vie que tu mènes en ce moment... Juste un être opprimé à l'intérieur d'Azariah.]
« Non, au contraire, ça me va. »
[Pourquoi ?]
« Contrairement à Azariah, je n'ai aucune raison de vivre. Je pourrais me suicider, rendant ses efforts inutiles. »
[... À cause de ta mère ?]
« ... Ouais, j'éprouve même de la sympathie pour Azariah. Avoir un monstre sans émotion comme mère, c'est juste... »
[... Ta mère était-elle comme Esme—.]
« Non. » Secouant doucement la tête, je répondis : « En fait, ma situation est tout l'opposé de la sienne. »
D'après les souvenirs brisés et fragmentaires de l'enfance d'Inder que je possède, je sais...
J'avais une famille aimante...
Et un père aimant et responsable qui m'a aidé et m'a appris beaucoup de choses...
Même s'il n'était pas parfait, il a fait de son mieux pour tout me donner...
Une mère dévouée qui essayait d'exaucer chacun de mes vœux...
J'ai même le souvenir de lui avoir demandé de préparer mon plat préféré, et elle s'était exécutée avec un sourire.
« Tu sais, El, même si j'ai oublié leurs visages, je me souviens encore à quel point ils m'aimaient et prenaient soin de moi. »
[...]
« Et... je les ai tués de mes propres mains. »
Même si je n'ai pas beaucoup de souvenirs de ce jour...
Je me souviens encore du corps froid de mon père gisant dans une mare de sang...
Je me souviens encore de ma mère me maudissant à son dernier souffle...
Je me souviens encore d'elle mourant dans mes bras...
« J'éprouve de la sympathie pour Azariah parce qu'une fois, moi aussi, j'avais peur de perdre quelqu'un que j'aimais...
... Il y a eu un temps où j'étais prêt à mourir pour ceux que j'aimais. »
[Tu es aussi instable mentalement qu'Azariah.]
« Ouais... Je sais. J'ai perdu trop d'êtres chers pour rester sain d'esprit. »
Même si je ne m'en souviens pas...
J'ai toujours ce sentiment...
Le sentiment que ma vie n'était pas si différente de celle d'Azariah...
« Tu sais, El, je ne veux rien...
Je veux juste ne plus avoir le cœur brisé...
... Je ne veux plus souffrir de ce sentiment. »
Et vu la façon dont Azariah se comporte en ce moment, je suis sûr qu'il aura le cœur brisé...
... En faisant en sorte que les autres le haïssent, il ne fait qu'alourdir son propre fardeau...
... Et à la fin, il s'effondrera à cause de ses propres croyances.
Il craquera à nouveau...
« ... J'espère juste qu'elle pourra ramener Azariah à la raison. » Pensai-je en touchant mon alliance.
[... Y a-t-il autre chose que tu souhaites ?]
« ... Je veux aussi la voir une dernière fois, ma fiancée de ma vie passée. »
Pensai-je en regardant l'alliance que je portais.
Je ne me souviens de rien à son sujet ; tout ce dont je me souviens, ce sont ses yeux pourpres fascinants.
« ... Je veux juste lui demander pourquoi elle m'a trahi. »
[... Trahi ?]
« ... Je ne me souviens pas de ce qui s'est passé, mais je crois qu'elle m'a trahi. »
[... Et tu veux la voir même après ça ?]
« ... Je veux comprendre son point de vue. »
[... L'aimerais-tu encore ?]
« ... Jusqu'à la fin de mes jours. »
[.....]
« Penses-tu que je la verrai ? »
[Peut-être...]
« Il ne me reste pas longtemps à vivre... six mois au pire, neuf ans au mieux. »
[...]
« Penses-tu que ce temps soit suffisant ? »
[... Peut-être.]
Soupir...
Dans un soupir lourd, je fermai les yeux en m'appuyant contre le mur.
« J'espère pouvoir la voir un jour. »
Pensai-je alors que ma conscience commençait à dériver...
[Tu la verras.]
« Tu as l'air bien confiant, El. »
Répondis-je avec un sourire avant que ma conscience ne s'échappe.
[Tu t'en vas ?]
« Je suis en plein chaos, El...
Je ne veux pas non plus vivre avec des émotions engourdies...
Je pourrais tuer quelqu'un de proche d'Azariah...
... Et pour l'instant, laissons-le affronter ses propres problèmes. »
[... Très bien.]
« El. »
[Oui ?]
« Prends soin de 'moi'. »
[Je le ferai.]