Chapitre 157
Kyle poussa la porte usée, dont le grincement agaçant brisa le silence de la nuit.
À l’intérieur, il n’y avait rien d’autre qu’un espace étroit qui ressemblait à une pièce… mais il était propre.
Il entra dans leur cachette, dont personne ne connaissait l’existence, serrant dans sa main le petit sac.
Son corps était épuisé, ses muscles le brûlaient de douleur. Le sommeil le tentait et la nausée le tenaillait, conséquence de cette faim constante.
Il referma la porte derrière lui et posa les yeux sur une petite fille allongée dans un lit, dans un coin.
Elle avait les yeux fermés, sa respiration était irrégulière et son visage fatigué et maigre était crispé par la douleur.
C’était la petite Mia, qui venait de découvrir sa maladie et s’efforçait d’endurer la douleur, même après que l’orphelinat l’eut abandonnée à cause du coût de son traitement.
Mais Kyle, lui, ne l’abandonnerait pas… Il ne l’avait pas fait et ne le ferait jamais.
Il s’approcha d’elle, posa une main sur son épaule et la secoua doucement, tandis que des larmes lui montaient aux yeux.
C’était Mia qui souffrait, c’est vrai, mais Kyle aussi avait mal… si mal qu’il n’arrivait pas à le supporter.
« Mia… Je t’ai apporté tes médicaments. » Sa voix, encore empreinte d’enfance, tremblait, et la douleur s’entendait dans son ton.
Son corps tressaillit bientôt. Elle ouvrit les yeux et regarda autour d’elle.
Malgré sa souffrance, la petite fille sourit pour accueillir son grand frère.
« Grand frère… Tu es là.
Kyle hocha la tête en lui montrant le sac.
— Oui, Mia. Je t’ai apporté tes médicaments.
Sans hésiter, Kyle ouvrit le sac et en sortit le contenu : une boîte remplie de petits flacons.
Il en tendit un à sa sœur.
— Allez, Mia, laisse-moi t’aider à le boire.
La petite fille essaya de se redresser, mais la douleur était trop forte. Kyle lui glissa alors une main derrière le dos, frêle et menu, puis lui souleva légèrement le haut du corps.
Ce simple geste la fit terriblement souffrir… et lui aussi.
Il se mordit la lèvre en retirant le bouchon du flacon de l’autre main, puis l’approcha des lèvres de la petite fille, qui ouvrit la bouche sans hésiter.
Le liquide coula dans sa gorge. Kyle s’efforça de sourire et lui demanda :
« Comment te sens-tu, maintenant ?
Mia sourit et ouvrit la bouche, mais, à peine l’eut-elle fait, elle se figea.
Elle resta immobile, les yeux écarquillés, tandis que des veines apparaissaient sur sa peau… et ce n’était que le début.
Des cris…
Un hurlement déchirant et déformé emplit la petite pièce, brisant le silence de la nuit.
Il ne sortait que de la bouche de la petite fille dans les bras de Kyle, qui demeura figé sur place.
Il lui fallut un instant pour comprendre ce qui se passait. Sa voix résonna alors dans la pièce :
« Mia… Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?
Mais sa voix se perdit sous les cris de la fillette.
Les larmes aux yeux, le garçon de douze ans souleva sa sœur et se précipita vers la porte.
L’hôpital… l’hôpital… Oui, si je l’emmène là-bas, ils pourront…
Mais avant même qu’il ait pu l’atteindre, les cris cessèrent et le silence retomba. Il sentit le corps de sa sœur s’alourdir.
Il baissa les yeux vers ses bras et découvrit que la petite fille était déjà morte.
Non…
Elle ne respirait plus et n’avait plus de pouls.
Peu à peu, ses genoux cédèrent et heurtèrent le sol, tandis que les mains de la petite Mia retombaient, inertes.
À cet instant, il ne ressentit que de la douleur… une douleur et un désespoir indescriptibles qui lui déchiraient le cœur.
Un enfant qui avait tout perdu… la seule famille qu’il avait au monde.
Les larmes coulèrent sans s’arrêter. Un hurlement déformé retentit de nouveau, mais cette fois, il venait de Kyle.
Dehors, les feuilles de la magnifique fleur frémirent et ses pétales s’ouvrirent davantage. Au même instant, le monde se brisa à nouveau, puis se reconstitua.
Kyle se retrouva ailleurs… sans savoir ce qui s’était passé auparavant.
À un autre âge, dans un autre état, façonné par ses vrais souvenirs et par la vie qu’il avait vécue et connue.
Mais une chose, il ne l’avait jamais vécue… cette fin.
Quelque chose dont il ne se souvenait pas, parce que cela n’était jamais arrivé.
Le cadavre de sa sœur gisait dans la maison, une large blessure à la poitrine.
Pour Kyle, qui avait maintenant quinze ans, c’était comme un cauchemar.
Et c’en était un.
Une fois encore, le monde se brisa et changea autour de lui, annonçant le début d’un nouveau cycle de cauchemars.
Chaque cycle commençait dans un élan de bonheur avant de s’achever sur une fin pire encore que la précédente.
Au troisième cycle, il découvrit sa sœur morte dans l’appartement délabré, alors qu’il avait quinze ans.
Au cinquième, elle mourut sous ses yeux, tuée par l’un des criminels.
Au dixième, la petite fille fut torturée devant lui.
À chaque cycle, les scénarios changeaient toujours davantage, jusqu’à devenir des choses que Kyle n’avait jamais vues.
Mais, à chaque fois, une chose restait la même : une magnifique Fleur de Cauchemar bleue…
Et, à chaque fois, elle devenait plus éclatante et ses pétales s’ouvraient davantage, se nourrissant du désespoir de Kyle, qui ignorait tout de ce qui se passait autour de lui.
…
Dans un couloir luxueux, au sein d’un magnifique palais, une fillette de sept ou huit ans avançait. Elle portait une belle robe rouge et noire, ses cheveux roux lui retombaient dans le dos et ses yeux orange fixaient le lointain.
« Hmm… hmm… hmm.
Elle marchait en fredonnant un air joyeux jusqu’à atteindre une double porte.
Elle la poussa de sa petite main et entra, un sourire aux lèvres.
À l’intérieur se trouvait un vaste salon, doté de hautes fenêtres qui laissaient entrer la lumière du soleil et l’air frais. Les rideaux se balançaient doucement sous la brise qui s’engouffrait dans la pièce.
Des tableaux ornaient les hauts murs et des vases étaient disposés dans chaque coin avec un soin parfait.
Mais la petite Izel ne regarda rien de tout cela.
Elle fixa plutôt la personne assise sur le canapé, devant elle. Une chevelure rouge flamboyante tombait sur sa robe… tout comme celle d’Izel.
La femme cousait quelque chose avec du fil bleu. Puis elle leva la tête et regarda Izel, qui venait d’entrer et se dirigeait rapidement vers elle.
Elle pencha légèrement la tête, laissant ses cheveux roux retomber sur le côté, et sa voix douce et chaleureuse emplit la pièce.
« Alors, c’est toi, ma chérie… Tu as déjà fini tes leçons ?
Izel arriva près de sa mère, puis lui sauta sur les genoux sans hésiter, telle une petite boule. Mais avant qu’elle ne la percute, la femme posa ses aiguilles à coudre et rattrapa sa fille en plein vol, juste avant qu’elle ne lui tombe sur le ventre.
Claire la souleva en la tenant sous les bras, puis installa la petite et jolie Izel sur le canapé, à côté d’elle. Sa voix résonna aux oreilles de l’enfant.
« Combien de fois t’ai-je dit de ne pas me sauter dessus comme ça ?
Izel tira la langue et prit un air désolé.
« Pardon, maman… J’ai oublié.
Le regard d’Izel se posa alors sur le ventre légèrement arrondi de sa mère.
C’était le signe qu’un petit frère allait bientôt naître.
À l’époque, Izel était une fillette gentille et joyeuse, et cette nouvelle la ravissait.
Elle était heureuse parce qu’elle allait devenir une grande sœur et qu’elle aurait un adorable petit frère.
Sa mère leva la main et lui caressa les cheveux roux.
« Ne recommence pas, compris ?
Elle hocha la tête en se mordillant la langue d’un air enfantin.
« Oui.
Puis elle dévoila ses dents blanches dans un grand sourire et demanda :
« Alors, maman, comment va-t-on appeler mon petit frère ?
Claire sourit, baissa la main jusqu’à la joue d’Izel et la pinça comme un petit morceau de pâte moelleuse.
« Qu’en penses-tu, petite chipie…
Avant qu’Izel, tout sourire, ait pu répondre, quelqu’un apparut dans la pièce et s’avança vers elles.
Avec ses cheveux châtains clairs et ses yeux bleus, le père d’Izel arriva sans qu’elle s’en aperçoive.
Il s’approcha d’un pas tranquille, un petit sourire aux lèvres, et sa voix calme se glissa jusqu’à elles.
« Vous discutez encore du prénom sans moi… Quelle cruauté, toutes les deux.
Izel bondit du canapé et courut vers lui, les bras grands ouverts.
« Papa, tu es rentré !
Il se pencha légèrement, la rattrapa et la souleva contre lui.
« Est-ce que je t’ai manqué, ma petite ?
Sans même s’en rendre compte, il la maintint d’une main tout en lui pinçant sa joue potelée. Izel poussa un petit gémissement de douleur et protesta :
« Ça fait mal, papa.
Il dut s’y reprendre à plusieurs fois pour enfin lui lâcher la joue, puis tourna les yeux vers son épouse, assise sur le canapé.
Il ne dit rien, mais son regard en disait long.
Surtout lorsqu’il se posa sur son ventre arrondi.
Pour la petite Izel, cette époque fut la plus belle de sa vie.
Avant que les choses ne tournent mal.